~ 6 min

Jacques Ellul est aujourd’hui considéré comme l’un des principaux penseurs du mouvement français de la Décroissance, qui se forme depuis le début du millénaire environ et dont je m’occupe dans mon livre « Le pas de côté ». On ne peut pas mettre Ellul dans une case. Il était à la fois résistant, connaisseur de Marx et anticommuniste, ce qui le distinguait de tant de penseurs français aujourd’hui (encore) très vénérés qui, malgré tous les crimes humains et environnementaux évidents commis sous Staline et au-delà, voyaient dans le communisme d’URSS la seule alternative au capitalisme.

Il était libertaire, proche de l’esprit des situationnistes et ami de Guy Debord, mais en même temps chrétien croyant, ce qui rendait impossible à ses yeux une admission dans le cercle restreint de Debord. Ellul s’est opposé activement et « localement » à l’enlaidissement des régions françaises par l’industrie, les infrastructures, le tourisme et le « progrès » en général. Plus théoriquement et « globalement », il a décrit très tôt, en tant qu’auteur de dizaines de publications majeures, des phénomènes et des contextes dont les conséquences catastrophiques n’apparaîtront que plus tard, et en partie seulement aujourd’hui – la propagande moderne, la mondialisation, le nucléaire, les nanotechnologies et le génie génétique, le « progrès » comme substitut de la religion, l’uniformisation de l’homme, le rôle de l’État, bref : le « totalitarisme technologique », avec toutes ses conséquences psychologiques, sociales et écologiques.

Surtout, il est resté toute sa vie fidèle à ses convictions et n’a jamais cherché les honneurs académiques ou médiatiques. Il s’est d’abord fait connaître aux États-Unis, après la traduction et la publication de son premier livre, La Technique, par l’intermédiaire d’Aldous Huxley. L’étude de ses écrits dans les pays anglophones est donc toujours aussi importante. En France, son pays d’origine, il vient d’être (re)découvert, notamment en tant qu’auteur de l’expression « penser globalement, agir localement », devenue presque une marque.

13 thèses sur la « technologie

Il est difficile de résumer l’œuvre très vaste d’Ellul en quelques phrases tangibles dans le cadre d’un petit article. Jean-Luc Porquet, spécialiste d’Ellul, compte les analyses suivantes parmi les plus importantes et les plus actuelles d’Ellul – le terme « technologie » (chez Ellul technique) doit être compris ici comme l’ensemble des applications de la connaissance scientifique, à l’instar de la « mégamachine » de Lewis Mumford :

1. La technologie rend l’avenir imprévisible.
Personne ne sait à quoi ressemblera le monde dans vingt ans. Un exemple : en 1965, Gordon Moore a correctement prédit que la puissance des ordinateurs et la capacité des puces doubleraient tous les ans et demi, mais personne n’aurait pu imaginer les conséquences de cette évolution il y a encore quelques années.

2. La technologie n’est ni bonne ni mauvaise.
Cela ne signifie pas qu’elle est neutre et que tout dépend de son application. Son développement se fait en dehors de toute morale, l’utilisation négative, militaire, inhumaine se fait parallèlement à l’utilisation positive.

3. La technologie ne cesse de croître en raison de sa logique interne.
Des découvertes et des développements d’abord indépendants les uns des autres se combinent et se renforcent, conduisant à de nouvelles découvertes et à de nouvelles applications, que l’on pense à la génétique ou à la nanotechnologie qui se répandent de plus en plus. Ce qui peut être fait sera fait.

4. La technologie crée des problèmes qu’elle promet de résoudre grâce à de nouvelles techniques.
Qu’il s’agisse de la pollution de l’environnement, du changement climatique, de la disparition des espèces, des déchets nucléaires – tous les grands problèmes et beaucoup de « petits » problèmes seulement en comparaison, comme par exemple les maladies de civilisation, sont des conséquences du développement technologique, et le seul remède supposé est « plus de cela ».

5. On ne prend conscience des problèmes de la technologie que lorsqu’ils sont inextricables et massifs.
Les changements que nous, les nations industrialisées, avons provoqués (climat, toxines, disparition d’espèces, etc.) concernent l’ensemble du globe ; nous ne ressentons toutefois les effets de nos actions qu’avec des années de retard.

6. La technologie n’est pas démocratique.
Personne ne choisit le « progrès » ; dans le meilleur des cas, nous sommes informés ou invités en tant que profanes à une table ronde remplie d’experts et de décideurs.

7. La technologie est devenue une religion.
Le « progrès » et la croissance sont des dogmes, ceux qui les critiquent sont des hérétiques et sont mis au ban des médias.

8. La technologie renforce l’État, qui à son tour pousse la technologie.
Ellul a mis en garde le mouvement environnemental contre une politisation dans le système existant et, de manière générale, contre une surveillance et une répression croissantes sous prétexte écologique.

9. Les entreprises transnationales sont des descendantes de la technologie.
A l’époque d’Ellul, il en allait de même pour l’industrie chimique et pharmaceutique qu’aujourd’hui pour Google, Facebook ou Amazon : Le « progrès » détermine l’économie et inversement, l’État, la société et l’homme en leur sein sont subordonnés.

10. Une société technologique a besoin de propagande.
L’État « forme » l’opinion des électeurs pour qu’ils croient vouloir ce qui a été décidé pour eux.

11. La publicité et la tromperie technologique (« bluff ») sont les moteurs de la société technologique.
La publicité est la propagande de la société technologique et de consommation. Ses milliards financent les médias audiovisuels et la presse « libre », ses contenus façonnent les opinions, les goûts et les styles de vie.

12. La technologie rend toutes les cultures égales ; elle est la véritable mondialisation.
Que ce soit dans le pays voisin, en Chine ou chez les « peuples indigènes », les soi-disant bienfaits de l’industrie occidentale nivellent tôt ou tard toutes les différences culturelles.

13. la technologie épuise les ressources naturelles.
Ce qui semble banal aujourd’hui, Ellul le savait déjà en 1954 : le « progrès » se heurte à des limites naturelles.

Comme nous l’avons dit, les idées d’Ellul sont à peine esquissées. On voit qu’il fait sans aucun doute partie des penseurs « radicaux », au sens positif du terme, pour qui il ne s’agit pas de trouver des solutions techniques à des problèmes identiques, mais de comprendre les maux du monde moderne à partir de leur racine (radix en latin). Il reste à espérer qu’au moins ses œuvres les plus importantes seront bientôt accessibles aux lecteurs francophones.

 

Illustration © Stéphane Torossian, tirée du livre : Cédric Biagini, David Murray, Pierre Thiesset (éd.) : Aux origines de la décroissance. Cinquante penseurs. Paris : L’Echappée 2017.

Une version longue de l’article est parue dans le n° 59 de la revue philosophique Lichtwolf (septembre 2017).

 

Bibliographie sélective en français et en anglais (classée par date de parution originale) :

Money and Power. Trans. LaVonne Neff. Downers Grove, IL: InterVarsity, 1984. Basingstoke, England: Marshall Pickering, 1986. Eugene, OR: Wipf & Stock, 2009.
L’homme et l’argent (Nova et Vetera). Neuchâtel: Delachaux & Niestlé, 1954. Lausanne: Presses Bibliques Universitaires, 1979.
Reprinted in Le défi et le nouveau: œuvres théologiques, 1948–1991. Paris: Table ronde, 2006, 2007.

The Technological Society. Trans. John Wilkinson. New York: Knopf, 1964. London: Jonathan Cape, 1965. Rev. ed. New York: Knopf, 1967.
La technique, ou, l’enjeu du siècle. Paris: Colin, 1954. Paris: Économica, 1990, 2008.

Propaganda: The Formation of Men’s Attitudes. Trans. Konrad Kellen and Jean Lerner. New York: Knopf, 1965. New York: Random, 1973.
Propagandes. Paris: Colin, 1962. Paris: Économica, 1990, 2008.

The Political Illusion. Trans. Konrad Kellen. New York: Knopf, 1967. New York: Random House, 1972.
L’illusion politique. Paris: Robert Laffont, 1965. Paris: Livre de poche, 1977. Paris: Librairie Générale Française, 1977. Paris: Table ronde, 2004, 2012.

A Critique of the New Commonplaces. Trans. Helen Weaver. New York: Knopf, 1968. Eugene, OR: Wipf & Stock, 2012.
Exégèse des nouveaux lieux communs. Paris: Calmann-Lévy, 1966. Paris: Table ronde, 1994, 2004.

Métamorphose du bourgeois. Paris: Calmann-Lévy, 1967. Paris: Table ronde, 1998, 2012.

Les Chrétiens et l’État. With Jacques Jullien and Pierre L’Huillier. Tours: Mame, 1967.

Autopsy of Revolution. Trans. Patricia Wolf. New York: Knopf, 1971. Eugene, OR: Wipf & Stock, 2012.
Autopsie de la révolution. Paris: Calmann-Lévy, 1969. Paris: Table ronde, 2008.

De la révolution aux révoltes. Paris: Calmann-Lévy, 1972. Paris: Table ronde, 2011.

Hope in Time of Abandonment. Trans. C. Edward Hopkin. New York: Seabury, 1973. Eugene, OR: Wipf & Stock, 2012.
L’espérance oubliée. Paris: Gallimard, 1972. Paris: Table ronde, 2004.

The Ethics of Freedom. Trans. Geoffrey Bromiley. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1976. London: Mowbrays, 1976.
Éthique de la liberté. V. 1, Paris: Librairie Protestante, 1973. Geneva: Labor et Fides, 1973. V. 2, 1974. V. 3, Paris: Centurion, 1984.

The New Demons. Trans. C. Edward Hopkin. New York: Seabury, 1975. London: Mowbrays, 1975.
Les nouveaux possédés. Paris: Fayard, 1973. Paris: Mille et une nuits, 2003.

The Betrayal of the West. Trans. Matthew O’Connell. New York: Seabury, 1978.
Trahison de l’Occident. Paris: Calmann-Lévy, 1975. Paris: Princi Negue, 2003.

The Technological System. Trans. Joachim Neugroschel. New York: Continuum, 1980.
Le système technicien. Paris: Calmann-Lévy, 1977. Paris: Cherche-midi, 2004, 2012.

The Empire of Non-Sense: Art in the Technological Society. Trans. Michael Johnson and David Lovekin. Winterbourne, UK: Papadakis, 2014.
L’empire du non-sens: l’art et la société technicienne. Paris: Presse Universitaires de France, 1980.

The Humiliation of the Word. Trans. Joyce Main Hanks. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1985.
La Parole humiliée. Paris: Seuil, 1981. Paris: Table ronde, 2014.

Changer de révolution: l’inéluctable prolétariat. Paris: Seuil, 1982. Paris: Table ronde, 2015.

Anarchy and Christianity. Trans. Geoffrey Bromiley. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1991. Eugene, OR: Wipf & Stock, 2011.
Anarchie et Christianisme. Lyon: Atelier de Création Libertaire, 1988. Paris: Table ronde, 1998, 2001.

The Technological Bluff. Trans. Geoffrey Bromiley. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1990.
Le bluff technologique. Paris: Hachette, 1988, 1990, 2004. Paris: Pluriel, 2012.

What I Believe. Trans. Geoffrey Bromiley. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1989.
Ce que je crois. Paris: Grasset, 1987, 1989.

https://www.jacques-ellul.org/

Photo de Ben White sur Unsplash

 

~ 4 min

Il y a un an, on parlait déjà de la menace d’une « pénurie d’électricité », et maintenant de la menace d’une « situation de pénurie ». Pourtant, même les pires scénarios ne prévoient que quelques heures de pénurie d’électricité. Est-ce si grave pour notre vie ? Où en sommes-nous ?

Intérêts politiques et financiers

On ne sait pas non plus quelle est la part de calcul politique derrière tout cela. On prétend qu’il n’y a plus assez d’énergie à cause du tournant énergétique. Certains cercles ont organisé un tir de barrage contre le « bouc émissaire » Sommaruga, qui ne pouvait apparemment plus se sauver qu’en démissionnant. Ces groupes d’intérêts ont ainsi atteint leur objectif et espèrent sans doute maintenant pouvoir modifier le département de l’environnement et de l’énergie avec Albert Rösti selon leurs propres désirs et intérêts. Parallèlement, cette « situation de pénurie » a permis d’instiller dans la population la peur du contre-projet à l’initiative sur les glaciers, dont le vote est imminent en raison d’un référendum. Le tournant énergétique, qui devrait être mis en œuvre de toute urgence, risque ainsi d’être retardé.

Il est toutefois inutile de se mettre la tête dans le sable : Le climat continue de se réchauffer impitoyablement. Un nouveau retard nous ferait perdre un temps précieux et nous exposerait à des dommages encore plus importants. Il est révélateur de voir avec quelle force une partie de la population et des représentants de certains secteurs économiques s’accrochent aux affirmations des derniers négationnistes du climat ou à d’autres excuses pour éviter l’amère réalité. Comment se fait-il que l’avertissement de dizaines de milliers de scientifiques ne soit pas pris en compte de ce côté ?

Quand en aurons-nous assez ?

Avec notre « prospérité » croissante, nous avons besoin de toujours plus d’énergie. Des appareils supplémentaires, des voitures toujours plus nombreuses et plus grandes, des voyages en avion plus fréquents, des habitations plus grandes que nous devons chauffer en sont la cause. Les statistiques montrent certes une stagnation de la consommation d’énergie en Suisse depuis 20 ans et une baisse de la consommation depuis 2010 (avec une chute pendant la pandémie), mais cela est dû en grande partie à la désindustrialisation : Nous provoquons ainsi simplement une augmentation de la consommation d’énergie dans d’autres pays (Europe de l’Est, Chine, Inde) et importons toujours plus d’énergie grise.
Avons-nous vraiment besoin de tout cela ? Une tablette de plus ? Un presse-agrumes électrique, parce que nous ne pouvons plus presser et tourner nous-mêmes les moitiés d’orange ? Ou de la brosse à dents électrique ? Ou encore plus de jouets pour enfants à piles ? Ou avons-nous vraiment besoin d’une voiture ? Pourquoi préférons-nous baisser les impôts plutôt que de développer les transports publics comme une véritable alternative ?

Étions-nous vraiment si mal lotis auparavant ? Est-ce que c’était mal de ne pas prendre l’avion pour partir en vacances ? Ou est-ce que le shopping à Londres nous a vraiment manqué ?

Pourquoi avons-nous besoin de tout cela ? Et surtout : quand est-ce que ça suffit ? De combien d’énergie supplémentaire avons-nous réellement besoin ?

Notre chère liberté est-elle en danger ?

Il est difficile de renoncer à l’infinité de nos possibilités ou de ne pouvoir en réaliser qu’une partie. Face aux propositions de se restreindre pour ne pas compromettre l’avenir, nous voyons très vite notre liberté en danger. Ou alors, nous craignons pour les facilités techniques de notre quotidien en période de stress. Concernant ce dernier point, il faut également se demander pourquoi nous avons créé une économie et une société qui génèrent autant de stress. Peut-être devrions-nous nous attaquer aux causes de notre consommation. Car notre mode de vie, qui consomme toujours plus de ressources et émet toujours plus de CO2, a de graves conséquences. Les prédictions de la science se sont malheureusement toutes réalisées jusqu’à présent ou étaient même encore trop optimistes.

Les conséquences du réchauffement climatique ne sont pas encore vraiment perceptibles pour nous, ici en Suisse. C’est pourquoi nous avons du mal à nous mobiliser pour réagir, bien que dans les baromètres de l’anxiété de gfs.bern, établis chaque année jusqu’en 2015, le réchauffement climatique apparaissait régulièrement comme l’une des plus grandes craintes. Ce qui est encore irréel pour nous est pourtant inéluctable et a bêtement un temps d’avance de plusieurs décennies. Nos enfants devront faire les frais d’énormes problèmes si nous ne réagissons pas maintenant. Mais le renoncement est si difficile.

Nous préférons insister sur la liberté de pouvoir continuer à détruire la vie de nos proches et la création de Dieu. Mais cette liberté n’est pas acceptable, il n’y a pas de droit au vandalisme (de la nature) et à la mise à mort d’êtres humains (par des sécheresses et des inondations). Serions-nous d’accord pour que ces délits soient supprimés du code pénal et autorisés ? Ce n’est pas parce que notre responsabilité personnelle ne peut pas être attribuée aussi directement aux conséquences que nous n’en sommes pas responsables. Nous avons tous une part de responsabilité à plusieurs niveaux. Pointer du doigt ceux qui détruisent encore plus que nous n’est pas valable.

La modération est indispensable.

Nous ne manquons donc pas d’énergie, mais nous en consommons trop. Il n’y a pas d’autre solution que de réduire nos exigences et notre consommation, car avec des centrales nucléaires risquées et coûteuses, nous nous exposons tout simplement à de nouveaux problèmes. Les éoliennes et les barrages ont également leurs limites. Ce n’est pas pour rien que la société à 2000 watts a été prônée dès le début des années 1990 : Nous ne pouvons pas éviter de limiter la consommation d’énergie par personne dans le monde à 2000 watts. Est-ce si grave ? La vie n’a-t-elle pas tellement plus à offrir ? Sommes-nous encore tellement prisonniers du matérialisme ? Ce défi de mener une vie épanouie avec moins de biens et de consommation n’est-il pas justement une belle invitation pour nous, chrétiens ? Ne devrait-ce pas être une distinction pour les chrétiens que d’être moins soumis à la société de consommation ?

Photo by Federico Beccari on Unsplash

 

~ 6 min

A première vue, la boussole, la poudre à canon et le chemin de fer n’ont pas grand-chose en commun. Un deuxième regard le montre : Toutes ces inventions et découvertes ont eu un impact décisif sur notre histoire européenne. Elles ont marqué le début d’une nouvelle étape couronnée de succès. Du moins pour une partie de l’humanité. Mais en chemin, nous avons perdu quelque chose : l’étalon d’une mobilité saine.

La mobilité n’est pas une invention de l’époque moderne. Ainsi, l’Empire romain permettait une mobilité inédite à l’intérieur de ses frontières grâce à ses routes fortifiées. Les forces armées romaines pouvaient partir de Rome et atteindre Jérusalem en suivant la côte en 22 jours environ1 . Elles parcouraient ainsi plus de 3400 km. On peut aussi penser à ce que l’on a appelé plus tard la migration des peuples germaniques entre le 2e et le 6e siècle. Des fédérations entières de peuples se sont alors déplacées pendant plusieurs siècles : Ils ont été déplacés ou ont été contraints de prendre la fuite.

Il est frappant de constater que les exemples bibliques de mobilité ont généralement une connotation positive. Abraham a été invité à se mettre en route « vers le pays que je te montrerai ». Le peuple d’Israël s’est mis en route vers la terre promise. L’ordre de mission du Nouveau Testament est lié à l’invitation à y aller. Enfin, le ciel est souvent compris comme un lieu lointain dans l’au-delà où l’on se rend2 .

Bref, être mobile n’est pas une invention de notre époque. Toutefois, les possibilités de le faire sont aujourd’hui devenues presque illimitées. C’est pourquoi la question de savoir comment nous gérons ces possibilités illimitées de mobilité se pose avec plus d’acuité que jamais. La réponse dépend de l’échelle à laquelle nous nous plaçons. C’est pourquoi je ne souhaite pas remettre en question la mobilité en tant que telle, mais plutôt la ligne directrice avec laquelle nous l’évaluons. Pour cela, un regard sur l’histoire nous aide.

Boussole, poudre à canon et nouvelle vision du monde

La boussole utilisée par les marins a marqué le début d’une nouvelle ère technique : elle est le symbole du passage de la fin du Moyen Âge aux temps modernes. Les navires naviguant sur les mers pouvaient désormais atteindre leur destination lointaine malgré les tempêtes. C’est à cette époque qu’a eu lieu la grande découverte d’un monde que nous n’avions pas encore exploré : Christophe Colomb voulait aller aux Indes et a rencontré l’Amérique, Vasco de Gama a trouvé la voie maritime vers les Indes quelques années plus tard. Ces nouvelles possibilités de mobilité ont permis aux uns de faire de gros butins, tandis que les autochtones étaient exploités sans pouvoir revendiquer leur continent.

La poudre à canon, autre grande découverte de l’époque, a permis de créer des armes plus efficaces. Avec l’imprimerie et la lunette astronomique, elle fait partie des grandes découvertes du 15e siècle3.  La poudre à canon a changé la position de la chevalerie médiévale et a marqué le début d’une transformation sociale, tandis que l’imprimerie et surtout la lunette astronomique ont marqué un tournant dans la vision du monde de l’époque.

Mais l’impact du nouveau paradigme philosophique depuis le 14e siècle, qui a rendu les sciences naturelles possibles par la suite, a probablement été encore plus fort que ces découvertes techniques du 15e siècle. Il est fort probable que ce nouveau mode de pensée ait ouvert la voie aux grandes découvertes qui ont été associées plus tard aux noms de Nicolas Copernic (1473-1543), Johannes Kepler (1571-1630), Galileo Galilei (1594-1641), mais aussi à Isaac Newton (1643-1727) : Ils ont tous, à leur manière, scellé la percée de la vision scientifique du monde. A l’époque moderne, l’homme, ses possibilités techniques et les connaissances scientifiques étaient désormais au premier plan. Une vision du monde qui nous caractérise encore aujourd’hui4. .

Tout marche comme sur des roulettes !

Le principal moteur de l’industrialisation naissante était la machine à vapeur. On pouvait désormais gagner beaucoup d’argent dans l’industrie, d’abord en Angleterre à la fin du 18e siècle, puis dans d’autres pays européens au début du 19e siècle. Cela a changé toute la vie sociale. Des usines ont été construites et le travail manuel a été remplacé par des machines ; le chômage et la pauvreté ont évolué au même rythme que la croissance des villes. Dans le domaine de la mobilité, c’est surtout le chemin de fer qui a ouvert de nouvelles possibilités. Il était très important pour le transport du charbon et du fer, mais il nécessitait lui-même une grande quantité de fer pour sa fabrication. Grâce aux nouvelles possibilités de mobilité, les prix des marchandises ont pu être réduits, ce qui a stimulé la production.

Le chemin de fer a toutefois été développé en tenant compte de l’industrie et de ses possibilités de production. L’idée de loisirs, de vacances et de voyages à travers le monde était encore impensable à l’époque. Seuls quelques individus, comme Alexander von Humboldt, partaient à la découverte du monde et de ses nouvelles possibilités. L’homme du commun restait fidèle à sa terre. Ou bien il était désormais lié à l’usine du capitaliste au sommet, si toutefois il trouvait encore du travail et pouvait ainsi survivre sur place.

La mobilité s’est également développée sous le signe du nouveau paradigme scientifique : l’ancien monde devait être dépassé par le progrès. Parallèlement et malgré tout entremêlée, la liberté de l’individu est devenue de plus en plus centrale, du moins dans un premier temps au sein de l’élite des nouveaux riches. Aujourd’hui, nous le savons avec le recul : Le réchauffement climatique a fortement augmenté avec l’industrialisation. Parallèlement, les nouvelles possibilités techniques et l’autonomie de l’homme ont acquis une valeur quasi religieuse, y compris au sein de la population en général.

Trouver la bonne mesure

Est-ce condamnable ou non ? La réponse à cette question dépend de l’échelle avec laquelle nous mesurons. Quelle possibilité de mobilité est normale pour nous ? Le pôle opposé de l’état normal, qui est peut-être loin d’être bon, serait l’état anormal. Notre mobilité relève-t-elle donc davantage de la normalité ou de l’anormalité ?

Ce que nous pouvons dire : Comme toujours, le progrès est considéré comme un atout. Toutefois, ce ne sont plus aujourd’hui de nouveaux continents qu’il s’agit d’ouvrir, mais de nouvelles planètes5 . Pour que l’échelle habituelle de la mobilité puisse continuer à être maintenue sans conscience, la voiture à essence est peu à peu remplacée par la voiture électrique. Parallèlement, les ventes de voitures lourdes augmentent, comme si la création était une machine remplaçable6 . Bref, la mobilité est restée, elle est même devenue plus luxueuse, plus différenciée et a encore augmenté. Compte tenu de l’énorme destruction de la nature depuis l’industrialisation, la question se pose aujourd’hui de savoir s’il existe des solutions pour sortir de ce schéma. « Grâce » à l’industrie, des régions entières et des eaux sont devenues inutilisables, de nombreuses personnes ont perdu leur emploi7 .

Dans cette situation, les Églises proposent-elles des réponses alternatives ou donnent-elles simplement un vernis théologique à la problématique ? Reprennent-elles même la philosophie sous-jacente et bricolent-elles le paradigme de la croissance ecclésiale à partir du progrès humain ?

Les Eglises feraient bien de s’appuyer sur leur riche tradition biblique et ecclésiale et de se remettre en question, mais aussi de remettre en question la société. Il ne s’agit pas d’idéaliser le monde passé, mais de se demander comment – dans une perspective chrétienne – nous pouvons nous rapprocher de nous-mêmes, de notre prochain et, en fin de compte, de Dieu.

Pour ce faire, les Eglises ne doivent pas attendre les grands leviers de la politique. Elles doivent faire les pas qu’elles peuvent déjà faire, même s’ils semblent insignifiants. A titre d’exemple, l’Eco Church Network8 montre de nombreuses voies simples qu’une Eglise peut emprunter avec ses membres. Ainsi, la fiche D4 – Mobilité montre des étapes concrètes pour chercher de nouvelles voies dans le domaine de la mobilité – et ainsi peut-être retrouver la mesure perdue de la mobilité.


1. cf. Orbis, The Standford Geospatial Network Model of the Roman World, mai 2022 (en ligne)

2. Genèse 12,1 ; Exode 1-15, Matthieu 28,19

3. Störig, Die kleine Weltgeschichte der Philosophie (2000), p. 318-322

4. Ruffing, Introduction à l’histoire de la philosophie (2007), p. 119

5. cf. t3n, Mission sur Mars : Elon Musk met en garde contre un « Armageddon nucléaire », mai 2022 (en ligne)

6. cf. UPSA, Les SUV dominent l’offre, mai 2022 (en ligne)

7. Ruth Valerio cite différents aspects de la destruction de la création, qui touchent souvent l’homme.  Les mers partiellement vidées de leurs poissons, qui empêchent les pêcheurs locaux de gagner leur vie, en sont un exemple.

8. https://ecochurch.ch

Bibliographie

UPSA, Les SUV dominent l’offre : https://t3n.de/news/mars-mission-elon-musk-warnt-1429807, consulté le 20 mai 2022

Orbis, The Standford Geospatial Network Model of the Roman World, en ligne sur https://orbis.stanford.edu, consulté le 22 mai 2022

Ruffing, Reiner : Introduction à l’histoire de la philosophie, Paderborn, 2007

Störig, Hans Joachim : Kleine Weltgeschichte der Philosophie, Stuttgart, 2000

t3n, Mars-Mission : Elon Musk met en garde contre un « Armageddon nucléaire », en ligne sur https://t3n.de/news/mars-mission-elon-musk-warnt-1429807, consulté le 20 mai 2022

Valerio, Ruth : Saying Yes to Life, Londres, 2020

Cet article a été publié pour la première fois le 01 juin 2022 sur INSIST.

~ 4 min

Suite à la guerre en Ukraine, nous avons tous pris conscience que la sécurité de l’approvisionnement en énergie était soudain remise en question. Les coûts ont grimpé en flèche, la structure habituelle des prix s’est dissoute. Face à la menace d’une pénurie d’énergie, la politique fédérale s’engage à un rythme effréné pour la promotion des énergies renouvelables et prend en très peu de temps les décisions nécessaires à cet effet. Il s’agit toutefois d’un retard accumulé au cours des trois dernières décennies. Ou y a-t-il un calcul derrière tout cela ? Sous la pression, des décisions radicales peuvent soudainement être prises, sans tenir compte des conditions cadres désagréables et restrictives de la durabilité ou de la protection de la nature ?

 

Dans le débat public, l’importance omniprésente de l’énergie dans notre vie quotidienne est perçue comme jamais auparavant : Finalement, ce ne sont pas seulement l’électricité et la chaleur qui deviennent plus chères, mais aussi les aliments, les appareils et les machines. Il y a partout beaucoup d’énergie auxiliaire. Il est utile que nous en prenions conscience une fois de plus. Sans pression, il est évident que rien ne change. Cela vaut également pour notre attitude selon laquelle seul le moins cher est assez bon.

Des prix de l’énergie trompeurs

Il faut le dire clairement ici : Les prix avantageux de l’énergie auxquels nous étions attachés jusqu’à présent n’étaient pas adaptés à la réalité. Poussés par les prix bas, les fournisseurs d’énergie n’avaient jusqu’à présent que peu de marge de manœuvre pour investir ou même innover. La production d’énergie décentralisée doit par exemple être raccordée au réseau de distribution plus important. Ce défi n’est que partiellement relevé. Du côté des consommateurs, le gaspillage et l’inefficacité n’avaient jusqu’à présent pas d’impact économique – il n’y avait pas d’incitation à une utilisation économe de l’énergie.

Dans certains domaines, les coûts totaux de la production d’énergie sont loin d’être couverts. Ainsi, les coûts dits externes, c’est-à-dire les coûts consécutifs pour la santé et l’environnement qui résultent de l’utilisation actuelle de l’énergie et qui ne cessent d’augmenter, ne sont pris en compte que dans une très faible mesure. Ces conséquences devraient être compensées par le prix de l’énergie. Les débats à venir sur la durabilité, la protection du climat et de l’environnement montreront l’ampleur des besoins financiers nécessaires pour éviter et réparer les dommages.

L’approvisionnement de base ne supporte pas la spéculation

L’énergie – c’est désormais clair – constitue une part importante de notre approvisionnement de base quotidien. Les discussions montrent sans ambiguïté qu’en cas de pénurie, chaque nation regarde d’abord pour elle-même. Et qu’il ne faut pas compter sur les accords internationaux.

Les biens ou les services de base ne sont pas des biens commerciaux normaux que l’on peut avoir ou ne pas avoir. Les débats internationaux actuels montrent clairement que même avec un grand pouvoir d’achat, l’approvisionnement en énergie n’est pas garanti. Il faut donc en conclure que le système actuel des bourses internationales de l’électricité doit être considéré comme un échec. L’approvisionnement de base n’est pas compatible, à mon avis, avec un commerce motivé par la spéculation.

De nombreux acteurs de la bourse de l’électricité n’ont rien à voir, dans leur activité commerciale, avec la production ou la distribution réelle d’énergie. Ils font des opérations à terme. En d’autres termes, ils spéculent, comme ils le font avec n’importe quelle autre matière première. Le cas d’AXPO montre que les producteurs d’électricité se laissent eux aussi entraîner à accorder plus d’importance au négoce qu’à leur mission première, qui est d’approvisionner l’économie et la population en électricité. Ce comportement n’est plus dans l’intérêt public, mais sous le diktat de l’économie financière.

Cela n’a pas grand-chose à voir avec l’économie réelle. Il n’est tout de même pas possible qu’actuellement, un total de 1 500 milliards d’euros doivent être déposés rien qu’en tant que garanties commerciales pour de futurs contrats de fourniture d’énergie. Cela correspond à environ 8% de la performance économique européenne d’une année1. Et cela se fait sans que l’approvisionnement de base soit garanti dans le propre pays. Des corrections sont indispensables à cet égard.

Renforcer les relations entre producteurs et consommateurs

Faut-il revenir en arrière ? Non, mais il s’agit de couper court aux dérives identifiées ! Il est temps de revenir aux solides expériences de relations directes entre producteurs et consommateurs. Grâce à la technique et à la communication modernes, ces relations peuvent également répondre aux exigences actuelles. Certaines entreprises communales, comme Walenstadt SG, montrent comment cela fonctionne2.

L’exemple d’innombrables réseaux de chaleur au bois-énergie en Suisse montre que la relation directe entre le fournisseur d’énergie et l’économie forestière régionale en tant que fournisseur de combustible a très bien fonctionné et a permis d’obtenir des prix stables. Parallèlement, cette relation directe garantit que les ressources naturelles de la région sont utilisées de manière durable et ne sont pas exploitées3.

Il ne faut pas oublier que le potentiel de bois énergie est limité en Suisse. Il doit être soigneusement réparti. Le fait que tout le monde stocke soudain du bois de chauffage, comme il y a deux ans pour le papier hygiénique, ne mène à rien. Mais nous savons aussi, au moins depuis l’été dernier, que les possibilités d’exploitation de l’énergie hydraulique sont limitées.

Changer de mentalité : utiliser l’énergie en connaissance de cause

Le message sur les économies publié par le Conseil fédéral présente de nombreuses possibilités d’économies pour les particuliers, les entreprises et le public. Ces listes exhaustives sont utiles et peuvent être mises en œuvre immédiatement. Désormais, la règle n’est plus : je ne sais pas comment ni où. J’espère volontiers que le plus grand nombre possible de personnes se laisseront convaincre par ces messages.

Que ce soit pour nous, particuliers ou entreprises, la situation actuelle de pénurie et de coûts élevés nous oblige à adopter une nouvelle attitude dans notre rapport à l’énergie.

Des questions se posent, telles que :

Qu’est-ce qui est nécessaire pour couvrir les besoins de base, fournir les prestations requises et fabriquer les produits ?
En quoi souhaitons-nous un confort ciblé – plus que nécessaire – afin de rendre notre vie ou notre travail plus agréable et nos tâches plus simples ?
Dans quel but faut-il utiliser consciemment le luxe – l’énergie en abondance – et pourquoi ?
Le gaspillage est-il inconscient ou dû à une négligence qui peut être stoppée ?

Utiliser l’énergie avec parcimonie signifie préserver les ressources. Et c’est le premier commandement de la protection du climat et de l’environnement. En ce sens, le choc actuel en matière de prix et d’approvisionnement peut être salutaire et porteur d’avenir. Un tel changement de cap aura également un impact global, puisque plus de 80% de la population mondiale suit notre exemple.

1 fritz.fessler@gemeinwohl.coop

www.gemeinwohl.coop

2 www.walenstadt.ch

3 www.renercon.ch

(Image: Myriams-Fotos, Pixabay)

Cet article est initialement paru le 01 novembre 2022 sur https://www.insist-consulting.ch/forum-integriertes-christsein/22-11-4-energie-ein-heilsamer-schock-geht-um-die-welt.html

~ 4 min

La Coupe du monde de football au Qatar a débuté hier et durera jusqu’au 18 décembre 2022. Aucune Coupe du monde de football dans le passé n’a été aussi critiquée que celle organisée au Qatar. Hauke Burgarth de Livenet s’est penché sur les raisons pour lesquelles de nombreux chrétiens y participent ou non.

Le pour et le contre dans la discussion sur l’opportunité de regarder les matchs de cette Coupe du monde de football ont toutefois d’autres priorités – et sont complétés par une composante spirituelle chez les chrétiens. Quels sont donc les arguments pour ou contre le fait de regarder les matchs ?

Pour – pourquoi beaucoup de gens vont regarder la Coupe du monde

  • Le sport est au premier plan. Bien sûr, la Coupe du monde de football n’est pas réservée aux pays démocratiques, occidentaux ou chrétiens. La politique ou la religion ne sont pas au premier plan. Il s’agit de sport – en l’occurrence de football, le « plus beau passe-temps du monde ».
  • Entre toutes les nouvelles de crise et de guerre, il sera vraiment agréable de regarder des matchs de football passionnants et de vibrer le 28 novembre pour savoir si le Brésil a une chance contre l’équipe nationale suisse.
  • Une Coupe du monde de football est toujours une chance pour l’Évangile. Cela commence sous nos latitudes, où la célèbre « Bible du football » de David Kadel a été rééditée à temps pour le championnat et invite à croire en Jésus-Christ. Et cela ne se termine pas, loin de là, avec les possibilités de dialogue que les chrétiens du monde entier auront au Qatar.
  • Malgré tout, il est clair que le Qatar ne fait pas exactement partie des pays libres de la planète, mais c’est justement le fait de se concentrer sur le pays qui peut y provoquer des changements. Sans la Coupe du monde, les droits de l’homme et les conditions de travail au Qatar n’auraient certainement jamais fait l’objet d’un débat mondial.

Contre – pourquoi beaucoup ne regarderont pas la Coupe du monde

  • « Le football n’a sa place ni en hiver ni dans le désert », affirment de nombreuses personnes, faisant ainsi référence à l’absence de tradition footballistique de l’émirat, qui souhaite manifestement combler cette lacune en achetant des supporters (le journal Sportschau en a parlé).
  • De nombreux observateurs, ainsi que la justice américaine, s’accordent à dire que la Coupe du monde est arrivée au Qatar grâce à la corruption. En 2010, l’État du désert a été choisi par la FIFA de Zurich, alors présidée par Sepp Blatter. Depuis, les rumeurs selon lesquelles le Qatar aurait acheté la Coupe du monde n’ont pas cessé, des enquêtes ont été ouvertes et de nombreuses arrestations ont eu lieu en Suisse en 2015 dans ce contexte.
  • Déjà avant la Coupe du monde, la presse s’était fait l’écho de la situation des droits de l’homme et des normes de sécurité totalement insuffisantes pour les travailleurs migrants au Qatar. Entre 6’500 et plus de 15’000 personnes sont mortes lors des travaux de construction pour le Mondial. C’est plus qu’un simple déséquilibre pour un événement qui règle habituellement chaque détail selon les normes internationales. Un nombre de morts à cinq chiffres est inacceptable pour une Coupe du monde.
  • Selon les critères occidentaux, la liberté est un mot étranger au Qatar : cela commence par des droits de la femme presque inexistants et ne s’arrête pas à une liberté de la presse fortement limitée. Selon « Reporters sans frontières », le Qatar est classé 119e sur 180 dans le monde.
  • La liberté de culte dans le pays n’est possible que si l’on est un homme musulman et que l’on souhaite le rester. Selon Idea, les chrétiens étrangers présents dans le pays font régulièrement l’objet de représailles. Selon le Qatar, il ne peut guère y avoir de chrétiens locaux. Il n’est donc pas étonnant que le pays occupe le 18e rang de l’index mondial de persécution, après les nations « leaders » que sont l’Afghanistan et la Corée du Nord.

Et maintenant ?

Les chrétiens pourront-ils regarder les matchs de la Coupe du monde ? Bien sûr que oui. Qui pourrait le leur interdire – ils sont même diffusés en public. Est-ce raisonnable et juste ? C’est à chacun et chacune de décider.

Des organisations comme Amnesty International ont du mal à adopter une position claire. Amnesty a tendance à rejeter un boycott de la Coupe du monde afin de pouvoir continuer à rendre visibles les violations des droits de l’homme.

Fêter consciemment au lieu de boycotter

Le Public Viewing « Dr Bitz » à Köniz, près de Berne, fait figure de pionnier. Ses organisateurs ont décidé de ne pas boycotter la Coupe du monde et de diffuser tous les matchs de football dans une salle vide de Köniz d’une capacité d’environ 400 places. Ceux-ci seront diffusés sans pauses publicitaires ni entretiens en studio, car les organisateurs ne veulent pas offrir de plateforme aux sponsors de la Coupe du monde. « Au lieu de cela, nous voulons, en collaboration avec l’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International, nous pencher activement sur la situation précaire des droits de l’homme au Qatar », explique l’organisateur Beat Wenger à la SRF. Ainsi, outre les matches, des tables rondes et une exposition de photos sur le Qatar sont prévues. En outre, les personnes intéressées pourront signer une pétition d’Amnesty International visant à obtenir des indemnités pour les travailleurs migrants au Qatar.

Wenger reconnaît qu’il a lui aussi d’abord envisagé de boycotter la Coupe du monde. « Puis j’ai pris conscience que le football peut unir les gens dans le monde entier et nous avons cherché un moyen de célébrer le sport lors de la Coupe du monde de football au Qatar malgré ses nombreux côtés négatifs ».

L’article a été publié pour la première fois sur Livenet.ch. Pour ChristNet, le début et la fin ont été légèrement raccourcis et complétés par le dernier paragraphe.

Photo by Sven Kucinic on Unsplash

~ 2 min

Dieu se soucie de notre bien-être. Et de celui de notre prochain. Cela est particulièrement vrai pour les personnes qui occupent une position vulnérable sur le plan économique. Ainsi, Jacques 5.4 dit : « Voici, le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs, et dont vous les avez frustrés, crie, et les cris des moissonneurs sont parvenus jusqu’aux oreilles du Seigneur des armées ». 1 Timothée 5.18 ajoute : « Car l’Écriture dit : ‘Tu n’emmuselleras pas le bœuf qui bat le grain’, et : ‘L’ouvrier mérite son salaire' ». Quel est le rapport avec la revendication d’un salaire minimum ?


Afin de protéger les plus vulnérables économiquement, des salaires minimums ont été fixés dans de nombreux pays. En Suisse aussi, une initiative a tenté en 2014 d’introduire un salaire minimum de 4000 francs. Mais après avoir été partiellement approuvée dans les premiers sondages, l’initiative a ensuite été clairement rejetée.

Comment pondérer la pauvreté ?

L’État ne devrait rien imposer en matière de salaire, tel était l’un des contre-arguments. Et un salaire minimum défini créerait des incitations qui rendraient la Suisse plus attrayante pour les travailleurs étrangers. Il est inquiétant que de tels arguments soient plus importants que la pauvreté dans laquelle de nombreuses familles doivent vivre. Selon l’Office fédéral de la statistique1 , un enfant sur 20 était en effet concerné par la pauvreté monétaire en Suisse en 2014 et un enfant sur six était menacé de pauvreté.

Perdre ou gagner des emplois ?

Une autre raison du rejet de l’initiative était également la crainte de perdre des emplois. Cette crainte est compréhensible et a été largement exploitée par les opposants lors de la campagne de votation. C’est probablement l’une des principales raisons pour lesquelles l’initiative a finalement été clairement rejetée.

Mais en y regardant de plus près, l’argument de l’emploi s’avère faux : en Grande-Bretagne, un salaire minimum légal a été introduit en 1999 et augmenté chaque année. Des études scientifiques2 ont montré que cela n’a pas détruit d’emplois, mais en a plutôt créé davantage. Cela s’explique par le fait que les personnes peu rémunérées ne peuvent pas économiser l’argent supplémentaire, mais le dépensent généralement sous peu. Des expériences similaires ont été faites aux États-Unis3.

Promouvoir l’économie pour tous

Entre-temps, cinq cantons suisses ont déjà introduit des salaires minimaux : Jura, Neuchâtel, Tessin, Genève et Bâle-Ville. Les expériences montrent que cela a eu des effets positifs. Aucune perte d’emploi n’a été signalée jusqu’à présent.

Conclusion : il est possible, en Suisse aussi, de verser des salaires dignes et suffisants pour vivre, comme le veut l’esprit biblique.Le sujet doit donc être remis sur la table au niveau politique. Dans les pays industrialisés, une promotion économique sans mesures de redistribution n’a encore jamais permis d’améliorer la situation des pauvres. Faisons donc ce qui est économiquement possible et qui a du sens pour les plus défavorisés.


1 https://www.bfs.admin.ch/bfs/de/home.assetdetail.1320142.html

2 https://www.boeckler.de/de/boeckler-impuls-grossbritannien-loehne-und-jobs-stabilisiert-10342.htm

3 https://www.letemps.ch/economie/six-enseignements-salaire-minimum

Cet article est paru pour la première fois dans le « Forum Integriertes Christsein » : https://www.insist-consulting.ch/forum-integriertes-christsein/22-3-5-arbeit-mindestloehne-sind-christlich-und-moeglich.html

Photo by Christopher Burns on Unsplash

~ 3 min

L’impôt anticipé de 35% a pour but d’inciter les contribuables, particuliers et entreprises, à déclarer honnêtement leurs bénéfices et plus-values imposables et donc à payer leurs impôts. Les 35 % ne sont remboursés qu’après avoir été déclarés conformément aux règles. Mais le lobby bancaire a obtenu du Parlement qu’il supprime l’impôt anticipé lors de l’émission d’obligations. Ceci avec l’argument qu’en raison de la charge administrative et du retrait temporaire de liquidités, les obligations seraient aujourd’hui émises à l’étranger, où les prix sont plus avantageux, et que la Suisse perdrait ainsi des emplois et de la valeur ajoutée. Parallèlement, la taxe de vente, prélevée sur le commerce de certains titres, a été supprimé, car il constituait également une entrave au marché suisse des capitaux étrangers. Un référendum a été lancé contre ce paquet.

Le trou risque de s’agrandir – au détriment de la population

Les forces motrices derrière cette baisse d’impôts affirment que l’arrivée d’emplois et de valeur ajoutée revenant de l’étranger permettrait aux cantons et aux communes de réaliser un bénéfice d’au moins 400 millions de francs par an. Mais en même temps, selon les derniers chiffres, la Confédération perdrait entre 215 et 275 millions de francs de recettes. Il s’agit d’estimations très conservatrices et probablement beaucoup trop basses. Car, premièrement, ces calculs se basent sur le niveau actuel très bas des taux d’intérêt, qui devrait toutefois augmenter dans un avenir proche. Et deuxièmement, l’industrie financière a l’habitude de dissimuler tout ce qu’elle peut pour maximiser les bénéfices. Sans contrôle, la motivation pour déclarer ces fonds fait défaut. La deuxième réforme de l’imposition des entreprises (RIE II) a déjà montré que l’industrie financière exploite toutes les possibilités de contourner l’impôt. Les pertes maximales de 933 millions de francs pour la Confédération et les cantons (indiquées dans le livret de vote lors de la votation de 2008) se sont transformées (et se transforment toujours) en 2 à 2,5 milliards de francs par an à partir de l’entrée en vigueur en 2011, raison pour laquelle les cantons ont mis en œuvre les uns après les autres des programmes d’économie drastiques dans les écoles, les hôpitaux, etc. En revanche, les actionnaires ont pu exonérer les dividendes, et les chefs d’entreprise (qui se font désormais souvent verser leur salaire d’une autre manière) de leurs revenus. Au total, entre le 1.1.2011 et le 31.11.2016, 1 billion 692 milliards de CHF ont été déclarés par 7 365 sociétés anonymes et approuvés par l’Administration fédérale des contributions pour être distribués aux actionnaires en franchise d’impôt.

Les baisses d’impôts – une mauvaise nouvelle avérée pour les plus faibles

La fable selon laquelle tout le monde s’en sort automatiquement mieux en cas de baisse d’impôts a également été réfutée depuis longtemps. C’est ce que montre de manière impressionnante l’étude d’Oxfam de 2014 : les baisses d’impôts dans le sillage du néolibéralisme ont surtout rendu les plus riches encore plus riches (et donc plus puissants) dans le monde entier, mais n’ont guère aidé les plus pauvres (donc ceux qui en auraient le plus besoin). Aux États-Unis, par exemple, le salaire moyen est resté le même entre 1984 et 2016, le revenu moyen des ménages n’a augmenté de 20 % au total, et ceci uniquement en raison de l’entrée croissante des femmes dans le monde du travail salarié. Et l’histoire de la création de la RIE II a montré de manière impressionnante qu’il ne s’agissait pas du tout des PME et encore moins de l’ensemble de la population, mais uniquement des intérêts des actionnaires.

Les services vitaux ont besoin de plus de moyens : inverser la spirale maintenant

Il est donc fort probable que la suppression de l’impôt anticipé soit une fois de plus une opération déficitaire pour la population suisse. Et pas seulement pour la population suisse, mais aussi, en fin de compte, pour les pays d’où les emplois seront drainés. La concurrence fiscale a globalement pour conséquence que les services vitaux tels que les écoles, les hôpitaux, les mesures environnementales, etc. subissent des dommages. Les classes d’école sont de plus en plus grandes, des hôpitaux régionaux sont fermés l’un après l’autre, le personnel soignant est trop peu nombreux et mal rémunéré, et les subventions pour l’énergie solaire « sont trop chères ». Dans ce système, les plus faibles et la création sont mis à mal. Il faut mettre un terme à cette évolution. D’autant plus lorsque ceux qui pourraient le mieux se le permettre sont quasiment invités à ne plus payer d’impôts.

Photo by Kevin Matos on Unsplash

~ 4 min

Pourquoi nous disons oui à la loi sur les médias – même si ce n’est pas avec enthousiasme.

Un paysage médiatique sain, c’est-à-dire un éventail de maisons d’édition indépendantes et diversifiées, avec des journalistes bien formés, est essentiel pour une démocratie comme la Suisse. En effet, il doit y avoir un débat public sur les thèmes politiques afin que tout le monde puisse être entendu et que des solutions communes puissent être trouvées. C’est la seule façon de trouver ce qu’il y a de mieux pour tous nos prochains. En même temps, ce n’est qu’ainsi que l’on peut découvrir la vérité. Ou comme le magazine en ligne Republik l’a formulé de manière pertinente : « La plus grande performance d’un système médiatique sain est justement ce que beaucoup lui reprochent : la production d’un mainstream. Ce qui signifie : un ensemble de faits, de valeurs et de règles de comportement communs, sur lesquels on peut ensuite se disputer. Si le mainstream se brise, on ne se dispute plus sur différentes interprétations de la réalité, on vit dans différentes réalités ».

Facebook ne remplace pas une salle de rédaction

Celui qui s’informe principalement dans les réseaux sociaux court rapidement le risque de rester coincé dans sa propre réalité (également appelée bulle). En effet, les « nouvelles » consommées quotidiennement et affichées dans le flux de Facebook, Twitter et autres ne sont pas les mêmes contenus que ceux affichés aux voisins et autres compatriotes. Ils sont composés individuellement pour chaque utilisateur par l’algorithme d’un grand groupe. Ce ne sont pas les rédactions locales qui décident de ce qui est pertinent, mais les programmeurs d’une entreprise qui a atteint sa taille grâce aux recettes publicitaires et qui en dépend toujours. Toutefois, on peut aussi tomber dans une bulle en consommant un (toujours le même) autre média.

Le pouvoir des médias doit rester réparti

Si les nombreux médias indépendants continuent d’être repris par les quelques grands acteurs ou rachetés quasiment comme des jouets par des milliardaires, nous rendons également un mauvais service à notre système démocratique. La formation de l’opinion est alors soumise aux intérêts des groupes et de leurs actionnaires, ainsi qu’aux intérêts des propriétaires individuels. Il n’est alors plus possible d’avoir des opinions divergentes ou de critiquer certains pouvoirs et les rapports de force de la société. Ce que cela signifie lorsque les médias, et donc la formation de l’opinion, sont entre les mains d’un petit nombre de personnes devient évident dans de plus en plus de pays : nous avons pris conscience du problème avec des magnats des médias comme Rupert Murdoch, qui a aidé Margaret Thatcher à percer en Grande-Bretagne, puis avec l’empire médiatique (ou le quasi-monopole) de Silvio Berlusconi en Italie, les entreprises de médias en Europe de l’Est et maintenant aussi les groupes de médias toujours plus grands en Europe de l’Ouest. En Amérique latine également, les médias sont en grande partie aux mains de la classe supérieure conservatrice. La formation démocratique de l’opinion est ainsi déformée et des intérêts particuliers obtiennent le pouvoir d’orienter la pensée de la population dans une certaine direction ou de réprimer les opinions critiques et les minorités.

Minimiser la dépendance vis-à-vis des fonds privés

La situation est également problématique pour la démocratie locale : une étude de l’université de Zurich a montré que lors de l’initiative sur la responsabilité des multinationales, les groupes de médias suisses ont publié beaucoup plus d’articles contre que pour l’initiative. Il est évident que les groupes de médias ne voulaient pas se mettre à dos leurs annonceurs solvables, qui auraient été touchés par l’acceptation de l’initiative. On peut ainsi se demander si, à l’avenir, les initiatives qui menacent les intérêts économiques des grands groupes auront une chance. Les subventions publiques peuvent tout à fait servir à minimiser de telles dépendances.

Le meilleur possible à l’heure actuelle

Pendant des années, une solution de subventionnement a été élaborée, d’innombrables groupes d’intérêts ont influencé le travail, les propositions ont été transmises de part et d’autre, jusqu’à ce qu’il en résulte finalement ce qui nous est présenté aujourd’hui comme loi sur les médias et sur lequel nous voterons en février. Désormais, la presse suisse sera soutenue à hauteur de 180 millions de francs par an (au moins pour les sept prochaines années), contre 50 millions auparavant. Les petits médias en ligne recevront 30 millions, les grands recevront une grande partie des 70 millions destinés à la distribution, et Keystone-SDA, l’école de journalisme, le Conseil de la presse, etc. recevront 30 millions supplémentaires. Personne n’est vraiment enthousiasmé par le produit final – c’est le propre des compromis. En fait, ce sont surtout les petits médias indépendants qui devraient être financés. Mais le Parlement suisse est ainsi fait que les lobbies économiques et les grands groupes peuvent exercer une forte influence. C’est probablement aussi parce que le financement des partis n’est pas transparent – une distorsion de la législation à laquelle on s’est attaqué depuis longtemps à l’étranger. Ainsi, la présente loi est la meilleure possible dans nos circonstances non épurées, même s’il est choquant que les grandes entreprises de médias reçoivent encore plus d’argent. Mais si elle est rejetée, aucune meilleure loi ne sera possible dans un avenir proche. Et ainsi, la concentration du pouvoir dans la formation de l’opinion se poursuivra.

Notre préoccupation particulière est que le discours public ne soit pas seulement celui des plus bruyants, mais aussi celui des minorités, des personnes économiquement faibles et d’autres groupes marginalisés. La question se pose donc de savoir si la nouvelle loi sur les médias favorise ou entrave cette préoccupation. Nous pensons qu’elle atteint cet objectif. Plus ou moins.

https://www.republik.ch/2022/01/05/mediengesetz/befragung


Photo by AbsolutVision on Unsplash

~ 3 min

Pourquoi les chrétiens en particulier devraient défendre les soins.

Pas seulement un travail difficile comme beaucoup d’autres

Ma mère a été infirmière toute sa vie. Ce n’est que pendant la période où elle nous élevait, moi et mes trois frères et sœurs, qu’elle a interrompu son activité professionnelle. Au cours de sa carrière, le manque de personnel et les contraintes de temps ont entraîné un stress croissant, une surcharge de travail et une qualité de soins insatisfaisante. Bientôt, ma mère a commencé à chercher des emplois dans des maisons de retraite où la pression était un peu moins forte. Plus tard, elle est allée jusqu’à n’accepter que des tâches de nuit pour éviter la menace du surmenage, de l’épuisement et de la frustration. Finalement, quelques mois avant son départ à la retraite, elle était tellement épuisée physiquement et mentalement qu’elle n’a vu d’autre issue que de demander une retraite anticipée. Elle n’a pas eu la force de se mettre en congé de maladie et d’accepter la confrontation avec son employeur et les éventuels experts médicaux. Le prix à payer est une réduction de la pension pour le reste de sa vie.

L’urgence infirmière est incontestable

Lorsque l’initiative sur les soins infirmiers a été déposée en 2017 par l’Association suisse des infirmières et infirmiers (ASI), l’urgence infirmière était en partie controversée. On s’est demandé si la pénurie de personnel infirmier nécessitait une intervention politique. Aujourd’hui, après presque deux ans de pandémie, personne ne prétend que le marché du travail dans le secteur des soins infirmiers va se corriger. La pénurie de personnel qualifié et la surcharge de travail des infirmières et infirmiers sont devenues trop évidentes. La seule question qui reste est de savoir comment. Comment remédier à la crise des soins infirmiers ? Les exigences du texte de l’initiative sont-elles adéquates ou est-ce que la contre-proposition du Parlement est-elle suffisante ?

Comment améliorer les conditions ?

La contre-proposition ne reprend qu’une seule des trois améliorations demandées : Grâce à une offensive de formation, davantage de personnes seront attirées par les professions infirmières. Toutefois, cela ne sera pas d’une grande utilité si le problème des départs précoces de la profession n’est pas abordé : Un tiers des personnes qui quittent la profession ont moins de 35 ans. Afin de ne pas perdre ces personnes à l’avenir, l’initiative sur les soins infirmiers exige, outre les salaires, l’amélioration du ratio de soins (nombre de patients par infirmière). Cet objectif doit être atteint par une rémunération appropriée des services infirmiers. En outre, les possibilités de développement professionnel devraient être améliorées (aujourd’hui, par exemple, il n’existe pas de parcours menant du spécialiste en soins infirmiers au médecin).

Pas au détriment des pays voisins plus faibles

Le problème du manque de personnel infirmier (il y a aujourd’hui bien plus de 10 000 postes vacants, soit plus que dans n’importe quelle autre profession) est toutefois bien plus important. En raison du vieillissement progressif de notre société, 70 000 soignantes et soignants supplémentaires seront nécessaires dans les années à venir. Au lieu de former elle-même suffisamment de personnel qualifié, la Suisse – comme tant de pays occidentaux – s’est servie chez les plus faibles. Aujourd’hui déjà, un tiers du personnel soignant en Suisse est étranger. La Suisse, pays riche, laisse les pays pauvres, principalement ceux de l’UE, payer les frais de formation du personnel infirmier, puis leur arrache le personnel qualifié. Cela exacerbe la pénurie de personnel déjà précaire dans ces pays.

Les soins infirmiers – une compétence essentielle de Jésus

Pour les chrétiens, d’autres questions désagréables se posent, car Jésus-Christ était et est connu pour ses guérisons. Pas seulement pour les guérisons spectaculaires et publiques des paralysés et des aveugles. Plus remarquables encore, peut-être, sont les moments où il s’est tranquillement occupé des laissés-pour-compte : lorsqu’il a rencontré la Samaritaine au puits de Jacob, lavé les pieds de ses disciples ou raconté la parabole du bon Samaritain. Cela a marqué ses disciples jusqu’à aujourd’hui. Il n’est donc pas surprenant que l’histoire des soins infirmiers dans notre Occident soit indissociablement liée à l’histoire de l’Église.

Et une compétence clé de l’église ?

Dans ces circonstances, j’ai un peu honte que nous, chrétiens, n’ayons pas défendu beaucoup plus tôt des soins infirmiers forts. Qu’est-ce qui nous occupait au point de ne pas remarquer le sort des malades et des personnes en difficulté ? Ou avons-nous perdu notre proximité avec les soins bien plus tôt ? Que s’est-il passé à l’époque où nous avons délégué la prise en charge des malades à l’État et à des prestataires de services professionnels ? Avons-nous ainsi également renoncé à notre responsabilité de disciples de Jésus envers les malades ? Si c’est le cas, c’est l’occasion de prendre à nouveau nos responsabilités et de défendre les infirmières et les patients : avec un oui le 28 novembre 2021 et avec notre soutien et miséricorde qui vont au-delà.


Sources :
Texte de l’initiative : https://www.pflegeinitiative.ch/media/files/2021/09/2021-06-07-def-Initiativtext-f.pdf
Argumentation : https://www.initiative-soins-infirmiers.ch/arguments/
Contre-proposition avec comparaison : https://www.bag.admin.ch/bag/fr/home/berufe-im-gesundheitswesen/gesundheitsberufe-der-tertiaerstufe/vi-pflegeinitiative/vi-pflegeinitiative-gegenvorschlag.html
Etude Unia concernant la situation du personnel soignant : https://www.unia.ch/fr/monde-du-travail/de-a-a-z/secteur-des-services/soins-accompagnement/resultats-des-enquetes-sur-les-soins
Etude OBSAN sur les départs professionnels : https://www.obsan.admin.ch/fr/publications/2016-les-professionnels-de-la-sante-sorties-de-leur-profession

~ 3 min

En tant que société, nous confions une mission aux quelque 90’000 professionnels des soins infirmiers (dont près de 90% sont des femmes) et aux quelque 200’000 personnes qui travaillent dans ce domaine en Suisse : Ils sont censés prendre soin de leurs semblables malades, vulnérables, blessés, nouveau-nés et mourants (et souvent aussi de leurs proches et de leur environnement), s’occuper d’eux et être là pour eux. Il ne s’agit pas d’entretenir et de réparer ces patients afin de les intégrer le plus rapidement et le plus complètement possible dans le cycle économique de production et de consommation, mais bien de la dignité inhérente à chaque être humain. Par conséquent, les considérations de rentabilité et de profit entrent en collision frontale avec l’image de soi professionnelle et le code de déontologie des infirmières. Au sens le plus noble du terme, l’être humain dans sa globalité et son intégrité est au centre de leurs préoccupations.

La crise des soins infirmiers coûte des vies humaines

Actuellement, nous plaçons les infirmières dans un dilemme qui fait que beaucoup – très beaucoup – quittent leur profession prématurément, épuisées, frustrées, résignées. Parce que nous leur retirons les moyens de faire leur travail correctement et comme ils ont appris à le faire. En raison de la pression constante et artificielle exercée sur les établissements de soins (hôpitaux, cliniques, foyers, organisations Spitex) pour qu’ils fassent des économies, ils n’ont pas les moyens d’employer suffisamment de personnel infirmier et de lui offrir des conditions de travail décentes. C’est criminel au sens propre du terme, car il est scientifiquement prouvé (et en dehors de cela intuitivement évident) que le manque de personnel infirmier bien formé provoque des décès évitables (plusieurs centaines par an – donc comme un accident d’avion chaque année), des complications évitables et donc des admissions et des traitements hospitaliers inutiles et coûteux. Comme le dit la journaliste américaine Suzanne Gordon, spécialiste des soins infirmiers : « Les infirmières sauvent des vies et économisent de l’argent ». Notre système de santé n’est plus soumis au commandement de la miséricorde, qui est à la base du concept de « service public », mais est asservi à Mammon : les économies sont réalisées par ceux qui font réellement le travail (les coûts des soins infirmiers ne représentent pas 15% des coûts totaux du système de santé) et dépensées à pleines mains là où l’on peut gagner beaucoup d’argent.

De cette manière, notre société – et nous tous – devient coupable envers les personnes qui ont besoin de soins et celles qui les soignent.

Non seulement former, mais permettre des soins dignes

Des années d’efforts de la part de l’association professionnelle des infirmiers et de ses alliés n’ont pas réussi à persuader le Parlement de prendre des mesures efficaces contre la pénurie des soignants. La profession infirmière place son seul et dernier espoir dans l’initiative populaire sur les soins infirmiers, qui a vu le jour en un temps record en 2017. Contrairement au contre-projet indirect (tactique) du Parlement, qui se contente obstinément d’une offensive de formation, l’initiative s’attaque à la racine du problème : oui, nous devons absolument former plus que les 43% de personnel soignant actuellement nécessaires. Mais il ne sert à rien d’injecter des millions et des millions dans la formation si les conditions de travail ne sont pas améliorées en même temps, car sinon le personnel nouvellement formé, qui est payé très cher, continuera à quitter la profession en masse après quelques années seulement. Ou, comme l’a dit la conseillère nationale Flavia Wasserfallen dans l’Arena, c’est comme essayer de gonfler un pneu de vélo sans réparer le trou.

Photo by Mulyadi on Unsplash