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Gauche et christianisme : mariage (im-)possible ?

Réflexion d’un politologue sur les compatibilités et les divergences entre foi chrétienne et idéologie de gauche.

 

0. Introduction

Peut-on être de gauche et chrétien à la fois ? Voilà peut-être une question lancinante que beaucoup de chrétiens se posent en particulier face aux partis politiques ou lors de votations populaires. En fait, on entend souvent qu’être de gauche et chrétien est incompatible en raison par exemple du fait que les partis de gauche sont anticléricaux et semblent être beaucoup plus favorables à l’avortement, l’homosexualité, etc.

Il serait souhaitable de faire ici une liste de certaines valeurs et thèmes que l’on retrouve souvent dans les partis de gauche et d’extrême gauche et voir en quoi ils peuvent heurter les chrétiens et comment les textes bibliques s’y opposent ou non. Evidemment, la discussion n’est pas close, et le même travail pourrait être fait pour les partis de droite.

On peut considérer comme partis de gauche les partis sociaux-démocrates et socialistes en général, et les partis d’extrême gauche comme le parti communiste ou ce qui peut lui être apparenté.

A la fin de cette réflexion, les thèmes et valeurs communes que partage la gauche avec les textes bibliques seront mis en évidence, ceci pour montrer que le débat à ce sujet n’est pas terminé et qu’il n’y a pas forcément d’incompatibilité absolue entre certaines valeurs prônées par les partis de gauche et le texte biblique.

1. L’anticléricalisme

Une des idées développée souvent par la gauche, notamment à travers la révolution française, est l’anticléricalisme[1]. Celui-ci influence encore et toujours très fortement une grande partie de la gauche[2]. En effet, durant la révolution française, beaucoup de révolutionnaires ont considéré l’Église comme une institution s’opposant à la Nation, premièrement parce qu’elle est une structure supranationale et deuxièmement parce qu’elle demande une fidélité que les révolutionnaires considèrent comme opposée au patriotisme. Avec cela, à travers notamment les Lumières, se sont développées toutes sortes de préjugés très caricaturaux contre le christianisme et qui visent surtout certains comportements de l’Église. Il est vrai qu’il faut être critique face aux atrocités et comportements de l’Eglise durant l’histoire, mais le message de la bible et le comportement de l’Eglise sont parfois deux choses très différentes. Pourtant, il est intéressant de mentionner que les révolutionnaires les plus radicaux comme Marat utilisaient l’exemple de Jésus qui critique le pouvoir des pharisiens[3] pour justifier leur rejet des nobles et du clergé.

Dans cette ligne révolutionnaire, les manuels scolaires sont très critiques face à l’Eglise catholique et considèrent souvent son comportement comme obscurantiste, contre la science ou réactionnaire au progrès social.

Malgré ces critiques légitimes, il est tout de même injuste de passer sous silence tous les mouvements chrétiens demandant la démocratie (ex : Hugues-Félicité Robert de Lamennais en France au XIXe siècle) ou s’occupant des pauvres (ex : Franciscains, Armée du salut ou théologie de la libération en Amérique du Sud luttant contre les dictatures). D’ailleurs la bible demande aussi de s’occuper des plus faibles de nos sociétés et dans l’ancien testament, il y a des exemples où Israël a été puni par Dieu en outre à cause de la façon dont les plus faibles de la société et les étrangers étaient traités[4]. De plus, la bible critique fortement l’appât du gain dans le nouveau et l’ancien testament (v. aussi le cantique de Marie[5]). Jésus est aussi très critique face au comportement des riches, des puissants, des saducéens et des pharisiens[6]. Au vu de tout cela, il est donc simpliste qu’une partie de la gauche donne une image aussi réactionnaire et négative du christianisme. La bible et l’Eglise amènent donc aussi leur contribution au combat contre les injustices sociales et contre la tyrannie.

Il est donc légitime qu’une partie de la gauche révise ses points de vues sur le rôle de l’Eglise pour éviter des conflits somme toute inutiles avec les chrétiens et reconnaître les apports du message biblique aux problèmes sociaux en particulier. 

2. La laïcité

Un autre aspect méritant d’être discuté en lien avec l’anticléricalisme est la construction d’une séparation voire opposition systématique entre la vie religieuse, la foi et la vie réelle et publique. Il y a là l’idée de laïcité, qui veut reléguer toute la vie religieuse à la sphère privée seulement et demande une séparation entre l'Etat et les Églises.

Comment comprendre cette séparation ? Une explication possible est que la religion en France, probablement à cause des guerres de religion, est considérée comme un grand facteur de division de la population, alors que les révolutionnaires veulent unir la Nation française. Une autre idée d’explication serait de dire que la religion, étant d’ordre spirituel et non matériel, ne doit pas faire partie de la sphère publique, car cette dernière ne s’occupe à priori que des affaires matérielles de la société. Un troisième argument, beaucoup plus légitime celui-là, demande que la religion ne fasse pas partie de la sphère publique, pour éviter que l’Eglise ait un pouvoir dans ce domaine.

Il est vrai que les arguments ci-dessous peuvent sembler légitimes. Voudrions-nous une société où la religion soit omniprésente dans la vie et les débats publics ? Un chrétien peut tout à fait soutenir la laïcité pour éviter par exemple que l’Etat ait un pouvoir dans les affaires de l’Eglise.

Pourtant, on doit critiquer la laïcité pour plusieurs raisons. Premièrement, pourquoi les questions religieuses devraient-elles être seulement privées, alors qu’elles intéressent une partie non négligeable de la population et que l’héritage judéo-chrétien fait partie de l’histoire de l’Europe?

Deuxièmement peut-on aussi simplement séparer le religieux du laïque ? Le domaine religieux parle de valeurs (ex : pardon, compassion, justice, éthique, etc.) qui concernent aussi le domaine public et matériel. Il y a un lien entre le christianisme ainsi que la philosophie et l'éthique. On voit donc qu’il est difficile voire impossible de séparer purement et simplement les questions religieuses des questions politiques et d’ordre matériel. Au vu de ces constats, il faudrait une nouvelle relation entre la sphère laïque et la foi chrétienne allant plus dans une reconnaissance mutuelle au lieu d’une opposition systématique. Il faudrait une sorte de neutralité de l’Etat, voire l’élaboration d’une sorte de modus vivendi, où la foi chrétienne ne serait plus un tabou ou présentée seulement comme quelque chose de rétrograde.

Une autre objection biblique à exprimer ici est que la foi chrétienne fait partie de la sphère publique car Jésus Christ s’adresse à des foules énormes et ceci en public[7]. Y-a-t-il des passages dans la bible disant que le message évangélique ne devrait pas être adressé ou discuté avec les tenants du pouvoir ou les autorités religieuses[8]? Cela n’exclut pas la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais cela ne justifie pas non plus une exclusion du domaine religieux de la vie publique ou une présentation systématiquement critique du christianisme dans les manuels scolaires.

N'oublions pas de mentionner ici que l'idée de laïcité prend aussi sa source dans le protestantisme. Ce sont par exemple les anabaptistes à Zurich qui sous Zwingli demandaient une certaine séparation de l'Église et de l'Etat[9]. Une idée similaire apparait chez Marin Luther avec les 2 règnes[10]. La laïcité doit donc être soumise à la critique et nuancée pour ne pas exclure de la vie publique et politique les fondements judéo-chrétiens de l'Europe et une importante partie de la population.

3. Une anthropologie matérialiste

Dans les partis de gauche, l’Homme souvent est considéré de façon très matérielle. Cela s’est renforcé en particulier avec la théorie de Marx (et ensuite Engels)[11] qui ont énormément insisté sur les besoins économiques étant moteur de l’histoire et de la lutte politique (matérialisme historique). Notons encore qu’ils vont plus loin en parlant de superstructure pour décrire les croyances, la morale, les valeurs, etc., de la société, qui selon cette approche découlent des luttes économiques de classes antagonistes. Selon le paradigme marxiste, la religion, les valeurs, etc., sont un paravent utilisé par la bourgeoisie pour maintenir son pouvoir.

Cette insistance provient aussi du contexte de misère matérielle du XIXe siècle liée à l’industrialisation. Les partis de gauche dénoncent la misère et l’injustice qui se manifestent notamment par les problèmes de revenus des plus faibles de nos sociétés. Par conséquent, une des solutions souvent prônées par la gauche est d’instituer des politiques de redistribution des richesses à travers par exemple l’état-providence, des salaires minimaux, etc. Disons d'emblée que la toute la gauche n’est pas aussi matérialiste car certains comme Jean Jaurès affirmaient que l’ouvrier n’a pas seulement des besoins matériels, mais aussi des besoins d’ordre éthique, sa propre dignité, le droit de vote, l’accès à l’éducation, ce qui dépasse les besoins matériels[12].

La bible aborde ce problème de façon toute autre. En effet, il est très intéressant de comparer le rôle des besoins matériels au pouvoir de la chair face à l’Esprit. La chair d’un point de vue biblique représente plus que le corps humain, mais aussi une façon de penser purement centrée sur l’Homme[13] et dénuée de la présence de Dieu. L’objection de la bible face au matérialisme dominant et au pouvoir de la chair est de dire que l’on ne peut pas réduire l’Homme et sa dynamique de vie, à ses « pulsions de faim ». Le verset « l’Homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu »[14] est un résumé emblématique cette idée et montre entre autres des besoins humains d’ordre non matériels, éthiques, spirituels, etc. De plus, la bible met la priorité sur l’esprit qui est plus important que la chair. Cette idée se retrouve dans le passage de l’évangile de Mathieu chap. 6 lorsque Jésus prêche aux foules de rechercher d’abord le royaume des cieux avant la recherche des biens matériels[15].

Notons ici que la place du matérialisme au sein de la gauche se trouve aussi dans la théorie d’Adam Smith[16] (qui a influencé Marx) et trouve également sa place dans les théories de droite comme le néolibéralisme.

Cette insistance sur une vision purement matérielle de l’Homme de la part d’une partie de la gauche créera toujours une grande opposition entre les mouvements de gauche et les chrétiens. La gauche devrait donc proposer une autre vision de l’Homme plus compatible avec une vision plus spirituelle et moins matérialiste. D’ailleurs, on pourrait dire que les partis écologistes vont dans ce sens en parlant de la qualité de la vie (ex : moins de pollution, une éthique pour l'environnement naturel), ce qui dépasse les aspects purement matériels de la vie comme la simple redistribution des richesses. On parle alors de post-matérialisme qu'a observé le politologue américain Ronald Ingelhart[17].

4. Une anthropologie "trop optimiste"

Beaucoup de socialistes (de même que les communistes) croient que l’être humain peut fondamentalement s’améliorer à travers par exemple l’éducation, l’intégration sociale par le travail, ou en améliorant ses conditions morales (ex : octroyer des droits) et matérielles (droits sociaux, meilleur salaire, etc.). Dans cette même veine, beaucoup croient également que l’Homme est fondamentalement bon, mais qu’il est corrompu par le système politique dans lequel il vit. Le philosophe Jean-Jacques Rousseau[18] a développé cette idée en parlant d’abord du « bon sauvage », c’est-à-dire que l’Homme qui vit en hors de la société n’est donc pas corrompu par elle. Par la suite, il a également développé l’idée qu’il faut changer les institutions pour améliorer l’Homme et son comportement. En développant cette idée, les institutions sont entendues ici par soit les lois (constitution, code pénal, etc.) ou soit des règles et des principes plus abstraits comme la recherche du compromis politique ou du consensus.

Une dimension optimiste liée à cela et présente chez des philosophes comme Rousseau et les révolutionnaires français est un volontarisme fort et une forte croyance dans la capacité à faire des lois efficaces pour gérer la société. Un exemple intéressant a été de fixer des prix bas pour la nourriture lors de la révolution française[19]. On sent ici une espèce de messianisme où apparaît la croyance qu’il est possible de tout résoudre avec un cadre législatif adéquat pour combattre avec succès les problèmes sociaux et économiques.

L’objection biblique fondamentale à cela est que premièrement l’Homme n’est pas mauvais en soi, mais sous l’empire du péché. Il ne peut pas « s’empêcher de pécher »[20], malgré le libre arbitre relatif dont il dispose.

Deuxièmement, l’Homme peut changer de comportement et de valeurs, mais pas par sa propre force seulement car c’est le Saint-Esprit qui le change et le conduit dans le cas des chrétiens. Sans cela, il est toujours dominé par le péché. Malgré l’action du Saint-Esprit, l’Homme reste néanmoins faillible et est appelé à se repentir[21] comme discipline pour rester proche de Dieu et lutter contre le péché. Il serait faux de dire que la bible empêche le progrès social et humain, la démocratie ou l’amélioration de la dignité humaine et du comportement humain. Mais croire que cela se fasse sans Dieu et par la volonté exclusive de l’Homme contredit la bible et surtout néglige le rôle de Dieu dans l’évolution de l’Homme et de la société. D’ailleurs, l’amour du prochain que demande la bible implique le progrès social car ce commandement demande aussi de s’occuper des plus faibles de la société. Par conséquent, une anthropologie aussi optimiste n’est pas compatible avec la vision que la bible a de l’Homme. Celle-ci est implique plus d'humilité et insiste sur le besoin du cadre divin.

5. L’anthropocentrisme

En gros, la gauche ainsi que les Lumières, influencés par l’humanisme, croient et prônent que l’Homme soit au centre de la société, ceci surtout historiquement en opposition à la notion de monarchie de droit divin où la personne régnante reçoit son pouvoir de Dieu. Il est évidement impossible de faire le tour de cette question dans un paragraphe, car cela implique un grand nombre de questions philosophiques et l’affirmation ci-dessus peut être critiquée d’un grand nombre de points de vue pas forcément bibliques.

En tant que chrétien, un des premiers principes est que l’Homme, par sa nature pécheresse, a besoin de Dieu dans sa vie. La Bible présente Dieu comme tout puissant, éternel et absolument souverain sur sa création, malgré les souffrances de celle-ci et malgré le fait que les attributs de Dieu ne soient pas toujours visibles et compréhensibles par l’Homme.

Une réponse pertinente à faire à l’anthropocentrisme n’est pas de présenter Dieu comme simplement supérieur à l’Homme ce dernier devant se soumettre à lui comme dans une dictature. En effet, à travers l’œuvre de Jésus-Christ, Dieu prend forme humaine, vit et expérimente la souffrance de l’Homme jusqu'à la mort sur la croix. En outre, Jésus dans les évangiles, ne se comporte pas comme un dictateur car par exemple il lave les pieds de ses disciples[22]. Ajoutons encore qu’en devenant chrétiens, nous participons à l’espérance de la résurrection et la vie éternelle.

Avec tous ces éléments, nous voyons donc qu'il y a une anthropologie chrétienne très différente et bien plus riche qu’un simple humanisme définissant l’Homme au centre de tout et se suffisant à lui-même. L’anthropologie chrétienne répond mieux aux besoins de l’Homme en lui donnant la résurrection, la vie éternelle et en lui permettant de participer à la nature divine[23]. Elle le libère et répond beaucoup mieux à ses besoins réels qu’un anthropocentrisme simpliste plaçant l’Homme au centre du monde en rejetant tout le reste. Les objections chrétiennes à l’anthropocentrisme sont donc que celui-ci n’est pas biblique, que la vision de l’Homme dans la bible ne le rend pas prisonnier d’un Dieu tyrannique et surtout la nécessité d'un cadre divin dans lequel se situe l'Homme.

6. L’avortement, la morale sexuelle et familiale

C’est le grand sujet qui fâche et fait couler énormément d’encre. Un des conflits majeurs opposant souvent les chrétiens aux partis de gauche relève de la morale sexuelle. La gauche en général soutient la liberté d’avorter et les unions entre homosexuels, alors que les chrétiens en général s’y opposent. En gros, la gauche soutient l’avortement en utilisant l’argument de la liberté individuelle de la femme et son émancipation par rapport à la pression sociale (dans ce contexte vue comme masculine) voulant qu’elle garde son enfant parce que par exemple le père le veut ou que la société a besoin de plus de naissances. Pour ce qui est de l’homosexualité, l’argument est à nouveau la liberté individuelle faisant de la sexualité une affaire purement privée et individuelle. Sur cette base, la gauche refuse que qui que ce soit intervienne dans le domaine sexuel en affirmant ce qu’il faut y faire ou pas.

La première remarque et objection à faire est qu’il est étonnant que la gauche défende la liberté individuelle dans ce domaine, alors que c’est plutôt la gauche qui défend des intérêts collectifs et une certaine vision d'une société solidaire. Dans ce type de raisonnement, en mettant en avant le collectif sur le particulier, on pourrait par exemple souhaiter qu’il y ait moins d’avortements et soutenir la famille pour assurer un renouvellement de la population.

Pour ce qui est des textes bibliques, en regardant, les psaumes (par ex. Ps 139), ou le fait que Jean-Baptiste a tressailli dans le ventre de sa mère lors de la rencontre avec Marie[24], il est difficile de ne pas considérer que les enfants avant la naissance soient des êtres humains au même titre que ceux après la naissance. Le débat est en fait faussé, car la plupart des arguments pour l’avortement insistent sur la dignité et les droits individuels des femmes, ce qui est parfaitement légitime, mais la dignité de l’enfant ne semble pas présente dans le débat. Les détracteurs de l’avortement apparaissent comme rétrogrades, voire autoritaires ou totalitaires, car ils entrent dans la sphère des droits de la femme, en y parlant du rôle du père, de l’enfant, voire de la société, etc. En demandant à la femme de ne pas avorter, c’est comme si on lui ôtait le droit qu’elle a sur son corps en le donnant à quelqu’un d’autre. Interdire d’avorter est aussi perçu comme une infériorisation de la femme en décidant à sa place du sort de l’enfant qu’elle porte. A ce niveau du débat, il semble que tout soit irréconciliable. A gauche, on définit une femme avec une sphère individuelle de droit intouchable décidant elle-même du sort de l’enfant. Par contre, dans une perspective biblique, la femme et l’enfant sont considérés comme des êtres humains avec leur propre dignité. Les textes bibliques ne parlent pas directement de l’avortement et de son interdiction, mais en considérant une perspective chrétienne, on pourrait développer l’idée qu’il faut aider les femmes dans des situations dramatiques qui les incitent à avorter plutôt que de simplement autoriser l’avortement.

On devrait plutôt faire un cadre législatif aidant les familles et les femmes se sentant forcées d’avorter pour des problèmes financiers ou autres afin qu'elles ne soient pas obligées d'avorter. Ici, le problème de fond à gauche est que celle-ci a tendance à considérer la sexualité comme quelque chose de purement individuel, alors que cette dernière a des impacts très forts sur le reste de la société.

Pour ce qui est de l’homosexualité, il ne faut pas non plus se faire d’illusions car celle-ci est condamnée dans la bible[25]. Pourtant la bible n'appelle pas à persécuter les homosexuels. Il n'est nulle part écrit que la bible demande qu’il y ait une autorité étatique opprimant les homosexuels, sauf en considérant une lecture littérale exclusive de l'ancien testament uniquement. La vraie question derrière l’homosexualité est la persécution des homosexuels par le reste de la société. Or, en tant que chrétiens, nous pouvons créer un cadre et une atmosphère empêchant ce type de comportement parce que Jésus est mort pour les homosexuels autant que pour le reste de l'humanité.

Force est de constater qu’il y a une opposition fondamentale entre la sexualité et l’avortement du point de vue biblique et la vision d'une certaine partie de la gauche défendant le droit à l’avortement et l’homosexualité en insistant sur l’individu. Malgré cela, il peut y avoir des terrains d’entente comme l’aide sociale et l’accueil des personnes voulant avorter. Pour ce qui est de l’homosexualité, rien dans la bible ne force les chrétiens à persécuter les homosexuels. Il est à noter l’amour et la compréhension que propose le Christ pour les homosexuels et tous les pécheurs est supérieur à de des articles de loi empêchant leur discrimination ou leur donnant des droits spécifiques, mais il est vrai que cette idée devrait être encore plus concrètement développée. Il est possible d'être contre le partenariat enregistré tout en affirmant qu'il ne faut pas persécuter ou discriminer les homosexuels.

7. La lutte et la haine de classes

Selon la théorie marxiste, le fonctionnement et l’histoire de la société peuvent être décrits par le mécanisme de la lutte des classes qui devrait théoriquement aboutir à une révolution[26]. En gros, ce sont les luttes sociales entre les classes possédantes et les masses laborieuses qui un jour ou l’autre aboutissent à une révolution et par la suite à la disparition des classes possédantes.  

Le problème est qu’une partie de la gauche prend acte de ces antagonismes de classe et les considère comme souhaitables pour arriver à imposer ses idées. Par conséquent, un élément caractéristique pouvant être présent à gauche est la haine des patrons et des riches[27].

Ces visions de la société suscitent une critique légitime.

La première chose à opposer à cette idée est qu’elle contredit l’amour du prochain. En effet, le Christ ne demande pas de haïr une catégorie socio- professionnelle de la population au nom d’un idéal de justice.

La deuxième objection est que le Christ considère que le premier ennemi est Satan et non pas une partie de la population, même s’il a eu des paroles extrêmement virulentes contre les pharisiens, les saducéens, et les scribes et que certaines épitres du nouveau testament sont également virulentes contre les riches[28]. En suivant ce raisonnement, on pourrait aussi dire que la gauche ne devrait pas combattre des personnes, mais bien plutôt des idées comme l’égoïsme, la haine, le mépris des pauvres etc. Elle le fait également, mais malheureusement en exprimant souvent la haine des riches et les patrons.

Une troisième objection relève du niveau de la conception de la société. En effet, dans le communisme traditionnel pré-marxiste que l’on peut trouver par exemple dans la Grèce antique, cet idéal ouvre plutôt la voie à société bien organisée où chacun aurait sa place[29]. Cette dernière idée contraste fortement avec le mécanisme de la lutte des classes où une catégorie de la population doit disparaître au profit d’une autre.

Pour ce qui est des éléments bibliques, on peut déjà évoquer l’ancien testament où toutes les catégories de la population ont leur place et leur protection. De plus, il y aussi des mécanismes de protection et de solidarité comme la possibilité pour les plus pauvres de glaner les blés à la main, l’affranchissement des esclaves et des dettes après 7 ans, etc[30]. Une application intéressante de ceci est la société médiévale corporatiste où chacun avait sa place, même si cette conception de la société est critiquée. Pourtant, par définition, chacun y trouve sa place et certains politologues utilisent une théorie similaire pour expliquer le progrès sociaux et économiques dans les pays scandinaves, les Pays-Bas et la Suisse après la seconde guerre mondiale (v. approche néo-corporatiste[31]). Cette idée de lutte des classes (en incluant les conceptions des relations sociales qui en découlent), malgré ses aspects heuristiques, est plutôt une idée qui empoisonne la gauche et contredit la bible. La bible décrit plutôt une société bien organisée et plus harmonieuse avec des rôles spécifiques pour certaines catégories comme les lévites, mais ne prône pas la suppression d’une classe sociale par une autre.

Nous voyons donc à travers ces constats que beaucoup d'idées prônées par la gauche notamment sur la façon de voir la société et sa conception de l’Homme diffèrent fortement de ce qu’enseignent les textes de la bible.

8. Valeurs communes et convergences possibles

Pour terminer cette analyse, il faudrait également ajouter qu’il y aussi des valeurs et façons de penser communes entre le message de la bible et les thèmes développés par la gauche. On peut d’ailleurs penser que c’est le texte de la bible qui a influencé les mouvements de la gauche moderne. Il ne faudrait donc pas dire qu’il n’y a pas une incompatibilité absolue entre les valeurs de gauche et le message biblique. En voici quelques exemples :

8.1 Justice sociale et souci des pauvres

La gauche est par essence un mouvement critique vis-à-vis des dysfonctionnements de la société. Par conséquent, elle met aussi l’accent sur la critique de la pauvreté et des inégalités sociales. D’ailleurs, les mouvements ouvriers sont plutôt de gauche.

Pour ce qui est de la bible, elle abonde aussi dans ce sens en demandant déjà dans l’ancien testament une protection des pauvres ainsi que l’obligation de les aider. Elle condamne aussi le fait de les mépriser[32]. Dans les livres des prophètes, il y aussi beaucoup d’exemples où Dieu juge les Israélites non seulement à cause de leur idolâtrie et leur infidélité, mais aussi du fait qu’ils oppriment la veuve et l’orphelin[33].

Pour ce qui est du nouveau testament, les mêmes idées se trouvent par exemple à la fin des évangiles où Jésus dit à ses disciples qu’ils auront toujours les pauvres avec eux[34]. D’autres textes parlent d’aider les pauvres comme la question des veuves négligées dans le livre des Actes[35] ou Jean demandant aux chrétiens d’ouvrir leurs cœurs aux frères en la foi plus pauvres[36]. Ceci montre donc que la bible soutient une obligation de justice sociale sans toutefois préciser si celle-ci doit s’accomplir à travers des acteurs privés ou par l’Etat.   

8.2 Critique du pouvoir

Dans la plupart des pays du monde, la gauche n’est pas au pouvoir et critique ceux qui l’exercent. De plus, la gauche étant par définition un mouvement demandant des changements de politiques et sociaux, elle met en évidence les problèmes de ce type et demande de les résoudre.

Du point de vue biblique, il y a une approche similaire dans les textes de la bible. En effet, Jésus par exemple évoque les chefs des nations qui les oppriment[37] et critique le comportement des pharisiens et des scribes qui mettent des fardeaux sur les gens ou qui ont un comportement hypocrite[38]. Il y a donc une critique du pourvoir similaire entre la gauche et les textes bibliques.

8.3 Vision globale et sociale

C’est en général dans les mouvements de gauche que l’on insiste sur les valeurs collectives et que l’on critique l’individualisme. Toujours dans ce sens, ce sont ces types de mouvements qui se préoccupent de la cohésion sociale.

Au niveau de la bible, il y a également une vision collective ou communautaire du peuple juif ou de l’Eglise en tant que corps de Christ. Par exemple, l’épître aux Romains et aux Corinthiens dit aux chrétiens qu’ils sont « membres les uns des autres[39] ». On pourrait objecter en disant qu’il s’agit de normes que pour l’Eglise. Cependant, pourrait-on dire que tous ces idéaux doivent être confinés aux églises ? En acceptant ces principes en tant que chrétien, comment ne pas accepter qu'ils soient applicables au reste de la société ?   

9. Conclusion

Nous voyons donc à travers ces réflexions qu’il y a des éléments présents dans la gauche qui méritent la critique car ils contredisent la bible, même si tous ces éléments ne sont pas forcément soutenus par toute la gauche. Il faut aussi remarquer que ces éléments ne sont pas l’apanage exclusif de la gauche, car d’autres mouvements pourraient les revendiquer. Au vu de ces constats, il est souhaitable que la gauche révise ses vues et préjugés sur les chrétiens, car en regardant les thèmes communs entre la gauche et la bible, on constate que le texte biblique apporte des réponses aux questions que soulève la gauche. Finalement, il y a aussi un débat de fond à avoir, car les questions soulevées ici vont au-delà de la sphère politique.

Thomas Tichy, politologue, août 2010

 


[1] MOURRE, Michel, GREBING, Helga, DILL, Günter, (1975) Encyclopédie politique: le socialisme, p. 24-25, Diffusion littéraire universelle PMS, Paris.

[2] On peut penser notamment à la politique d'Émile Combes (1835-1921) politicien français, président du Conseil (1902-1905), MOURRE, Michel, (1986), Dictionnaire encyclopédique d'histoire, Bordas, Paris.

[4] Es. 3:15, Es. 10:2.

[5] Lc. 1:46-56.

[6] Lc. 11:37-54.

[7] Lc. 4:14-30.

[8] Ac. 9:15.

[11] COURTOIS, Stéphane, (2007), Dictionnaire du communisme, p. 387, Paris.

[12] MOURRE, Michel, (1986), Dictionnaire encyclopédique d'histoire, p. 2503, Bordas, Paris.

[13] Jc. 3:13-18.

[14] Dt. 8: 3.

[15] Mt. 6: 33.

[16] Adam Smith était un philosophe et économiste politique écossais (1723 – 17 juillet, 1790)

[18] MOURRE, et. al., (1993), Le petit Mourre, p. 772, Bordas, Paris.

[20] L’hérésie nestorienne proclamait qu’il était en gros possible par ses propres efforts de chrétien, de ne pas pécher. Elle a été réfutée par la bible (Rm. 3:23 ; Rm 7 ; 1 Jn 1:8).

[21] 1 Jn 1:8 et Hé 6:1-2.

[22] Jn 13:1-20.

[23] 2 P 1:4.

[24] Lc 1:41.

[25] Rm 1:26-27 ; 1 Co 6:9 ; Lv 18:22 ; Lv 20:13.

[26] COURTOIS, Stéphane, (2007), Dictionnaire du communisme, p. 387, Larousse, Paris.

[27] EMPTAZ, Eric, et. Al, (2001), Les dossiers du Canard enchaîné : Jospin, voyage au centre de l’austère, pp. 76-77, Le Canard enchaîné, Paris.

[28] Jc. 2:1-13 ; Jc 5:1-6 ; Lc 6:24 ; Lc 1:46-56.

[29] MOURRE, Michel, GREBING, Helga, DILL, Günter, (1975) Encyclopédie politique: le socialisme, p. 24-25, Diffusion littéraire universelle PMS, Paris.

[30] Lv 19:9-11 : laisser un coin de son champ pour ne pas être moisson et laissé au malheureux et à l’immigrant comme nourriture. L’ordre est répété dans Lv 23:22 ; Lv 25:17,35-55 : on demande que son compatriote ne soit pas exploité. En cas de pauvreté, un israélite peut devenir esclave, mais il doit être libéré après 6 ans d’activités.

[31] NAY, Olivier, et. al., (2008), Lexique de science politique, Dalloz, Paris.

[32] Pr 14:31 ; Pr 17:5 ; Jc 2.

[33] Am 2:6.

[34] Mc 14:7; Jn 12:8.

[35] Ac. 6: 1.

[36] 1 Jn 3:17.

[37] Lc 22:25-26.

[38] Mt. 23.

[39] Ep. 4:25.

 

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