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À la recherche de boucs émissaires plutôt que de disciples de Jésus

Cet article fait suite à « Nationalisme de droite chez les chrétiens en Suisse ? » publié le 24 septembre 2025. Cette fois-ci, trois courants de pensée répandus dans la sphère chrétienne suisse sont présentés et examinés d’un œil critique.

Les chrétiens américains ne sont pas les seuls à risquer de se laisser séduire par les promesses de salut de l’extrême droite. Les chrétiens suisses entretiennent eux aussi des mythes historiques qui n’ont rien à voir avec la foi biblique en Jésus. Voici trois thèses de ce type largement répandues parmi les chrétiens suisses :

« La Suisse est unique et privilégiée par Dieu. C’est pourquoi la souveraineté populaire est garante de liberté et de prospérité. »

Jusqu’à la fin du XXe siècle, l’opinion selon laquelle la démocratie directe suisse était la meilleure gardienne des droits humains, car les citoyens déterminaient leur ordre juridique, était presque unanimement partagée. Elle constituait donc également la meilleure protection contre les abus de pouvoir et la corruption, car les politiciens ne pouvaient pas se permettre d’agir à leur guise sans être remarqués.

La démocratie directe est un remède universel contre la méchanceté humaine et le « peuple » est élevé au rang de garant transcendantal de la vérité et de la justice. Cette opinion est également partagée par les chrétiens. En effet, Dieu aurait protégé notre pays pendant deux guerres mondiales et son importance découlerait de sa création, de sa situation au centre de l’Europe, de son drapeau avec la croix, de sa structure politique, de ses valeurs et de sa culture nationales, de sa prospérité et de son impact humanitaire mondial. C’est pourquoi la Suisse aurait une destinée et une vocation unique.

Il n’existe aucune justification biblique à cette définition ethnique et nationale de la vocation. La communauté du Nouveau Testament a abandonné toute identité nationale et se considère comme le « royaume de Dieu », dans lequel toutes les frontières sont abolies (Éphésiens 2,11-22).

Cette conception fatale de la nation doit être remise en question, tout comme le slogan des Lumières « La voix du peuple – la voix de Dieu ». Depuis sa proclamation en 1789, celui-ci s’est souvent révélé être une illusion tragique.

De plus, nous savons depuis longtemps que le cœur suisse n’est pas un sanctuaire et qu’il peut donc être manipulé. Les limites de la démocratie directe font depuis longtemps l’objet de débats

(a) parce que nous perdons notre code de valeurs commun
(b) parce que l’instrument des référendums et des initiatives populaires peut être détourné
(c) parce que la formation de l’opinion est livrée sans défense à la séduction et à la stimulation des médias. Comment distinguer encore le mensonge de la vérité ?

Les chrétiens ne sont ni des nationalistes ni des idéologues, mais des disciples de Jésus. C’est pourquoi, en tant que citoyens critiques et réalistes, ils mettent sans cesse en garde contre une idéalisation aveugle de la « souveraineté populaire ». Ils obéissent toujours davantage à Dieu qu’à la volonté de la majorité ! L’adoration de Dieu empêche l’adoration des structures politiques ou des formes d’État créées par les hommes !

Les disciples de Jésus-Christ observeront d’un œil extrêmement critique les prétentions absolues des faiseurs d’opinion égocentriques, les intérêts cognitifs de certaines personnes et les lobbyistes avides de pouvoir, et les rejetteront précisément lorsqu’ils cachent leur nature de loups sous une peau de mouton.

« Des forces extérieures et intérieures menacent la Suisse et planifient la désintégration nationale ! »

Le pouvoir des théories du complot

Les scénarios catastrophes et les théories du complot ne sévissent pas seulement sur les réseaux laïques, ils sont également colportés et relayés dans les milieux chrétiens. Les populistes nationalistes de droite s’en servent pour attiser l’égoïsme national et social. Ceux qui connaissent les complots centraux et universels sont toujours du bon côté.

Les thèmes suivants sont actuellement populaires :

  • L’islam utilise délibérément les flux de réfugiés pour conquérir l’Europe.
  • Les migrants, les étrangers et les étrangers infiltrent la culture dominante de la Suisse.
  • La politique de gauche et verte encourage toujours une révolution culturelle radicalement laïque.
  • Le Vatican, le pape et le catholicisme veulent régner sur le monde entier.
  • Les médias diffusent des fausses nouvelles et manipulent l’opinion publique.
  • Les « élites » (Conseil fédéral, juges fédéraux, politiciens) gouvernent sans tenir compte du peuple.
  • La bureaucratie laïque de l’UE veut soumettre la Suisse.
  • Le mensonge du changement climatique causé par l’homme sert l’économie et la finance mondiales.
  • Les juifs riches, les francs-maçons et les sociétés secrètes aspirent à la domination mondiale.

Demandes :

  • Pourquoi les différences, la diversité et la différence deviennent-elles un problème ?
  • Pourquoi les chrétiens en Suisse ont-ils encore tendance à adopter une pensée d’apartheid cachée selon laquelle « nous sommes meilleurs et tous les autres sont inférieurs » ?
  • Pourquoi les étrangers sont-ils toujours, par définition, « pires et plus méchants » que nous ?
  • Pourquoi certains chrétiens ont-ils si peu développé leur capacité à réfléchir de manière nuancée, à mener des recherches approfondies et à réaliser des analyses complexes ?
  • Pourquoi ne fait-on souvent qu’attiser les peurs, les sentiments négatifs et les images hostiles ?

Il serait nécessaire de montrer

  • que le dualisme (vision manichéenne) en tant que mode de vie appartient au paganisme spéculatif [gnose orientale hellénistique].
  • que le terme « nation » n’apparaît pas dans la Bible, mais que l’on y trouve les termes « peuple » ou « peuples – ethnies ».
  • que les caractéristiques essentielles des chrétiens sont l’humilité, l’amour et la tolérance, précisément parce que notre connaissance n’est pas encore parfaite !
  • que l’État-nation n’existe en Europe que depuis le XIXe siècle et que la Suisse n’est une nation volontaire composée de membres de différentes ethnies/peuples que depuis 1815/1848. En 1291, ce n’est pas une nation suisse qui a été fondée, mais une confédération, comme cela a été le cas ailleurs à l’époque (par exemple la « Hanse »).
  • que le « mythe suisse » et les attributs souvent clichés qui y sont associés doivent être démystifiés – non seulement par les historiens, mais aussi par les chrétiens dans leurs communautés.
  • que « personne n’a toujours été là » (Holenstein André et al., Schweizer Migrationsgeschichte. Von den Anfängen bis zur Gegenwart. Baden 2018).

Il existe des boucs émissaires pour les problèmes sociaux et culturels

On entend régulièrement dire que les personnes « inférieures » – étrangers, migrants, demandeurs d’asile, bénéficiaires de l’aide sociale, bénéficiaires de l’AI – sont généralement en partie responsables des problèmes, de la baisse du niveau de vie, du déclin culturel, qu’il y ait des troubles sociaux, que la paix intérieure du pays soit menacée, que la criminalité reste élevée, que le logement se raréfie et devienne inabordable, etc.

Il y a effectivement toujours et partout des « brebis galeuses », plus ou moins nombreuses. C’est pourquoi la politique sociale doit s’attaquer à ces défis, c’est-à-dire aux conséquences de la mondialisation, du néocapitalisme et de la multiplication des conflits armés. Car c’est l’absence de justice distributive générale qui génère de nombreux problèmes, y compris dans notre pays !

Cependant, la vision globalisante et généralisatrice des populistes, qui déclarent « tous ceux-là » coupables, est particulièrement discutable. Stigmatisation des personnes vulnérables, plans de réémigration pour les étrangers, discrimination des personnes dans le besoin, réduction des mesures d’aide sous prétexte « C’est de leur faute ! Ils n’ont qu’à s’aider eux-mêmes ! » Il est scandaleux de justifier tout cela par une dévalorisation indigne de certaines personnes. Mais ceux qui défendent ces idées sur le plan politique remportent malheureusement les élections, acquièrent du pouvoir sur les gens, tombent amoureux de leur popularité et jouent ensuite les « sauveurs pseudo-divins ».

Remarques critiques

  • Quiconque a besoin de boucs émissaires et d’ennemis pour sa politique succombe à une stratégie de projection et se disqualifie lui-même. Le discours politique n’est pas facile avec ces personnes. En aucun cas, de telles thèses et affirmations ne doivent être citées dans les médias.
  • Il faut absolument adopter une attitude critique face à la pensée populiste manichéenne : non pas en condamnant précipitamment les personnes, mais en exprimant une contradiction critique sur le fond. Il n’est pas possible de s’opposer dans le dialogue et la discussion sans examiner de plus près, vouloir comprendre et remettre en question. Si cela est possible de part et d’autre, c’est déjà un grand pas en avant.
  • Le fait qu’un évangélisme national-conservateur blanc et populiste de droite soit en partie responsable de la politique mondiale disruptive actuelle est déjà devenu un fardeau coûteux. Néanmoins, il a des partisans dans notre pays.
  • Le populisme politique de droite ne peut guère être surmonté par des faits, des arguments et des raisonnements logiques. La montée mondiale de l’irrationalité, de l’égocentrisme situationnel et de la spontanéité subjective en politique est effrayante. Les politologues constatent le passage d’un ordre mondial unipolaire fondé sur des règles à un ordre mondial multipolaire sans règles. La Suisse doit trouver sa place dans un ordre mondial en décomposition.
  • Le message de Jésus apporte un contrepoint lorsqu’il oppose le service de la réconciliation à l’exercice du pouvoir par les plus forts et les plus riches. Cela indique clairement ce qu’il faut faire (voir la proclamation des chrétiens américains de 2018, « Reclaiming Jesus »).
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En Europe et en Amérique, l’influence des partis populistes de droite dirigés par des personnalités autocratiques connaît une croissance d’une intensité inattendue. Les idées autocratiques gagnent également du terrain parmi les chrétiens. Qu’en est-il en Suisse ?

Depuis le XIXe siècle, d’innombrables chrétiens ont développé, sur la base de la Bible et de leur foi en Christ, une pensée et une action chrétiennes spécifiques, jusqu’alors inexistantes, en matière de responsabilité sociale mondiale.

Les chrétiens sont aussi des citoyens du monde et de leur pays et ont le droit de s’exprimer sur le plan politique et surtout sociopolitique. En effet, quiconque étudie la Bible de manière approfondie ne peut que se sentir interpellé, voire obligé, par le message des prophètes de l’Ancien Testament, de Jésus et des apôtres à s’engager en faveur de la justice sociale, de la paix et de la sauvegarde de la création.
Toutefois, cela ne doit pas avoir pour objectif de domestiquer la société, la politique et l’économie dans un sens chrétien au sens d’une théocratie, mais plutôt d’être l’expression normale d’une suite concrète de Jésus, afin de servir avec justice, amour du prochain, respect et paix.

Les chrétiens sont de plus en plus actifs dans le nationalisme de droite

En Europe et en Amérique, l’influence des partis populistes de droite dirigés par des personnalités autocratiques connaît une croissance d’une intensité inattendue. Les démocraties ne sont plus des acquis automatiques. Elles sont actuellement transformées en démocraties illibérales par un affaiblissement subtil de la séparation des pouvoirs, de la justice et des parlements. Les forces autocratiques et nationalistes imposent leur programme et laissent les structures démocratiques mourir à petit feu. Les événements récents aux États-Unis et en Europe montrent à quelle vitesse la démocratie peut être démantelée et atteindre les limites de sa capacité de défense.

Les multiples causes de cette évolution font l’objet de discussions, d’évaluations et d’analyses controversées dans tout le pays. Parmi celles-ci, on cite la migration, la perte d’identité nationale, le désenchantement politique, le démantèlement social, le mécontentement à l’égard des élites politiques et scientifiques. Certaines préoccupations sont sans aucun doute justifiées. Mais que se passe-t-il lorsque la perte de confiance manifeste est exploitée pour gagner du pouvoir ? Lorsque les patriotes aiment trop leur pays et que leur nationalisme devient insupportable ? Lorsque la démocratie, les sciences et les politiciens sont discrédités de manière générale et que des mensonges démagogiques sont utilisés pour appeler à la destitution des dirigeants ?

Les polarisations politiques ont depuis longtemps fait leur apparition dans le milieu chrétien. C’est ce que montre la récente publication de Peter Hahne « Ist das euer Ernst? Aufstand gegen Idiotie und Ideologie » (2024). Depuis des années, il se considère comme la voix éminente des citoyens déçus et mécontents et alimente sans relâche ce mouvement de contestation dans les médias, dans ses publications et lors de ses interventions publiques. Ce mouvement compte parmi ses membres de nombreux chrétiens engagés issus d’Églises et d’Églises libres, qui travaillent avec foi et fidélité dans leurs communautés, assistent assidûment et avec enthousiasme aux offices religieux, apprécient la communion ecclésiale, pratiquent l’amour du prochain et prient tout particulièrement pour la Suisse. Ils se considèrent comme conservateurs et nationalistes et votent plutôt pour le centre-droit/la droite que pour le centre-gauche/la gauche.

Cependant, le fait qu’ils adhèrent sans réserve aux idées populistes de droite s’explique par leur conservatisme en matière de valeurs, qui est tout à fait légitime. À cela s’ajoute le fait que de nombreux « orthodoxes fidèles à la Bible » pensent savoir exactement ce que dit la Bible pour résoudre les défis actuels. Beaucoup argumentent avec une « théologie sélective » discutable, qui confirme leur sensibilité et leurs sentiments spirituels ainsi que leurs intérêts subjectifs et leurs convictions pieuses. L’histoire biblique dans son ensemble est décomposée en éléments individuels faciles à manipuler, dont on prend ce qui convient. Des promesses et des engagements sont transférés à la Suisse, alors que dans leur contexte, ils ne concernent que le peuple d’Israël.

La Bible est ainsi fragmentée en petits morceaux faciles à digérer et en éléments idéologiques, et les « thèmes favoris » sont propagés de manière évocatrice.

Ce type de lecture sélective de la Bible n’est pas nouveau pour ceux qui connaissent l’évolution de l’herméneutique, c’est-à-dire l’histoire de l’interprétation de la Bible. L’intérêt pour la connaissance est si fort que de nombreuses, voire très nombreuses déclarations de l’Ancien et du Nouveau Testament sont systématiquement ignorées. C’est précisément pour cette raison que l’on s’inquiète actuellement de savoir si cette pensée et cette action de droite, résultant d’une interprétation restrictive de la Bible, n’ont pas le potentiel de séduire à nouveau les chrétiens sur le plan idéologique. Ceux qui connaissent l’histoire récente de l’Allemagne craignent une répétition fatale. En Europe, sous l’influence négative de Donald Trump, un populisme de droite transnational se profile pour les années à venir.

On observe ici un paradoxe : alors que, par exemple, le sociologue Hartmut Rosa et le politicien de gauche Gregor Gysi sont convaincus1 que seule la religion peut encore sauver la démocratie – « Je ne crois pas en celui qui est là-haut, mais je crains une société sans Dieu », dit Gysi –, depuis le coronavirus, trop de chrétiens se sont retournés contre l’État de droit démocratique actuel. Cela ne doit pas être !

Quiconque étudie la Bible de manière approfondie, systématique et contextuelle est amené à développer une pensée critique, créative et ouverte dans la perspective du royaume de Dieu ! La parole et l’esprit de Dieu triomphent de la crédulité commode qui tombe dans les bras de tout prédicateur itinérant pieux !

Protection systématique de la liberté d’expression

Pendant longtemps, la Suisse a semblé évoluer politiquement vers la droite. Mais entre-temps, des pays comme la Hongrie, la France, l’Allemagne et la Pologne, et surtout les États-Unis, nous ont dépassés sur notre droite.
Dans notre pays, en revanche, les coups de tambour populistes se sont quelque peu atténués. Grâce à une culture de la modestie, du dialogue et du compromis, notre démocratie consensuelle continue de protéger contre le populisme. Le système suisse ne laisse pas de place aux autocrates flamboyants ou aux leaders politiques charismatiques capables de séduire les masses. Lorsque le rédacteur en chef de la Weltwoche tisse des liens avec les autocrates et les nationalistes européens, de la Géorgie à la Grande-Bretagne, cela reste pour l’instant sans importance sur le plan politique, mais pourrait avoir un effet stimulant à plus long terme.
En effet, la Suisse défend systématiquement la liberté d’expression. C’est pourquoi certaines personnes peuvent souvent tenir des propos et adopter des comportements populistes de droite, voire limites. Au sein des partis, cela peut susciter des critiques, mais leurs mandats ne sont pas remis en question.

Ce n’est que lorsque les partis populistes de droite auraient la majorité au Parlement que cela deviendrait problématique. Lorsque le populisme nationaliste de droite accède au pouvoir politique, il exclut systématiquement les dissidents et les minorités et s’en prend aux institutions telles que les médias ou les tribunaux. Actuellement (août 2025), cela se produit aux États-Unis à un rythme sans précédent, qui rappelle l’Allemagne nazie de 1933/34.

La Suisse est encore loin de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Serbie. Il est toutefois déconcertant que les partis conservateurs de droite d’autres pays, comme l’AfD allemand, s’enthousiasment pour le « modèle suisse » et souhaitent mener une politique « proche du peuple ». Ils sont fascinés par la souveraineté populaire dans une « démocratie directe » parce qu’elle permettrait d’activer un fort potentiel de mobilisation populiste. En effet, beaucoup dans ce pays sont fiers de la souveraineté populaire. Elle seule protégerait et défendrait la liberté, l’indépendance et l’autodétermination de la Suisse. Et ceux qui revendiquent le monopole politique pour garantir tout cela provoquent et polarisent régulièrement. Mais nous nous y sommes en quelque sorte habitués, car les forces politiques s’équilibrent encore.


1. Hartmut Rosa, Demokratie braucht Religion (La démocratie a besoin de religion). Kösel 2023.

La suite de ce thème sera abordée dans un autre article.

Photo de engin akyurt sur Unsplash.

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Depuis le lancement de ChatGPT en novembre 2022, l’intelligence artificielle générative a connu un essor fulgurant. Cette révolution technologique ne laisse personne indifférent, pas même les communautés chrétiennes qui découvrent progressivement les potentialités et les dangers de ces nouveaux outils.

Le Global Missional AI Summit1 se donne même pour mission de montrer comment l’IA peut être mise à profit pour la croissance spirituelle et la traduction de la Bible. Face à cette transformation, une question fondamentale émerge : comment appréhender cette technologie qui bouleverse nos rapports à la connaissance, à la vérité et aux relations humaines ?

Une ambivalence fondamentale

Contrairement aux approches binaires qui présentent la technologie comme intrinsèquement bonne ou mauvaise suivant l’usage qui en est fait, la réalité s’avère plus complexe. L’IA est fondamentalement ambivalente : elle produit simultanément et inséparablement des effets bénéfiques et des conséquences délétères. Cette compréhension nous interdit toute naïveté technologique et nous oblige à regarder en face les multiples enjeux que soulève cette innovation et ses risques qui touchent aux fondements même de notre humanité et de nos sociétés.
L’IA générative défie d’abord notre rapport à la vérité. ChatGPT, malgré ses performances hors normes, reste un système probabiliste qui génère une part d’informations erronées avec une assurance déconcertante. Le risque de prendre ces sources pour fiables interroge notre capacité collective à distinguer le vrai du faux, ce qui est particulièrement préoccupant à une époque où la désinformation prolifère.

Promesse technologique, enjeux humains

Au-delà de la vérité, c’est notre rapport au temps qui se trouve questionné. Si l’IA peut nous affranchir de certaines tâches répétitives, elle nécessite parallèlement une armée de « travailleurs du clic » pour vérifier et filtrer les contenus. Cette économie cachée révèle les contradictions d’un système qui prétend libérer l’humain du labeur tout en créant de nouvelles formes d’exploitation. Derrière l’apparente dématérialisation de l’IA se cache une réalité physique considérable. L’empreinte carbone de ChatGPT et des autres IA génératives est gigantesque et croît de façon exponentielle.

L’enjeu géopolitique n’est pas moins préoccupant. L’IA cristallise les rapports de force principalement entre Américains et Chinois. Cette concentration du pouvoir technologique entre quelques mains soulève des questions démocratiques majeures.

Autre enjeu encore : comment préserver l’esprit critique et l’éducation à la réflexion quand l’IA tend précisément à affecter nos capacités de pensée critique ? Cette question devient cruciale quand on observe que les jeunes, habitués aux écrans et aux sollicitations constantes, perdent progressivement leur faculté de concentration et de lecture profonde. L’accès immédiat au résumé de n’importe quels article ou pensée d’auteur nous dispense même de la nécessité d’apprendre. Comme le souligne la chercheuse Maryanne Wolf2 , lire c’est comprendre, c’est vivre une expérience cognitive et affective qui transforme intérieurement et forme l’empathie. La disparition de cette faculté contribue à la polarisation croissante de nos sociétés et affaiblit les fondements du raisonnement critique et complexe.

Transmettre la parole à l’ère des algorithmes

Pour les chrétiens, l’IA pose des défis particuliers et soulève une question théologique fondamentale concernant la transmission de la Parole. Une IA nourrie de tous les textes chrétiens « dignes de confiance » produirait sans doute des réponses plus documentées que n’importe quel pasteur. Mais s’agirait-il pour autant d’un authentique ministère de la Parole ? La foi chrétienne repose sur une Parole qui n’est pas simple information, mais événement, rencontre, incarnation. Cette Parole divine s’est faite chair en Jésus et ne peut se transmettre que de personne à personne, dans une relation vivante. Réduire l’annonce de l’Évangile à un calcul de probabilité relèverait de la pure mascarade.

La voie de la non-puissance

Face au dilemme entre adoption et refus de l’IA, le théologien Jacques Ellul3 propose une troisième voie inspirée de l’exemple du Christ : la non-puissance. Frédéric Rognon définit cette approche comme « la capacité de le faire et le choix de ne pas le faire ». « En tant que disciples du Christ, les chrétiens sont invités à le suivre sur un chemin de non-puissance : ne pas faire tout ce qui est à leur portée, mais discerner parmi tous les possibles ce qui est connecté à la vie et à l’amour4 . »
Cette approche n’implique pas un rejet systématique de la technologie, mais plutôt que de viser toujours l’efficacité technologique, elle invite à une hiérarchisation claire des priorités. L’essentiel réside dans la qualité de la relation, la vérité de la parole échangée, la profondeur de la rencontre – dimensions irréductibles à toute optimisation algorithmique. Il s’agit de développer un regard critique sans tomber dans la technophobie, d’utiliser ces outils sans se laisser dominer par eux.
Une telle démarche passe par l’éducation, la formation de l’esprit critique, et surtout par la préservation de ce qui fait l’essence de notre humanité : la capacité de relation authentique, de créativité véritable, de parole incarnée. Dans un monde où les machines excellent dans la reproduction du « déjà-dit », notre force unique réside dans notre capacité à produire de l’inédit, du jamais-dit, du véritablement libre.


1. https://missional.ai/
2. Pour aller plus loin, cf. deux articles sur Maryanne Wolf et la lecture profonde : https://www.philomag.com/articles/maryanne-wolf-il-est-possible-que-lexperience-de-lecture-profonde-satrophie-ou-se-perde et https://www.letemps.ch/culture/livres/maryanne-wolf-le-numerique-a-deja-change-notre-facon-de-lire?
3. Jacques Ellul, qui a fait l’objet d’une journée à St-Légier VD en novembre 2024 avec le soutien de ChristNet, s’est intéressé il y a plus de 30 ans aux premières formes d’intelligence artificielle.
4. https://www.eks-eers.ch/fr/blogpost/jacques-ellul-et-lintelligence-artificielle/

Cet article a été publié pour la première fois le 23 juillet 2025 dans « Christ Seul ».

La photo de couverture provient du service d’images IA Lummi.

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À propos de la photo de couverture : coopérative Dreieck à Zurich-Wiedikon1 : les bâtiments, plutôt délabrés, auraient dû être démolis dans les années 90, mais les habitants se sont opposés avec succès à ce projet et ont réaménagé et modernisé eux-mêmes les bâtiments et les espaces libres.

Les villes ont aujourd’hui une mauvaise image. Elles sont perçues comme trop grandes, trop peuplées, trop chères et trop bruyantes. Les urbanistes d’aujourd’hui en sont conscients. Et ils relèvent ces défis avec des approches créatives. Comme Samuel Leder. Il a un objectif : créer de l’espace pour de bons processus, en particulier dans les agglomérations.

Joëlle Zimmerli2 : Monsieur Leder, qui êtes-vous ? Et qu’est-ce que le « placemaking » ?

Je m’appelle Samuel Leder et je dirige différents cours de formation continue à l’université de Zurich, notamment le « CAS Urban Management » et le cours compact sur le « placemaking ». L’urban management consiste à créer ensemble, dans le cadre de processus partenariaux, des espaces urbains de qualité et davantage de logements. Dans de nombreux cas, l’accent est mis sur les acteurs du secteur public, l’économie immobilière et les disciplines liées à la planification, telles que l’architecture et la planification des transports.

Le « placemaking » apporte en complément une approche nouvelle et rafraîchissante qui peut être très importante pour la création de lieux vivants et dotés d’une forte identité, à savoir l’implication de « profanes » engagés localement. J’ai découvert ce concept aux Pays-Bas, où il est déjà établi depuis un certain temps.

Dans les milieux spécialisés, le « placemaking » est actuellement sur toutes les lèvres et suscite de grands espoirs. Pouvez-vous nous expliquer ce concept plus en détail ?

En bref, il s’agit du « développement communautaire des quartiers ». Cela signifie que les espaces physiques et les communautés sociales doivent être développés de manière itérative et ouverte 3 et créent ainsi des lieux attractifs, inclusifs et agréables à vivre sur le long terme. Je considère cela comme l’un des éléments centraux de la durabilité sociale.

Le terme « placemaking » regroupe essentiellement différentes méthodes permettant d’impliquer de manière ciblée les acteurs locaux dans le développement du quartier. C’est quelque chose qui est considéré comme important depuis longtemps, mais souvent, le langage approprié et les approches systématiques pour la mise en œuvre font défaut. Le vocabulaire et les expériences du mouvement de placemaking, qui a vu le jour aux États-Unis dans les années 90 sous ce terme, peuvent être très utiles à cet égard.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Un cas typique est celui des habitants qui souhaitent s’engager davantage dans leur propre quartier ; ou encore celui des paroisses ou d’organisations similaires qui souhaitent agir au-delà de leurs propres membres dans un quartier. Elles souhaitent par exemple créer des lieux de rencontre sociaux, végétaliser des espaces libres en friche ou renforcer les contacts intergénérationnels. Mais leur marge de manœuvre est souvent limitée en raison de contraintes juridiques, spatiales, financières ou autres. À l’inverse, on constate souvent, notamment dans les projets de construction neuve, une certaine perplexité de la part des propriétaires immobiliers quant à la manière d’activer les rez-de-chaussée ou les espaces extérieurs et de les utiliser de manière optimale pour créer un quartier vivant. Les méthodes de placemaking peuvent aider à combler cette lacune.

Le placemaking signifie donc simplement plus de participation ?

Aujourd’hui, le terme « participation » est souvent compris différemment, à savoir que des profanes sont autorisés à participer à un processus qui est toutefois principalement contrôlé par des experts. Il existe donc une hiérarchie claire. En règle générale, les pouvoirs publics ou une société de promotion immobilière planifient un projet concret et invitent les acteurs locaux concernés à un certain stade du processus à donner leur avis ou à exprimer leurs souhaits.

Le placemaking, en revanche, décrit un processus ouvert, dans lequel les propriétaires, les planificateurs et les acteurs de la société civile apportent chacun une contribution que les autres parties ne peuvent pas apporter. Il ne s’agit donc pas d’une « participation », mais d’une « co-création » des personnes concernées au niveau local. À long terme, les lieux vivants ont besoin d’un entretien et d’un développement continus par des personnes qui sont sur place tous les jours et s’identifient à leur environnement.

La SSREI mesure la durabilité des portefeuilles immobiliers, y compris les critères sociaux. Pouvez-vous nous expliquer comment ce concept s’inscrit dans l’immobilier, les zones ou les quartiers durables ?

Le placemaking favorise les interactions sociales dans l’environnement quotidien et permet aux gens de participer à l’aménagement de leur propre environnement et de s’engager. Cela crée des réseaux sociaux et des structures intégratives qui peuvent être particulièrement précieux pour les personnes qui seraient autrement socialement isolées, comme les personnes âgées ou celles qui ont des moyens financiers limités. Certains quartiers établis sont déjà des « lieux » dans ce sens et disposent d’un réseau social solide. Dans d’autres cas, ce réseau fait complètement défaut. Pour les propriétaires immobiliers, une salle commune ne suffit pas à elle seule à créer de l’interaction : il faut également mettre en place des processus appropriés pour favoriser la cohésion sociale.

Pouvez-vous nous expliquer comment ces processus se déroulent et qui est responsable du placemaking ?

Les « héros locaux », c’est-à-dire les personnes qui souhaitent s’engager dans leur quartier par motivation personnelle, jouent un rôle clé dans le processus de placemaking. Il peut s’agir de riverains, de propriétaires immobiliers très attachés à leur quartier, d’entrepreneurs sociaux ou encore de représentants de fondations, d’associations, d’écoles ou de paroisses locales qui s’engagent en faveur des intérêts du quartier. Les héros locaux sont des idéalistes qui s’intéressent à leur quartier, y voient un potentiel et s’engagent pour le réaliser.

Mais pour que cet engagement soit efficace et durable, il faut également le soutien volontaire des « acteurs descendants », c’est-à-dire, selon la situation, des propriétaires immobiliers, des pouvoirs publics ou d’autres institutions locales importantes.

En quoi le processus de placemaking diffère-t-il du processus de planification classique ?

Le processus de planification classique est linéaire et vise à minimiser les interfaces. Le développement communautaire des quartiers, en revanche, s’apparente davantage à un effet boule de neige. Cela signifie qu’il faut développer une vision, former des alliances, créer des prototypes architecturaux, développer des prototypes d’utilisation et organiser des événements. Si une approche fonctionne, elle est développée et perfectionnée. Cela crée une dynamique et une confiance mutuelle entre toutes les parties prenantes, ce qui laisse une plus grande marge de manœuvre pour les étapes suivantes.

En ce sens, le processus co-créatif est plus proche de la logique d’un « développement agile de start-up » que de l’investissement immobilier classique. Ceux qui s’adonnent au placemaking prennent un risque, car le résultat final n’est pas connu d’avance.

En revanche, le résultat potentiel est bien meilleur que ne le permettrait la marge de manœuvre initiale. Dans le cadre du développement interne d’une zone urbanisée existante, un tel processus ouvert est souvent la seule alternative à l’immobilisme total ou à des projets individuels isolés qui ne correspondent qu’au « plus petit dénominateur commun » et n’apportent donc aucune valeur ajoutée à l’environnement et à la communauté.

Quels sont les avantages pour les propriétaires et les promoteurs immobiliers de suivre une telle approche ?

Il s’agit de créer des réseaux, de susciter l’adhésion et, par là même, de réduire les risques politiques. Le placemaking permet de créer des lieux attrayants et contribue à la stabilité de la valeur à long terme, il facilite le positionnement et peut bien sûr également être utilisé à des fins de communication et de marketing. De plus, ceux qui créent un « lieu » agréable, une bonne adresse, peuvent également être fiers d’eux-mêmes.

Quelle est la différence entre le placemaking et le travail de quartier classique, c’est-à-dire ce que les pouvoirs publics, les associations de quartier ou les institutions sociales font depuis longtemps dans les quartiers ?

Le placemaking implique des groupes d’acteurs qui ne se rencontrent généralement pas en personne – propriétaires immobiliers, pouvoirs publics, « héros locaux » de toutes sortes – et ne se limite pas à la mise en réseau social, mais développe également le lieu sur le plan spatial et architectural. Dans de nombreux cas, les résultats d’un tel processus vont bien au-delà de ce que le simple travail de quartier peut permettre d’obtenir, notamment en termes d’attractivité d’un site et, par conséquent, de valeur immobilière. Cet aspect doit bien sûr être pris en compte dès le début afin d’éviter tout effet d’éviction indésirable.

Et selon vous, où faut-il agir en priorité ?

Les principes sont en principe applicables partout. Cependant, je vois aujourd’hui le plus grand potentiel dans les zones suburbaines : les agglomérations sont souvent interchangeables et anonymes, et il manque des espaces animés où les gens aiment se retrouver et passer du temps. Pourtant, même dans des lieux suburbains supposés anonymes, il existe des bâtiments, des histoires et des besoins insatisfaits susceptibles de créer une identité et qui peuvent servir de point de départ à la création d’un « lieu » agréable.

Combien de temps dure un tel processus ?

Cela varie d’une situation à l’autre. L’idéal est de commencer dès la phase de conception et de définition de la vision à établir des contacts avec des « héros locaux » engagés de manière constructive. Mais il est également possible d’intégrer certains éléments du placemaking au cours d’un processus concret de planification et de construction, et bien sûr à tout moment dans des bâtiments existants. Par exemple, en aménageant activement les espaces extérieurs ou en offrant des conditions favorables à un engagement accessible à tous.

Si un propriétaire ou un promoteur s’intéresse à ce sujet, comment procéder au mieux ?

Il faut d’abord repenser son propre rôle. Ensuite, il y a trois dimensions de développement parallèles : premièrement, l’élaboration commune d’une vision avec les acteurs locaux, deuxièmement, le test et le développement constants de prototypes architecturaux et spatiaux, et troisièmement, la création et le renforcement de la communauté locale. Ces dimensions ne se succèdent pas, mais se déroulent en parallèle et de manière itérative.

Outre les facteurs écologiques et économiques, le SSREI tient également compte de divers aspects sociaux. Pensez-vous que ce thème soit suffisamment pris en considération ?

Dans le SSREI, des points sont attribués si un complexe immobilier dispose d’un espace commun et si un immeuble collectif normal dispose de structures communautaires comparables dans le quartier. Dans la mesure où ces structures sont adaptées aux besoins réels et bien gérées, elles créent des conditions favorables à un voisinage vivant et intégratif. Sans un engagement supplémentaire des acteurs locaux, ces structures architecturales ne sont toutefois pas suffisantes. Il reste à voir si l’approche du placemaking peut contribuer à rendre les possibilités d’évaluation dans le domaine de la durabilité sociale encore plus significatives.


1. Pour en savoir plus : https://genossenschaftdreieck.ch/genossenschaft/geschichte/

2. L’interview menée par Joëlle Zimmerli a été publiée dans la newsletter SSREI de juin 2023 et nous a été aimablement mise à disposition. SSREI est une norme d’évaluation durable des parcs immobiliers.

3. Selon la définition, le processus itératif est une approche dans laquelle un projet, un produit ou une initiative est créé, développé et amélioré. Les équipes qui utilisent un processus itératif créent, testent et révisent un processus jusqu’à ce qu’elles soient satisfaites du résultat final. (Source : Internet)


Cet article a été publié pour la première fois sur Insist.

Samuel Leder (MSc en architecture ETH) est directeur du programme Urban Management et initiateur du cours intensif sur le placemaking au Center for Urban and Real Estate Management (CUREM) de l’Université de Zurich. Il est également co-président de l’association « Placemaking Switzerland », fondée en 2023, une sorte d’association professionnelle et de plateforme réseau pour le placemaking en Suisse.

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