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Il est souvent dit que vouloir changer le monde est utopique, une belle idée irréaliste. Nous avons pourtant vécu dans les pays occidentaux une transformation complète de la société depuis les années 60, avec un renversement dans la quasi-totalité des domaines de la vie.

J’aurai toujours comme référence pour ma vie le film américain « le Cercle des poètes disparus »1 : faire sauter les verrous, les carcans pour entrer dans un chemin de liberté propre à soi ; vivre la vie en se centrant sur l’essentiel, quitte à déranger.

La révolution de la Contre-culture

Nous étions auparavant, avant les années 60, dans une société autoritaire où la position de l’élu dès l’échelon de maire ou syndic, de l’enseignant, du médecin, du pasteur ou prêtre, de l’officier militaire, du chef de famille, du juge, du policier et des institutions en rapport les plaçaient sur un piédestal. La femme mariée avait un statut équivalent à une personne sous curatelle dans le droit matrimonial de cette époque depuis des générations. Les églises exerçaient un rôle de conduite morale reconnu dans la société en Suisse et il valait mieux être de la confession de son canton de résidence pour ne pas être l’objet de rejet, en particulier dans les villages. Il valait mieux ne pas discuter longtemps face aux personnes en charge des responsabilités qui présentaient la réalité comme étant tel qu’ils l’énonçaient et pas autrement … même quand ils se trompaient. C’était une société caractérisée par un ordre établi peu contestable.

Provenant du Siècle des Lumières (18ème siècle), les libertés fondamentales s’étaient pourtant établies progressivement dans les Etats européens depuis le 19ème siècle : libertés politiques d’expression, de presse, de réunion, d’association, l’idée d’égalité.2 Depuis la Renaissance et la Réforme déjà, le courant pluraliste s’ouvre : retour aux auteurs et à l’architecture de l’Antiquité, plusieurs confessions chrétiennes présentes coexistant désormais si on compte les luthériens, les anglicans, les anabaptistes en plus des réformés et des catholiques ; accès à l’éducation.
A partir des années soixante s’amorce progressivement un renversement de la société autoritaire. C’est une véritable révolution réussie, durable dans ses effets et sans violence à laquelle on assiste. En Europe Mai 68 en est l’origine, aux Etats-Unis on parle de la Contre-culture. En effet on va faire l’inverse d’avant dans quantité de domaines : émancipation et affirmation de l’égalité des droits des femmes, des noirs, des minorités sexuelles, pluralisme spirituel avec l’ouverture aux spiritualités orientales et à l’ésotérisme, démocratisation de l’enseignement, des études, de la police (son rapport aux citoyens changé), prise de conscience écologique, réforme et diminution des effectifs de l’armée en Suisse avec introduction du service civil. La même époque voit l’indépendance des pays colonisés par les puissances européennes 3 et une plus grande considération des peuples autochtones non blancs et des pays du Sud du globe.

Sur le plan de la famille, le nombre de divorce augmente considérablement, l’avortement est légalisé et s’étend, la norme pénale sur l’adultère est abolie en Suisse en 19904.
En 1989 les pays d’Europe centrale et de l’Est sous domination communiste se libèrent à la chute du Mur de Berlin, autre étape clé du processus de libéralisation : 90% des pays d’Europe vivent ou aspirent à être des démocraties libérale l’année même des festivités du bicentenaire de la Révolution française.

La relation avec la foi

La foi chrétienne est associée à la culture que l’on veut contrer et mettre derrière, ce qui entraîne l’engouement pour les spiritualités alternatives à partir de ces années-là5. En lisant Luc Ferry, philosophe français, une notion fondamentale en ressort : Mai 68 va tendre à effacer dans la pensée l’idée de vérité et d’objectivité. Cette thèse est soutenue en affirmant que dans la pensée de Mai 68, une opinion, une conviction ou un exposé théorique partent d’une origine, d’un profil, d’un arrière- plan. C’est l’influence par contacts avec tels milieux et idées, l’historique et la culture propre, voire de l’inconscient de la personne ou groupe de personnes qui définissent le positionnement. Donc il y a déconstruction de l’idée d’objectivé et de la vérité et par là de l’absolu. On ne conçoit ou cerne plus par la question « qu’est-ce que » (c’est) ? mais de « qu’est-ce qui » (est derrière) ? … « D’où tu parles ? » était souvent entendu lors de Mai 68 …6

Pour nous chrétiens c’est par là même la notion de foi qui est contestée puisque la foi repose justement partiellement sur l’invisible (Hébreux 11), le mystère, de même que sont mises en doute la notion de Vérité, et celle des vérités dans les divers domaines de la vie en fonction d’un référentiel modèle qui est la révélation biblique. Cela explique le développement à l’extrême du pluralisme en politique, en éthique, en spiritualité, sur Internet, on pourrait même dire jusqu’aux fakes news et au complotisme. Tout se vaut et se défend. La notion de vrai ou de faux s’estompe. Avec les nouvelles spiritualités, toutes sortes de systèmes et types de spiritualités apparaissent.

La Contre-culture serait-elle de droite ?

Jusque-là on acceptait qu’une part des entreprises relevaient de l’Etat et qu’une réglementation limitée était fixée comme condition- cadre à l’économie, en prenant ici comme exemple la Suisse. A partir des années 90 et la chute du Mur de Berlin, on assiste à des privatisations comme celle de Swisscom ou des Chemins de Fer Fédéraux et à une déréglementation visant à ‘’fluidifier l’économie’’ (comme la libéralisation du travail du dimanche). Le Livre blanc de David de Pury en partie réalisé est un bon illustrateur de ce phénomène des années 90 7 dans la vague de l’Uruguay Round de l’OMC et de la mise en place de la libre circulation des biens, capitaux, services et personnes dans l’Union européenne.

Luc Ferry déclare même que le changement de société n’est pas dû à Mai 68 et ses leaders comme Daniel Cohn-Bendit mais induit par le libéralisme économique qui a cassé les codes (comme en architecture moderne)…thèse intéressante : « En réalité, ‘les contestataires’ revendiquaient le droit au plaisir et aux loisirs, en quoi Mai 68 s’est inscrit dans la longue histoire de la révolte libérale- libertaire des individus contre ces autorités et ces valeurs traditionnelles qui avaient l’inconvénient majeur de freiner l’accès à la jouissance et à la consommation. (…) Il fallait que les valeurs traditionnelles fussent liquidées pour que le capitalisme mondialisé pût s’épanouir. Si nos enfants avaient conservé les mœurs de nos arrière-grands-parents, il est clair qu’ils ne courraient pas après les gadgets qu’on leur fourgue à jet continu sur Amazon. En d’autres termes, sous les pavés, il n’y avait pas de plage8, mais les exigences de l’économie libérale. »9

Comment se positionner face à Mai 68

Beaucoup de changements peuvent être encouragés voire portés par les chrétiens en fonction de la Bible comme le changement de statut des femmes, des noirs, la prise de conscience écologique, les verrous d’autoritarisme qui sautent dans les rapports dans la société, voire la lutte contre l’homophobie. Un vent de liberté a soufflé et on peut reconnaître comme bon et c’est profitable d’être dans une société libre pour vivre sa foi, donner son opinion, avoir son identité personnelle et de groupe respectée.

Maintenant pour ce qui est du Mariage pour tous, la pleine reconnaissance des identités LGBT, l’avortement, la théorie du genre, il y a contradiction avec l’éthique biblique.
L’affirmation souvent exprimée que nous assistons à une perte des valeurs est à relativiser, les luttes et les revendications qui trouvent racine dans les années 60 et 70 portent encore une fois des valeurs souvent positives comme la préservation de la Création ou la lutte contre le racisme. On peut en revanche admettre cette affirmation par exemple concernant l’avortement : « Pro choice » veut dire que la conséquence de la liberté sexuelle n’est pas d’assumer la responsabilité de l’enfant qui peut être conçu et ouvre ainsi à une nouvelle liberté individuelle de choisir ou non de garder un enfant en gestation, or la liberté bibliquement parlant c’est entrer dans une responsabilité envers autrui (Galates 5,13 et suivants). Nous sommes dans une société post Mai 68 où l’individu ou un groupe peut déterminer ses propres valeurs comme à la suite des Lumières c’était l’Etat et la société dominante qui les définissait et progressivement de moins en moins Dieu et la Bible. Ce qui conduit à vivre avec une multitude d’opinions, de théories, de références, phénomène accru avec Internet.
La démocratie libérale est en effet un système politique qui porte bien son nom : à la fois sur le plan politique et économique, nous disposons de beaucoup de libertés.

Nous replacer face à notre origine.

En tant qu’enfants de Dieu, nous vivons dans la révélation que l’être humain tend intérieurement à une totale indépendance depuis l’accès à l’arbre de la connaissance du bien et du mal, le tentateur lui indiquant qu’il sera comme un dieu (Genèse 3). Par les facultés que Dieu a donné à l’humain, celui-ci peut en effet aller loin par la réflexion, les choix, un mode de vie et l’exercice de toutes les activités existantes dans la société et donc en conséquence établir un monde qui fonctionne. Nous pouvons l’observer au regard de l’évolution de nos nations occidentales depuis plus de 2 siècles (depuis les Lumières et l’industrialisation) qui ont même atteint un degré de développement matériel, scientifique et d’influence plus important que l’ère plus « spécifiquement chrétienne » précédente, du moins jusqu’au début de ce siècle. L’homme et la femme de foi en cultivant la relation avec Jésus-Christ par son Esprit, par sa Parole et d’autres supports vivants cherchent – individuellement et en collectif- en toute choses ce qui est juste (1 Thessaloniciens 5,21 ; 1 Corinthiens 2, Psaume 1), même dans une démarche humaine restant très imparfaite. Nous devons sans cesse à nouveau relever le défi de nous aligner à la pensée de Dieu malgré nos limites dans ce domaine. Nombres de textes mettent l’accent sur la justice et s’opposent à la domination et à l’exploitation (ex. Jérémie 22,3). Notre mission est de poursuivre ce désir de justice sans perdre de vue le Seigneur, et sa folie à lui la croix avec ce qu’elle établit comme valeurs du Royaume qui sont aimer ses ennemis, bénir ceux qui nous persécutent (Matthieu 5), considérer les autres comme supérieurs à nous-mêmes et leurs intérêts avant les nôtres (Philippiens 2), sans déni de l’écart relevé dans la pratique entre cet idéal fou avec ce que nous sommes.
J’aurai toujours en tête le film « le Cercle des poètes disparus », dans ce désir fou de libération de ce qui nous entrave institutionnellement et de par les mentalités ambiantes, mais dans une recherche de conserver les yeux sur Dieu révélé en Christ et malgré les écarts dans la progression à son image.


1. Le Cercle des poètes disparus, de Peter Weir, avec Robin Williams, Robert Sean Leonard, Kurtwood Smith, Ethan Hawke, 1989 https://www.imdb.com/title/tt0097165/?ref_=fn_al_tt_1
2 Mais il y a en début de processus une résistance aux idées libérales avec pour exemple le refus par référendum en Suisse en 1866 de la liberté de conscience, du droit de vote en matière communale et cantonale pour confédérés résidant en dehors de leur canton d’origine, avec du bout des lèvres l’autorisation d’établissement (immigration) de personnes de confession juive. https://www.slatkine.com/fr/index.php?controller=attachment&id_attachment=5543-p.5–7
3 Mettant partiellement fin au colonialisme toutefois
4 Genève avait déjà supprimé le délit d’adultère en 1874 (avant l’unification du code pénal sur le plan fédéral). Ce qui n’empêche que le Code civil suisse exige toujours de nos jours la fidélité en époux (art. 212) et conçoit la relation conjugale comme exclusive, faisant encore de l’adultère un acte illicite même que non condamnable pénalement. Parler sans fondement de quelqu’un comme ayant commis un adultère reste considéré sur le plan pénal comme une atteinte à l’honneur (diffamation). https://www.20min.ch/fr/story/l-adultere-reste-un-acte-illicite-en-suisse-246498216429
A noter encore que jusqu’en 1965 en Suisse seules les femmes ayant commis l’adultère étaient condamnables … et non les hommes ! On était encore 2000 après dans le récit évangélique de la femme adultère (Jean 8).
5 Le Livre des sagesses, sous la direction de F. Lenoir, Bayard 2002, article sur l’ésotérisme occidental.
6 Luc Ferry, Alain Renaut, La Pensée 68, Gallimard, 1988, p.43 à 49 sur la généalogie et la dissolution de l’idée de vérité
7 https://fr.wikipedia.org/wiki/David_de_Pury_(%C3%A9conomiste)
8 Un des slogans de Mai 68 était « Sous les pavés … la plage »
9 Luc Ferry « Penser enfin Mai 68 », article paru dans le Figaro du 15 février 2018; faisant référence à son ouvrage « La Pensée 68 » op.cit.

Photo © Donation Gilles Caron, Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie

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Le « temps de travail usuel » n’a cessé de diminuer au cours du siècle dernier. Alors qu’il y a cent ans, les Suisses devaient travailler bien plus de 50 heures par semaine, la durée moyenne du travail a atteint 42 heures en 1993 et s’est stabilisée à 41,7 heures depuis 2003. On pourrait donc penser qu’un peu plus ne ferait pas de mal.

Travaillons-nous vraiment moins ?

Le renversement de tendance vers plus de travail a déjà eu lieu depuis longtemps : Sous la pression des prestataires de services financiers, le conseiller fédéral Schneider-Ammann a décrété début 2016 que les employés, s’ils ont un revenu annuel brut, bonus compris, d’au moins 120 000 francs et qu’ils peuvent décider eux-mêmes dans une large mesure de leur emploi du temps (et si l’entreprise est soumise à une convention collective de travail), « ne doivent plus enregistrer leur temps de travail ». Cela signifie, dans la plupart des cas, ne plus pouvoir enregistrer – et donc devoir travailler « jusqu’à ce que ce soit fini ». Mais fini est rarement le cas, car tant qu’il n’y a pas de barrières, on peut sans problème attribuer encore plus de tâches aux employés. Des centaines de milliers de personnes en Suisse travaillaient déjà plus longtemps que « l’usage dans l’entreprise », mais il y en a désormais encore plus.

Toujours plus dense, toujours plus rapide

A cela s’ajoute l’augmentation massive de l’intensité du travail : au cours des dernières décennies, le travail s’est fortement intensifié. Les temps morts n’existent presque plus. De plus en plus de personnes ne travaillent plus qu’en « mode urgence ». L’urgence a pris le dessus. Des personnes âgées m’ont déjà avoué à plusieurs reprises qu’elles étaient heureuses de ne plus travailler. Autrefois, ils travaillaient certes plus d’heures, mais de manière régulière et « une chose à la fois ». Aujourd’hui, tout le monde ne fait que « s’accrocher ».

Ce stress permanent n’est pas dû au hasard : afin d’optimiser le retour sur investissement (ROI) – le rendement du capital – pour les actionnaires, les entreprises cotées en bourse suppriment régulièrement des postes. Elles veulent alors répartir le travail entre les employés restants. Si un retour sur investissement de 5 pour cent était bon auparavant, il doit être de 30 pour cent aujourd’hui. Nous nous sommes habitués à cela et à ses conséquences et trouvons cela tout simplement normal. Mais dans une situation de concurrence, cette pression « d’en haut » contraint également de nombreuses autres entreprises à la même « réduction des coûts », comme Migros qui, en l’espace de deux décennies, a divisé par deux le nombre d’employés par surface de magasin.

Les baisses d’impôts mènent à une spirale

Peut-être aussi sous l’impression que nous travaillons dur et que « l’État » ne doit pas « tout nous prendre », nous avons régulièrement approuvé de nouvelles baisses d’impôts dans les cantons, avec pour conséquence que des postes ont ensuite été supprimés dans les écoles et les hôpitaux, de sorte que le stress dans ces domaines est devenu insupportable. Les classes plus grandes rendent le travail des enseignants encore plus difficile. Aujourd’hui, de moins en moins de jeunes gens bien formés veulent faire ce travail, il y a désormais une pénurie d’enseignants dans certaines disciplines, ce qui entraîne à son tour des classes plus grandes. Et dans les hôpitaux, on parle depuis longtemps de pénurie de personnel soignant. Aucune autre branche ne compte autant d’abandons : selon l’Association suisse des infirmières et infirmiers (ASI), 46 pour cent quittent leur profession, un tiers avant l’âge de 35 ans. Souvent parce qu’ils sont épuisés.

Poussés à l’épuisement

La conséquence de tout cela est un nombre croissant de burn-out, mais qui ne dérange pour l’instant que les réassureurs. Entre 2012 et 2020, les incapacités de travail pour raisons psychiques ont augmenté de 70%. Le Job Stress Index montre une augmentation constante du nombre de personnes travaillant dans des conditions critiques jusqu’en 2020. Environ 30 pour cent des personnes sont aujourd’hui plutôt ou très épuisées sur le plan émotionnel. Les restructurations et les changements permanents y contribuent également.

Si, dans ces circonstances, l’organisation patronale demande maintenant que nous travaillions encore plus et de manière plus flexible pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, cela est hautement anti-humain. Cela pousserait encore plus de personnes à l’épuisement, et ce ne sont même pas les entreprises qui devraient payer les pots cassés, puisque le Conseil fédéral rechigne à reconnaître le burnout comme une maladie du travail. Les coûts de la santé et les primes AI ont également augmenté en raison de l’usure de ces personnes.

L’alternative : plus de temps et de relations au lieu d’encore plus de « prospérité ».

La « pénurie de main-d’œuvre qualifiée » ne peut être combattue qu’en réduisant nos exigences en matière de poursuite de l’augmentation de la prospérité. Nous devons nous demander si nous avons vraiment besoin d’un véhicule tout-terrain (SUV) ou d’un home cinéma encore plus grand.

Si nous avons moins de personnel qualifié, notre économie et donc notre prospérité croîtront effectivement un peu moins vite. Est-ce vraiment un problème ? Nous devons faire une pause et nous poser la question fondamentale de savoir ce dont nous avons vraiment besoin : D’une « prospérité » encore plus grande ou d’une vie moins frénétique, dans laquelle nous avons aussi le temps d’être présents pour nos enfants ou de trouver un espace pour la contemplation. De ce point de vue, il faut saluer le fait que les universitaires puissent eux aussi travailler à temps partiel et ne doivent pas « en guise de punition » rembourser les frais d’études. Pourquoi leurs enfants ne devraient-ils plus guère voir leurs parents ? Doivent-ils être envoyés dans des crèches simplement parce que leurs parents ont fait des études ?

L’éducation et la relation – c’est la base de notre société. Nous ne devons pas sacrifier ces activités de base à la légère.


Cet article a été publié pour la première fois le 01 mars 2024 sur Insist Consulting.
Photo de Verne Ho sur Unsplash

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Le ForumChristNet de samedi dernier, 9 mars 2024, à Berne, s’est aventuré dans le domaine de la santé sous le titre « Santé publique : Entre acquis et dérapage », s’est attaqué à un sujet particulièrement brûlant. Trois exposés présentant des approches différentes du sujet ont débouché sur des questions et des discussions entre les intervenants et les participants.

Le fait que le système de santé soit à la dérive est un thème récurrent dans l’opinion publique. Selon le Dr Severin Lüscher, député au Grand Conseil et médecin de famille dans le canton d’Argovie, cela se voit par exemple au nombre d’interventions traitées par les Chambres fédérales. Alors qu’il n’y en avait que 100 en 2001, ce nombre s’élève aujourd’hui à 600 par an. Le président de la commission sociale et de la santé du Grand Conseil argovien a cité « l’exigence, le comportement de consommation et la démesure » comme l’un des nombreux domaines problématiques. La politique de santé crée de mauvaises incitations, « tout le monde trompe tout le monde ». Après avoir payé leur franchise, les assurés et les patients se comportent comme dans un self-service sans caisse à la sortie. Les fournisseurs de prestations facturent le plus de prestations possible. Le forfait par cas n’y change rien. Les assurances laissent les négociations tarifaires aller à vau-l’eau et la politique s’est engagée à « maîtriser les coûts » tout en veillant à l’augmentation des frais généraux et des activités non productives. « Qu’en est-il du sens et de l’efficacité personnelle chez les soignants et les soignés ? », a demandé Lüscher à la fin de son exposé. Selon lui, le système de santé ne peut rien changer au fait que la vie est finie. « La spiritualité, la religiosité et la foi dans le contexte de la santé et de la maladie sont-elles une affaire privée ou un besoin fondamental, ou les deux ? »

Thomas Wild, directeur de la formation et de la formation continue en aumônerie, soins spirituels et psychologie pastorale (AWS) à l’Institut de théologie pratique de l’Université de Berne, a également commencé son exposé par les « attentes élevées envers le système de santé ». Elles se manifestent également dans la stratégie de politique de santé 2020-2030 du Conseil fédéral. Elle ne tient pas compte des dilemmes éthiques et de l’urgence de la prise en charge en dehors des soins, c’est-à-dire de la dissolution des réseaux privés. La définition de la maladie dans la Bible est très large. Elle englobe aussi bien la faiblesse physique que les blessures psychiques, l’épuisement et l’exclusion sociale – des aspects qui font certes l’objet d’une attention accrue aujourd’hui, mais qui ne pourront plus guère être couverts de manière adéquate par le système de santé à l’avenir en raison du manque de ressources financières et humaines. L’ancien aumônier de l’hôpital de l’Île à Berne a constaté que l’aumônerie chrétienne devait justement permettre d’aborder des thèmes qui sont occultés, ignorés ou tabous dans la société et les institutions, et a plaidé pour un engagement fort de l’Église dans les questions de santé.

Le Dr Ursula Klopfstein a également plaidé pour une médecine plus globale. A l’aide de différentes études, elle a montré l’importance d’une activité physique régulière en relation avec le microbiome – l’ensemble des micro-organismes qui s’agitent dans et sur l’être humain – et comment sa santé se répercute non seulement sur le métabolisme ou les processus inflammatoires, mais aussi sur le psychisme. C’est pourquoi les médicaments ne sont pas les seuls à jouer un rôle important dans le maintien de la santé, mais aussi une alimentation saine et l’exercice physique. Pour cette ancienne infirmière, aujourd’hui médecin et chargée de cours dans le domaine des soins à la Haute école spécialisée bernoise, les questions suivantes se posaient donc : « Comment passer d’un système de maladie à un système de santé ? » et « Comment réussir à convaincre la société d’adopter une approche globale sans devenir une dictature de la santé et sans discriminer les groupes vulnérables ? ».

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A quoi pensez-vous lorsque vous lisez le mot « migration » dans un titre ? Aux demandeurs d’asile, à l’immigration de travailleurs qualifiés, à l’immigration illégale ou à tout cela à la fois ? Au cours de la dernière année électorale, la question de la migration a été le thème dominant. Les différents aspects de la migration ont été mélangés de manière hétéroclite et enrichis de demi-vérités et de fausses informations. L’objectif de ces actions d’enfumage était de générer un écho médiatique aussi fort que possible et de gagner des voix aux élections.

Les confusions, les malentendus et une perception de la réalité brouillée et décalée par rapport aux conditions réelles sont le produit de cette époque. Daniel Ziblatt, professeur de politique à l’université de Harvard, a fait l’éloge de la démocratie suisse dans une interview : « Comme d’autres, vous [c’est-à-dire la Suisse] avez développé au fil des ans un ensemble de normes politiques non écrites auxquelles la plupart des gens adhèrent – cela renforce la démocratie. En Suisse, il s’agit par exemple de normes de retenue1  » . Espérons que la Suisse retrouve le chemin de cette vertu de la retenue et – en lien avec elle – de l’honnêteté.

La migration ne signifie pas d’abord l’immigration d’asile, mais l’immigration de travail.

Aujourd’hui, et en raison des événements récents, beaucoup de gens pensent d’abord aux personnes en fuite lorsqu’ils entendent le mot « migration ». Pourtant, les demandeurs d’asile ne représentent qu’une part relativement faible de la migration. L’immigration de travail, principalement en provenance des pays européens, représente une part bien plus importante. Jusqu’en novembre 2023, on comptait l’année dernière 96 000 personnes nettes. Cela représente effectivement un grand nombre de personnes. Ce chiffre ne tient pas compte des demandeurs d’asile, des personnes admises à titre provisoire ou des personnes ayant le statut S (Ukraine). Parmi ces 96’000 personnes, on trouve majoritairement des immigrés en provenance des pays de l’UE/AELE qui arrivent sur le marché du travail. Il s’agit de spécialistes que notre économie suisse recherche et emploie d’urgence.

Parallèlement, 28’000 demandes d’asile ont été déposées jusqu’à fin novembre 2023. En 2023, l’immigration de travail sera donc trois à quatre fois plus importante que l’immigration d’asile. La cause de cette importante immigration de travail réside dans le développement économique encore positif de la Suisse.

Limiter l’immigration de travail ?

Notre économie en plein essor se plaint d’une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Les ressources humaines nationales sont épuisées, c’est pourquoi on continue à miser sur l’arrivée de travailleurs qualifiés de l’étranger. De ce point de vue, l’économie suisse est-elle surdéveloppée ? Les limites de la croissance sont-elles atteintes, voire dépassées ?

Pour limiter l’immigration de travail, il faudrait sans doute ralentir la croissance effrénée de l’économie. Mais où devrait commencer la contraction (de la santé) ? Qui accepterait de perdre le niveau de vie et les commodités qu’une économie florissante apporte avec elle ? Mais les deux ne sont pas possibles ensemble. La croissance économique et la limitation de l’immigration de travail relèvent de la quadrature du cercle : il est hypocrite et populiste d’exiger les deux.

Limiter l’immigration liée à l’asile ?

En matière d’immigration liée à l’asile, la Suisse est tenue de respecter la Convention de Genève relative au statut des réfugiés et la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Aujourd’hui encore, une majorité des personnes qui fuient leur pays proviennent de pays en guerre ou d’États où règne la répression. C’est pourquoi près des deux tiers des personnes qui se sont réfugiées en Suisse obtiennent soit la reconnaissance du statut de réfugié, soit une admission provisoire.

En ce qui concerne les demandeurs d’asile admis provisoirement, il existe un malentendu considérable au sein de la politique et de la société : pour ce groupe, un retour est actuellement impossible ou inacceptable. C’est pourquoi l’admission provisoire est la bonne mesure. Il s’agit de personnes qui cherchent une protection contre les guerres, les guerres civiles ou les régimes répressifs, même si elles ne sont pas directement et personnellement menacées, ou directement persécutées politiquement ou religieusement, comme l’exige la Convention de Genève relative au statut des réfugiés. Ils sont toutefois protégés par la CEDH. Dès que les conditions dans leur pays d’origine changeront, ils pourront rentrer chez eux, comme cela a été en partie le cas dans les Balkans. Nier à ces groupes un motif de fuite par le biais d’admissions provisoires serait une erreur et un gros malentendu.

Une proportion relativement faible de personnes qui demandent l’asile en Suisse est renvoyée. Il s’agit principalement de personnes originaires de pays du Maghreb, dont les motifs sont qualifiés de « migration de la pauvreté ». Sur la question du renvoi des demandeurs d’asile déboutés, la Suisse a l’un des taux de renvoi les plus élevés d’Europe.

Défis autour des personnes en fuite

La société et la politique se plaignent toujours du fait que le taux d’aide sociale est trop élevé chez les réfugiés. Mais il y a plusieurs raisons à cela, dont certaines sont plausibles et peu prises en compte : Qui peut, dans un pays étranger, maîtriser la langue du pays en très peu de temps pour s’imposer sur le premier marché du travail ? Qui peut acquérir les qualifications professionnelles nécessaires en très peu de temps ?

Un bon soutien est ici indispensable. Les organisations compétentes en matière d’asile font de leur mieux pour s’occuper des personnes en fuite, mais elles sont souvent surchargées et dépassées par le nombre de dossiers à traiter et par l’ampleur de la gestion des cas. En outre, elles ne connaissent pas suffisamment les conditions locales – là où les fugitifs habitent et vivent.

L’engagement de la société civile comme modèle de réussite

Le bénévolat courageux et l’engagement de la société civile sont des gamechangers pour les personnes en fuite. Pour encourager efficacement ces personnes sur le chemin du marché du travail, le soutien de la société civile est la meilleure chose qui puisse leur arriver : Aides à l’apprentissage de la langue, lobbying pour la recherche d’emploi et soutien à l’apprentissage dans le processus de formation. Dans l’idéal, les autorités et le bénévolat vont de pair. Si davantage de réfugiés sont intégrés dans le marché du travail, l’immigration de travail diminuera d’un autre côté. Il en résulte une situation gagnant-gagnant.

Les réfugiés sont des personnes particulièrement vulnérables. Ils souffrent souvent de terribles histoires de fuite, ont dû laisser derrière eux leur patrie bien-aimée, leur langue et souvent aussi des proches. Ce sont des personnes en détresse. Les soutenir peut aussi avoir une composante égoïste. Dans la vie, chacun se retrouve dans des situations où il doit être aidé. Ceux qui ont des ressources intérieures et temporelles excédentaires doivent donc soutenir les personnes en fuite, car ces personnes nous montrent à quel point notre vie est menacée et fragile. Chaque jour que nous pouvons vivre dans la dignité est un cadeau pour nous. Cette conscience peut nous inciter à aider les autres à vivre dignement.

Considérations théologiques

Dans l’épître aux Hébreux, on trouve cette phrase mémorable : « Aimez ceux qui vous sont étrangers, mais n’oubliez pas – c’est ainsi que certains, sans le savoir, ont hébergé des anges2  » . Les personnes qui se réfugient dans notre pays ne sont pas toutes des anges. Mais il y a au moins autant d’anges parmi eux qu’il y a d’anges parmi les Suisses et les Suissesses.

Que peut nous dire aujourd’hui cette parole biblique tirée de l’épître aux Hébreux ? Il y a des centaines d’années, dans notre village voisin, lorsqu’un étranger ou une étrangère frappait à la porte du monastère de Rüeggisberg, le moine de service à la porte se mettait à plat ventre sur le sol. C’était une expression de respect envers l’hôte étranger, indépendamment de son identité. Dans cet étranger pouvait se cacher le Christ ou un ange, le moine connaissant la Bible le savait.

Face à des personnes que l’on ne connaît pas encore, on se comporte de manière amicale et respectueuse. Les craintes envers les étrangers sont peut-être un réflexe naturel, mais qui ne nous aide pas à avancer. La méfiance n’améliore pas la société. La confiance, en revanche, a un pouvoir de guérison et de transformation. Essayons de renforcer cette confiance avec l’aide de Dieu.

Cet article est paru pour la première fois le 01 février 2024 sur Insist Consulting.


1 : NZZ am Sonntag, 3.12.2023

2 : Hébreux 13,2

Photo de Karen Ruffieux sur Unsplash

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On dit que dans l’Egypte ancienne, les porteurs de mauvaises nouvelles étaient exécutés. Ce n’est certes pas le cas chez nous, mais les défenseurs du climat ne sont pas vraiment appréciés, ils sont devenus des ennemis dans certaines parties de la société.

Pouvoir profiter du progrès

Dans notre culture, la liberté est l’un des biens les plus précieux. Nous sommes habitués à profiter intensément du progrès technique, à nous laisser enthousiasmer par les nouveautés et les nouvelles possibilités. Parfois, celles-ci promettent d’accroître notre joie de vivre, de nous offrir de nouvelles perspectives et activités (par exemple, s’envoler vers des destinations lointaines), ou peut-être aussi de réduire les pénibilités (par exemple, grâce à des applications simplificatrices).

Pas de limites

Toutefois, il n’y a jamais de « suffisant » prévu. Le confort et le luxe doivent être constamment augmentés, ce que l’on appelle toutefois « maintenir la prospérité ». Nous parlons certes de croissance économique, mais rares sont ceux qui admettent qu’il s’agit de « toujours plus ». Pas même les stars du football qui, malgré des centaines de millions d’euros sur leur compte en banque, partent maintenant en Arabie saoudite pour amasser encore beaucoup plus d’argent et acheter leur vingtième maison.

Les rabat-joie deviennent des ennemis

Nous voulons pouvoir décider nous-mêmes de la manière dont nous organisons notre vie, nos activités et, par exemple, notre mobilité. Les personnes qui objectent que notre culture de la consommation et du divertissement n’est pas durable et limite les possibilités de vie de nos enfants sont désagréables. Ils ne nous permettent pas de profiter de nos activités et de notre luxe en toute bonne conscience. C’est méchant. En revanche, de nombreuses justifications sont proposées, comme par exemple le fait que nous créons des emplois avec notre consommation, ou bien le fondement même comme le changement climatique est mis en doute. Il semble plus facile de faire l’autruche.

La diabolisation des lanceurs d’alerte eux-mêmes est très appréciée. Ils sont tour à tour traités de jaloux, de bien-pensants ou de wokistes, qui veulent même détruire notre culture – en fait notre culture de consommation. On entend souvent des accusations telles que « ils veulent détruire notre joie de vivre » ou « ils veulent nous priver de tout plaisir ». En opposant « eux » à « nous », on crée des images d’ennemis, ce qui permet d’écarter toute information sur les destructions causées par notre culture de consommation (changement climatique, particules fines, îles de plastique et mort des poissons, disparition d’espèces, microplastiques dans l’eau potable, augmentation de la fréquence des cancers chez les jeunes). Car, comme les « ennemis » sont méchants, on ne peut pas non plus savoir si ce qu’ils disent est vrai.

Réparer les dégâts à court terme au lieu de s’attaquer aux causes

Une majorité de la population n’est pour l’instant disponible que pour réparer les dégâts après la consommation. Des pots catalytiques pour pouvoir quand même rouler en voiture, le passage à une énergie « propre » pour pouvoir continuer à augmenter notre consommation d’énergie, ou l’espoir de techniques permettant de réduire le CO2. Mais cela ne peut pas non plus fonctionner à long terme, car des milliards de personnes attendent encore dans le monde de pouvoir copier notre mode de vie. Même en limitant les dégâts, une vie de luxe telle que nous la connaissons en Suisse n’est pas possible : les catalyseurs et les capteurs solaires doivent être éliminés et même moins de plastique finit par se retrouver dans la mer. Et chaque nouveau micro et nanoproduit finit par s’accumuler dans le cycle organique, jusqu’à ce que des dommages importants et irréparables surviennent. Celui qui exige des restrictions ou qui veut même les imposer en se collant à une chaussée devient l’ennemi. On assiste alors à un greenbashing collectif – également dans la campagne électorale actuelle. Le PLR l’a montré avec son affiche : il veut « décoller », c’est-à-dire libérer la voie pour plus de croissance, et a délibérément choisi les « autocollants climatiques » comme sujet hostile. La consommation ne doit pas être limitée

Un changement de culture est inévitable – quand est-ce que « ça suffit » ?

Mais faire l’autruche n’est pas possible : même avec des techniques de réparation, nous vivrons aux dépens de nos enfants. La seule possibilité qui nous reste est de réfléchir à un « assez ». La discussion sociale sur le moment où nous avons assez pour vivre et être heureux doit être menée. Nous devons également pouvoir discuter des limites légales. On pourrait penser que cela devrait être plus facile entre chrétiens, car nous ne tirons pas notre bonheur uniquement des choses matérielles. Mais même parmi nous, on invoque la croissance. Chez nous aussi, l’appel est donc de mise : commençons par nous-mêmes !

Et oui, il y a des gens qui ont du mal à joindre les deux bouts. Pour eux, il faut un « plus ». Mais cela ne doit pas être créé avec encore plus de croissance. Qui peut dire que la Suisse n’a pas assez de ressources pour s’occuper aussi des pauvres ? Ou avons-nous encore peur de ne pas avoir assez ou d’être trop limités si nous donnons quelque chose ? Qui peut nous aider à combattre cette peur ?

Foto de Rux Centea sur Unsplash

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Sur notre frigo, ce petit mot nous rappelle ce que signifie concrètement faire ses courses de manière durable. Il a été rédigé pendant la lecture d’un livre que je vous recommande ici : « 101 réponses pour ton quotidien durable » de Sabina Galbiati. Celui qui consomme plus que les quantités indiquées par personne dépasse son quota de ressources disponibles sur notre planète. J’ai dû constater qu’en tant que famille, nous respectons tout au plus de justesse ces limites. Bien sûr, on peut par exemple consommer moins de viande et plus de fromage. Mais les quantités sont modestes.

Pourquoi ce livre en particulier ?

Nachhaltig einkaufenDans ce livre, il n’est pas seulement question d’achats, mais aussi de logement, de mobilité, de loisirs et de vacances, et même d’astuces psychologiques permettant de modifier durablement son comportement. Pour deux raisons, c’est pour moi l’un des meilleurs livres sur ce thème. Premièrement, les recommandations se basent sur des chiffres et des faits actuels en Suisse. Je trouve souvent difficile d’utiliser des moyennes mondiales et même des chiffres d’Allemagne comme référence pour mes décisions personnelles. Et deuxièmement, cinq grands leviers sont désignés comme étant les plus utiles pour le climat et l’environnement. D’habitude, il n’y en a que trois : mobilité, logement, alimentation. Sabina Galbiati y ajoute l’engagement politique et l’engagement financier ciblé. Ces deux dernières possibilités auraient pu être abordées plus en détail dans le livre.

Qu’est-ce qui en vaut vraiment la peine ?

Une de mes connaissances est passée du film transparent aux toiles cirées par souci de l’environnement. Elle continue à faire ses courses avec son Dodge Durango, qui consomme 12 litres d’essence aux 100 kilomètres. Heureux celui qui peut tromper sa mauvaise conscience aussi facilement.

Mais dans la vie de tous les jours, il y a de nombreuses questions qui ne sont pas si facilement résolues. Voici quelques astuces que j’ai eues en lisant le livre de Galbiati :

  • Faire ses courses sans voiture apporte plus que toutes les mesures réunies sur notre feuille de route. Mais c’est une alimentation végétarienne/végétalienne qui aurait le plus d’impact.
  • Lors du lavage, des microfibres synthétiques sont rejetées dans les eaux usées. Malgré les stations d’épuration, un tiers d’entre elles se retrouvent dans les eaux sous forme de microplastiques.
  • Parmi tous les emballages disponibles, la bière en canette est la moins nocive pour l’environnement.
  • Pour le café, la majeure partie de la pollution est due à la culture – réduire la quantité est donc plus efficace que d’adapter le mode de préparation.
  • Le chauffage (65%) et l’eau chaude (15%) représentent 80% de la consommation d’énergie des ménages privés. En éteignant la lumière, nous ne faisons pas grand-chose.
  • Pour presque tous les appareils ménagers (à l’exception du sèche-linge et du four), une réparation à partir de 10 ans ne vaut plus la peine d’un point de vue écologique (les nouveaux appareils sont plus efficaces sur le plan énergétique).

Superbe collection de liens

Savais-tu qu’il existe diverses offres de covoiturage et d’autopartage ? Ou que l’on peut emprunter ou louer des objets d’usage courant ? Et qu’il existe d’innombrables offres de mode durable, dont plus d’une douzaine de labels de Suisse et des pays voisins ? Sur son site Internet, Sabina Galbiati propose une liste structurée avec des centaines de liens vers des offres, des projets, des boutiques et de l’inspiration sur le sujet – et là aussi, en adéquation avec le contexte suisse. On trouve ainsi diverses offres durables pour presque tous les besoins. Car il y a une chose que j’ai dû admettre : Si l’on veut adopter un mode de vie durable, il est indispensable de s’intéresser de près et en permanence aux effets de sa propre consommation. Sinon, on se préoccupe soudain du film transparent et on perd de vue son SUV.


Le livre peut être commandé sur le site web des auteures :
https://www.sabinagalbiati.ch/buchprojekt

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Le 28 janvier dernier, lors du « Forum ChristNet », le théologien mennonite Lukas Amstutz a esquissé la perspective divine sur le rapport à l’argent. « La cupidité est la racine de tous les maux », cite-t-il de la Bible. Avec l’effondrement du Crédit Suisse le 19 mars, cette déclaration s’est révélée prophétique.

Ce que peu de gens savent : L’argent est un thème important dans la Bible. D’un point de vue biblique, nous ne pouvons pas servir l’argent et Dieu en même temps : Dieu ou Mammon, telle est la question épineuse.

L’argent entre bénédiction, dangers et injustice

Lors de la conférence, Lukas Amstutz a fait référence à l’actuel pape François, qui écrivait déjà en 2013 dans sa première exhortation apostolique : « L’argent doit servir et non gouverner ». Puis, lors du WEF de Davos un an plus tard, il a appelé les participants à « s’assurer que la prospérité serve l’humanité au lieu de la dominer ».

Selon Amstutz1, il existe trois positions sur l’argent dans l’Ancien Testament : la richesse en tant que bénédiction – par exemple chez Abraham -, la mise en garde sapientielle contre les dangers et la critique prophétique de la richesse acquise de manière illégitime, qui conduit à des injustices sociales.

La réaction divine est de compenser ces injustices. Dans le Nouveau Testament, on trouve ensuite une large critique des riches. L’argent bloque le chemin vers Dieu tant qu’on le garde pour soi. Amstutz voit dans le comportement de don à l’offrande, tel qu’il est décrit dans Marc 12, plus qu’une opposition entre des riches qui donnent quelque chose de leur superflu et une veuve qui donne tout malgré son manque. Selon la préhistoire, il s’agit de bien plus que cela : à savoir l’exploitation de cette veuve par les riches, qui dévorent les maisons des veuves. En fait, c’est la veuve qui devrait recevoir l’argent, a souligné Amstutz.

La chute de l’homme était déjà un péché de consommation : Il a suffi d’une question pour que la curiosité se transforme en avidité. Les riches devraient veiller à ce que les pauvres puissent eux-mêmes s’enrichir. Voilà le discours prophétique prononcé lors de la Journée ChristNet.

La recherche de banques éthiques

L’argent doit donc servir. Ce serait l’utilisation judicieuse du capital. Connaissez-vous une banque qui fonctionne selon ce principe ?

La banque Raiffeisen d’origine serait un bon exemple dans cette direction. « Dans le contexte de la misère sociale et de l’usure de sa région natale du Westerwald, Friedrich Wilhelm Raiffeisen s’est rendu compte, en lisant la Bible, que l’amélioration des conditions dans les campagnes devait être provoquée par les personnes concernées elles-mêmes. Les uns devaient s’engager pour les autres ; tous devaient se porter garants de celui qui était dans le besoin. Personne ne pouvait réussir à briser le cercle vicieux de l’endettement, de la pauvreté et de la misère sociale, mais ensemble, ils pourraient résister à la misère – l’idée de coopérative était née2  » . Ici, l’argent était mis en commun dans un environnement agricole afin d’aider toutes les personnes concernées. Grâce à son initiative, Raiffeisen est devenu un réformateur social important du 19e siècle.

On en ressent encore quelque chose dans l’actuelle banque coopérative Raiffeisen. Cependant, les banques se livrent à une concurrence acharnée entre elles. En théorie, la concurrence conduit à de meilleures entreprises. Dans la pratique, il y a par exemple eu Pierin Vincenz qui, selon les médias, pouvait agir comme bon lui semblait chez Raiffeisen. Le chef de Raiffeisen a été condamné fin 2021 par le tribunal de district de Zurich à une peine de trois ans et neuf mois de prison. Il s’agissait d’une accusation de fraude dans le cadre de plusieurs rachats d’entreprises. La confiance c’est bien, le contrôle aurait été mieux, pourrait-on dire ici.

On pourrait également citer ici d’autres banques à vocation éthique, dont le comportement pourrait être examiné de plus près. Par exemple la Banque Alternative Suisse3 . Outre de nombreux bons investissements, elle soutient également des projets douteux, comme des avortements dans le Sud, parce qu’elle veut y voir une promotion des femmes.

Le cas du Credit Suisse

Si nous montons de quelques étages – dans les grandes affaires bancaires internationales, les problèmes éthiques ne nous quittent malheureusement pas. Le Kreditanstalt (plus tard : Credit Suisse) a été fondé le 5 juillet 1856 par l’homme d’affaires Alfred Escher. Il avait besoin d’argent pour financer les projets ferroviaires qu’il prévoyait de réaliser en Suisse (notamment le passage du Gothard). Une entreprise très risquée. Au moins, il y avait une vraie contrepartie : des lignes de chemin de fer comme étape importante du développement économique de la Suisse. Le fait que la plupart de ces lignes aient dû être reprises plus tard par les cantons ou la Confédération n’est qu’une remarque marginale.

Tant que l’argent sert à financer le travail, l’immobilier et un développement économique vérifiable, une contre-valeur réelle est évidente. Mais les banques peuvent aussi être utilisées autrement. On peut en faire un refuge pour des fonds douteux et gagner beaucoup d’argent avec – au lieu de servir avec de l’argent. Bien que le CS soit déjà sous la surveillance de l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (Finma), il a régulièrement effectué des opérations douteuses au cours des 20 dernières années4 . En 2004, 60 millions de francs de la mafia japonaise sont apparus dans la banque. La banque s’est permis des violations de sanctions au mètre. Jusqu’en 2006, elle a effectué, via des filiales suisses à l’étranger, des paiements de plusieurs milliards de dollars pour des pays et des personnes figurant sur la liste des sanctions des Etats-Unis, notamment des paiements en provenance d’Iran. Une forme de neutralité vécue. Pour les transactions en provenance d’Iran, les collaborateurs du CS remplaçaient simplement le nom de la banque donneuse d’ordre par une désignation neutre. Plus tard, le CS s’est mis d’accord avec les Etats-Unis sur des pénalités de 536 millions de dollars pour ces transactions. On aurait dû être averti.

D’autant plus qu’en plus des opérations douteuses, des investissements spéculatifs ont été effectués. On a quasiment investi de l’argent dans l’argent pour gagner encore plus d’argent. Les bourses internationales étaient et sont toujours un terrain de jeu idéal pour cela. Les pertes de plusieurs milliards du CS dues à son engagement dans le fonds spéculatif Archegos, qui a fait faillite, ou dans le fonds de la chaîne d’approvisionnement Greensill, aujourd’hui fermé, en sont les signaux de fumée les plus connus. La Finma s’est contentée de dire qu’il y avait eu de « graves violations du droit suisse de la surveillance ». Elle n’a pas pu ou voulu intervenir. Elle n’a en effet pas le droit de prononcer des amendes. Malgré des promesses faites ailleurs et des réformes annoncées, les managers du CS ont donc pu continuer à faire des affaires – jusqu’à la fin abrupte du 19 mars.

Le parfum du capitalisme de casino

Des voix de mise en garde se sont régulièrement élevées dans le monde politique. Mais elles ont été systématiquement ignorées par la majorité bourgeoise. En 2011 déjà, lorsque le Parlement débattait des règles « too big to fail », la conseillère aux Etats socialiste Anita Fetz avait exigé un durcissement de ces règles qui, comme nous le savons aujourd’hui, se sont avérées difficilement applicables dans des cas concrets. Fetz avait alors demandé au Conseil des États d’interdire le négoce pour compte propre dans les banques universelles. « Vous savez tous que le négoce pour compte propre a une productivité nulle. On spécule purement et simplement avec l’argent des clients. Parfois on a de la chance au casino, parfois on n’a pas de chance. Si on a de la chance, on reçoit un bonus extrêmement important ; si on n’a pas de chance, on ne doit pas rester debout, mais les employés du bas sont licenciés. Je pense que c’est un système dont nous n’avons pas besoin dans le secteur financier suisse5 « .

Les critiques qui proposaient un système de séparation des banques d’investissement et des banques commerciales ont été renvoyés par la conseillère fédérale de l’époque, Eveline Widmer-Schlumpf, à la voie suisse favorable à l’économie, « parce que nous avons une Constitution fédérale qui accorde une grande importance à la liberté économique ». Ce raisonnement a également été soutenu par le patron de l’UBS de l’époque, Oswald Grübel : « Si les grandes banques devaient être contraintes par la politique de réduire leur taille, cela entraînerait la perte de milliers d’emplois ». Et Brady Dougan, alors chef du groupe CS, a doublé la mise : « Nous sommes en tout cas préoccupés par le fait que les innombrables projets de réglementation menottent le secteur financier et nuisent ainsi au développement économique global ».

Nous devrions peut-être nous souvenir de cette phrase sur les menottes, mais appliquée à des personnes individuelles de ce secteur. Mais malheureusement, malgré leur mauvaise gestion et certaines infractions aux règles, les anciens managers du CS n’ont pas grand-chose à craindre. Contrairement à Pierin Vincenz, les anciens managers du CS ne peuvent pas être accusés de fraude. « Si seule une mauvaise gestion était punissable, de nombreux managers seraient en prison », explique Peter V. Kunz, professeur de droit économique. Tout au plus, des plaintes de droit civil avec des demandes de dommages et intérêts, par exemple de la part d’actionnaires ou du CS lui-même, seraient possibles. Mais une responsabilité pénale des managers n’a pas de sens. « Car il est absolument illusoire de croire qu’une telle loi permettrait encore de trouver des managers pour une grande banque ».

Que faut-il faire après le scandale du CS ?

Je suis d’accord avec l’éthicien hambourgeois Udo Krolzik pour dire que l’éthique chrétienne « n’est pas une éthique de secte » – elle est salutaire pour tous les hommes. C’est pourquoi je reprends ici les critères bibliques et les utilise pour mesurer notre économie monétaire. L’argent ne doit pas seulement servir à gagner de l’argent, mais aussi et surtout à servir les autres selon les principes bibliques. Une économie monétaire éthique encouragera les processus de vie dans l’économie réelle et soutiendra ainsi la justice sociale et environnementale. Elle agira ainsi pour le bien de la société et enrichira les pauvres. Dans les rapports de gestion, outre les chiffres bruts, cette action devrait également être présentée de manière transparente, afin que nous puissions décider si la banque correspond à nos attentes.

Peut-être nos banques ont-elles effectivement besoin d’une séparation entre banque d’investissement et banque commerciale, et éventuellement aussi d’une séparation entre les activités en Suisse et à l’étranger. Même si le capitalisme de casino détruit notre économie, on ne peut pas l’interdire. Celui qui veut jouer doit pouvoir continuer à le faire. Mais il doit assumer lui-même les risques qui y sont liés : en tant qu’investisseur et actionnaire, mais aussi en tant que manager. Les banquiers privés pourraient servir de modèle. Aujourd’hui déjà, ils sont responsables de ce qu’ils font sur leur propre patrimoine.

La reprise du CS par l’UBS est une solution d’urgence, née sur le moment et, par conséquent, avec le droit d’urgence. L’avenir nous dira s’il en restera là. Le président de l’UBS est considéré comme pieux. Cela pourrait être un signe d’espoir. « Le président de l’UBS est un pèlerin », écrit Markus Baumgartner dans le mardi 21 mars6 . L’Irlandais Colm Kelleher a parcouru entre-temps 500 miles en pèlerin sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle avant de devenir président d’UBS l’année dernière. Reste à savoir s’il pourra – avec le nouveau CEO de l’UBS – mettre en place une banque éthique au sens susmentionné. La condition préalable serait qu’il se considère comme un chrétien intégré, qui ne limite pas la foi à la sphère privée et interpersonnelle, mais qui intègre également la société et l’Eglise comme domaines d’application7 .

Il en va naturellement de même pour tous les autres chrétiens. La cupidité est un enfant de l’avidité. Il est important que nous nous libérions de cette addiction. En tant que clients bancaires et investisseurs privés, nous avons le choix de faire travailler notre argent de manière judicieuse en l’investissant non pas dans l’argent, mais dans le travail et dans des projets qui favorisent la vie. Que ce soit par l’intermédiaire d’une banque éthique – ou directement en investissant dans des entreprises ou des projets d’église dont l’éthique est convaincante et transparente.


Cet article a été publié pour la première fois le 01 avril 2023 sur Forum Integriertes Christsein.

1 : L’exposé complet se trouve ici : https://christnet.ch/de/geld-in-der-bibel/

2 : Fritz H. Lamparter & Walter Arnold : « Friedrich Wilhelm Raiffeisen. Un pour tous – tous pour un ». Neuhausen-Stuttgart, 1996, Hänssler-Verlag (texte du rabat)

3 : https://www.abs.ch/de

4 : Exemples selon « Der Bund » du 24.3.23

5 : Source de cette citation et des suivantes : « Der Bund » du 23.3.23

6. http://dienstagsmailch.createsend.com/t/ViewEmailArchive/j/414926227B3861DA2540EF23F30FEDED/C67FD2F38AC4859C/

7 : voir les 4 champs du christianisme intégré dans le numéro correspondant de la revue « Bausteine » https://www.insist-consulting.ch/ressourcen/magazin-insist-2.html

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Un aperçu biblique et théologique

« ForumChristNet – Comment l’argent détermine la politique et nous-mêmes
Samedi 28 janvier 2023, Nägeligasse 9, Berne »
Seule la version orale fait foi

Dieu et l’argent – c’est compliqué

Dieu et l’argent – ça ne va pas ensemble. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce statut relationnel est « compliqué ». C’est la conclusion à laquelle doit arriver celui qui pense à la célèbre parole de Jésus :
« Personne ne peut servir deux maîtres : Ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon » (Mt 6,24).

Ce « ou bien, ou bien » est irritant, car l’Ancien Testament a une vision bien plus nuancée de l’argent, de la prospérité et de la richesse. On peut distinguer trois positions :1.

  • La richesse (argent) comme bénédiction
    La richesse est toujours explicitement mentionnée comme un don de Dieu. Par exemple, lorsque l’intendant d’Abraham dit : « Dieu a abondamment béni mon maître, de sorte qu’il est devenu riche. Il lui a donné des brebis et des bœufs, de l’argent et de l’or, des esclaves femmes et hommes, des chameaux et des ânes » Gn 24,35.
  • Mise en garde contre les dangers de la richesse
    L’AT fait bien allusion aux dangers de la richesse, lorsque par exemple l’Ecclésiaste fait remarquer : « Celui qui aime l’argent ne se rassasie pas d’argent » Koh 5,9.
  • Critique de la richesse
    Cette mise en garde se transforme en une critique parfois sévère de la richesse qui a été acquise de manière illicite. Les abus sociaux qui en découlent sont dénoncés sans ménagement par des prophètes comme Jérémie : « […] ainsi leurs maisons sont pleines de fraude ; c’est ainsi qu’ils sont devenus puissants et riches, gras et fétides. Ils pèchent aussi par leurs actes criminels. Ils ne pratiquent pas la justice, ils ne font pas triompher le droit des orphelins, ils ne défendent pas la cause des pauvres » (Jr 5,27b-28).

A l’injustice sociale critiquée ici s’oppose, dans l’Ancien Testament, un ordre social global qui veut remédier à ces abus ou du moins les compenser2. La critique des riches s’aiguise nettement dans le Nouveau Testament avec la parole de Jésus citée au début. On peut dire avec Burkhard Hose :
« Les riches ont la vie dure dans le Nouveau Testament. Comparé à d’autres thèmes, le ton critique à l’égard de la richesse occupe une place relativement importante dans les récits de Jésus […]. Le message est sans équivoque : l’argent bloque le chemin vers Dieu – du moins tant qu’on le garde pour soi »3.

Comment gérer cette ambivalence biblique sur le thème de l’argent ?

L’argent doit servir

En tant que pape nouvellement élu, François a publié sa première exhortation apostolique en novembre 20134, dans laquelle il met en garde contre l’idolâtrie de l’argent et écrit : « L’argent doit servir et non gouverner ! »5.

C’est dans ce sens que le pape a ensuite appelé en 2014 les participants au WEF de Davos à « veiller à ce que la prospérité serve l’humanité plutôt que de la dominer »6.

Cette déclaration du pape peut se référer à de nombreux passages de la Bible. Il n’est pas possible de les présenter ici de manière complète et nuancée. Je dois me limiter ici à un exemple. Un exemple qui montre : L’argent ne doit pas asservir. Il doit rendre la vie possible.

Faire le bien avec de l’argent ?

Un premier regard critique (Mc 12,41-44)

41 Il [Jésus] s’assit en face du trésor et regarda comment les gens jetaient de l’argent dans le tronc des offrandes. Et beaucoup de riches y mettaient beaucoup.
42 Une pauvre veuve vint y jeter deux lepta, c’est-à-dire un quadrant.
43 Puis il fit venir ses disciples et leur dit : « Je vous en prie, ne vous inquiétez pas : Amen, je vous le dis : Cette pauvre veuve a déposé plus que tous ceux qui ont déposé quelque chose dans le tronc des offrandes.
44 Car tous ont mis de leur superflu, mais elle, elle a mis de son indigence tout ce qu’elle avait, tous ses moyens d’existence.

Cette scène se déroule dans l’enceinte du temple.
Dans la zone du trésor du temple sont disposées les caisses d’offrandes. Les offrandes sont vérifiées par les prêtres, puis déposées dans le coffre à offrandes. Jésus observe la scène avec ses disciples. Les disciples sont probablement impressionnés par le montant élevé des dons. Mais Jésus attire leur attention sur une veuve qui donne deux lepta (un dixième du salaire normal d’une journée). Cette veuve a investi tout son gagne-pain (toute sa vie : bi,oj). Jésus porte un regard critique sur ce qu’il a sous les yeux.

  • Pour lui, faire le bien avec de l’argent est plus qu’une généreuse charité.
  • Faire le bien avec de l’argent ne doit pas devenir une mise en scène (pieuse) de soi-même.
  • Faire le bien avec de l’argent n’est pas une question de sommes d’argent aussi élevées que possible.
  • Faire le bien avec de l’argent ne signifie pas seulement donner avec excès, mais implique aussi de renoncer au profit d’autres personnes.
  • Faire le bien avec de l’argent pose la question de la motivation et de l’attitude.

Jésus attire notre attention sur la pauvre veuve.

  • Elle est volontiers présentée comme un modèle dans son rapport à l’argent.
  • Son exemple incite à ne pas être mesquin. A donner plus et donc à faire plus de bien.

Objection critique : cette pauvre veuve est-elle vraiment un modèle ?

  • Certes, son attitude est impressionnante et les sympathies dans ce texte vont clairement à elle.
  • Mais, curieusement, Jésus ne loue pas explicitement son comportement. Il ne dit pas à ses disciples : « Faites comme cette veuve ». Il ne la présente pas comme un modèle explicite, ce que font généralement ceux qui prêchent sur le don.

J’ose donc porter un deuxième regard critique sur cette scène. Et celle-ci découle du contexte textuel. Juste avant le passage de la pauvre veuve, nous lisons ceci :

Un deuxième regard critique (Mc 12,37b-40)

37bEt beaucoup de gens l’écoutaient [Jésus] avec plaisir.
38 Et il les enseignait en disant : Gardez-vous des scribes, qui aiment à marcher en longues robes et à être salués sur les places publiques.
39 et qui occupent les sièges d’honneur dans les synagogues et les places d’honneur dans les festins,
40 qui dévorent les maisons des veuves et font de longues prières pour l’apparence – ils recevront un jugement d’autant plus sévère.

Cette scène se déroule également dans le temple. Elle contient une mise en garde contre les scribes. Car ceux-ci ne remplissent pas leur mission de « bergers ». Pire encore : ils « dévorent les maisons des veuves » !

La part de la veuve apparaît ainsi sous un jour nouveau. Elle est en quelque sorte victime d’un système injuste. Au lieu de protéger les veuves (cf. Dt 24,17.20-21), les doctrines scripturaires – et donc le système du Temple – s’enrichissent avec l’argent de cette pauvre couche de la population. → un système d’exploitation

Faire le bien avec de l’argent, c’est donc

  • non pas qu’une veuve pauvre doive encore donner son dernier centime
  • mais que cette veuve reçoive de l’argent

Faire le bien avec de l’argent peut se faire là où les systèmes financiers ne rendent pas les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres.

Système alternatif

L’argent doit servir et non pas gouverner ! Cette conviction fondamentale est profondément ancrée dans les écrits bibliques. Ainsi, la lutte pour un système économique alternatif fait partie des caractéristiques remarquables de la communauté de Jérusalem.

La communauté des biens en Actes 4.32, parfois qualifiée de « communisme d’amour », n’était pas un idéal communiste, la propriété privée n’ayant pas été abolie. Mais ce qui comptait, c’était la disposition radicale au partage. Lorsque le récit indique que cela a conduit à ce qu’aucun d’entre eux ne souffre de pénurie (Actes 4,34), cela doit être lu comme l’accomplissement de la législation sociale de Dt 15,4 s., où il est dit qu’il ne doit pas y avoir de pauvres en Israël.

Il s’agit d’une décision pour Dieu et contre Mammon.

L’argent – une question spirituelle

Car l’alternative formulée par Jésus – Dieu ou Mammon – n’est finalement pas une question morale, mais spirituelle.

« Au départ, Jésus ne parle pas du tout de la manière dont on utilise son argent. Lorsqu’il parle de richesse, il s’agit de savoir sur quoi on construit son existence – et il formule ainsi, sur le fondement de la tradition de l’Ancien Testament, une question nouvelle et plus radicale : sur quoi bâtis-tu ta vie ? À quel Dieu te donnes-tu ? »7.

Il est donc tout à fait remarquable que la soi-disant « chute » de Genèse 3 puisse être lue, dans une perspective économique, comme un « péché de consommation »8. Il suffit d’une question du serpent pour attirer l’attention des hommes, avec un marketing intelligent, sur l’arbre unique au milieu de nombreux arbres. La curiosité initiale fait rapidement place à la convoitise.

Cet arbre unique, ses fruits – si beaux. Le produit devient absolument désirable. Nous devons l’avoir. Non pas parce que nous avons faim, mais parce que l’avidité est éveillée pour quelque chose dont nous n’avons pas vraiment besoin. Pour cela, l’homme risque de perdre le jardin paradisiaque. Sa cupidité l’éloigne de Dieu, de ses semblables et du reste de la création.

Ce modèle se retrouve tout au long de l’histoire de l’humanité, si bien que l’épître de 1 Timothée constate en bloc : « Car la cupidité est la racine de tous les maux ; certains en ont eu le désir et se sont égarés loin de la foi, se faisant ainsi beaucoup de mal » (1 Timothée 6,10).

Solidarité et justice

Si l’argent doit servir et non pas dominer, l’argent ne doit pas devenir un dieu. C’est pourquoi la Bible fait sans cesse appel à la « solidarité » et à la « justice » dans la gestion des richesses et des biens, afin de contrer la cupidité qui empêche de vivre aux dépens des autres9.

Dans le récit de la veuve pauvre, il apparaît que celui-ci implique l’abandon d’une « mentalité de bienfaiteur »10. Les riches ne pouvaient plus assurer leur statut et leur influence par des dons parfois généreux. Ce qui est demandé, c’est une redistribution qui implique de nouveaux rapports de force :

« Le rapport entre les riches et les pauvres n’est plus vertical – selon la devise : les riches donnent d’en haut un peu de leur argent pour que les nécessiteux puissent vivre, mais horizontal : celui qui est riche se met au même niveau que les membres pauvres de la communauté et nous sommes nous-mêmes pauvres. Les pauvres, eux, gagnent en prestige et deviennent riches. […] Une redistribution équitable des biens implique donc toujours la nécessité d’une participation des plus faibles au pouvoir »11.

A travers les siècles, il y a toujours eu des mouvements qui voulaient contribuer de cette manière à ce que l’argent ne gouverne pas, mais serve. Nous devons clarifier pour nous-mêmes quelle est notre contribution à cet égard.

 


1. Vgl.RAINER KESSLER: Reichtum (AT), in: wibilex (2006) Online: https://www.bibelwissenschaft.de/stichwort/33027/ [Zugriff am 23. Januar 2023]

2. Vgl. LUKAS AMSTUTZ: Werte, Menschenbild und soziale Verantwortung. Alttestamentliche Aspekte, in: Mennonitisches Jahrbuch (Soziale Verantwortung) (2007), S. 14–18 Ferner auch: LUKAS AMSTUTZ: Das Jubeljahr in Bibel und Theologie, in: Die Schweiz, Gott und das Geld, hrsg. von ChristNet, St. Prex 2013, S. 159–177.

3. BURKHARD HOSE: Kirche der Reichen? Ein neutestamentlicher Denkanstoss, in: BiKi 62 (2007), 1, S. 42–45, hier S. 43.

4. Deutscher Text von Evangelii gaudium online zugänglich: https://w2.vatican.va/content/francesco/de/apost_exhortations/documents/papa-francesco_esortazione-ap_20131124_evangelii-gaudium.html#Nein_zu_einem_Geld,_das_regiert,_statt_zu_dienen [Zugriff am 24. Januar 2023]

5. Absatz 58 im obigen Dokument.

6. Deutscher Text online zugänglich: https://w2.vatican.va/content/francesco/de/messages/pont-messages/2014/documents/papa-francesco_20140117_messaggio-wef-davos.html [Zugriff am 23. Januar 2023]

7. DANIEL MARGUERAT: Gott und Geld – ein Widerspruch? Wie die Bibel Reichtum und Besitz einschätzt, in: Welt und Umwelt der Bibel [WuB] (2008), 1, S. 10–15, hier S. 12–14.

8. TOMÁŠ SEDLÁČEK: Die Ökonomie von Gut und Böse, München 2013 (Goldmann, 15754), S. 270–272.

9. Zu den Begriffen «Solidarität» und «Gerechtigkeit» als regulative Ideen der Bibel, siehe MICHAEL SCHRAMM: Das gelobte Land der Bibel und der moderne Kapitalismus. Vom « garstig breiten Graben » zur « regulativen Idee », in: BiKi 62 (2007), 1, S. 37–41.

10. Vgl. hierzu Gerd Theissen, Die Religion der ersten Christen: Eine Theorie des Urchristentums. 3. Aufl. Gütersloh 2003, 133-146.

11. Burkhard Hose, «Kirche der Reichen? Ein neutestamentlicher Denkanstoss», in: BiKi 1/2007, 42-45, hier 44.

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Les réfugiés entrent-ils plus souvent en conflit avec la loi que les Suisses ? Sont-ils moins travailleurs que la population locale ? En y regardant de plus près, on remarque rapidement que les réponses à ces questions mêlent préjugés et faits.

A la fin de l’année dernière, le directeur de l’intégration bernois Pierre Alain Schnegg s’est exprimé ainsi sur la question de l’intégration au travail lors d’interviews dans des journaux et à la radio : « Mais c’est un fiasco pour notre politique d’intégration quand on voit le nombre de personnes qui, même après cinq ou sept ans en Suisse, ne travaillent toujours pas. Celui qui est en bonne santé et qui n’a toujours pas d’emploi après une si longue période – malgré le plein emploi – ne veut tout simplement pas travailler1  » .

En outre, en ce qui concerne l’hébergement mixte de réfugiés ukrainiens et extra-européens, il a expliqué que les deux groupes sont très différents. Et pas seulement en raison de la structure sociale : ici des familles, souvent des mères avec des enfants, là des jeunes hommes. Il a vu un potentiel criminel accru dans le groupe de réfugiés extra-européens : « Les statistiques sur la criminalité sont pourtant claires. Mais les journalistes ne veulent pas en parler2 « . Qu’y a-t-il de vrai dans ces déclarations ?

Surreprésentation des étrangers dans les statistiques criminelles

En réalité, parmi la population étrangère, qui représente environ 25% de la population totale, une part beaucoup plus importante commet des délits. Pour les infractions violentes, 7367 personnes ont été condamnées en 2021, dont 3911 avec un passeport étranger et 3456 avec la nationalité suisse3 . Comment expliquer cette augmentation de la délinquance ?

André Kuhn, professeur de criminologie et de droit pénal aux Universités de Lausanne, Neuchâtel et Genève, s’est penché sur la surreprésentation des étrangers dans les statistiques de la criminalité. Il a ainsi mis en évidence les variables de la délinquance. Il s’agit du sexe, de l’âge, du statut socio-économique – donc de la situation de pauvreté -, du niveau de formation et, dans de rares cas, de la nationalité. De tous les groupes, ce sont les jeunes hommes, peu fortunés et ayant un faible niveau de formation, qui commettent le plus souvent des délits. La probabilité qu’un jeune étranger sans ressources et sans formation commette un crime est à peu près la même que pour un Suisse ayant les mêmes conditions. Mais le fait est qu’il y a proportionnellement beaucoup plus d’étrangers que de Suisses qui remplissent les caractéristiques ci-dessus, car la migration concerne surtout les jeunes et moins souvent les personnes âgées, et plutôt les hommes que les femmes. Le fait est que, comme le montrent ces explications : La nationalité n’est pas vraiment déterminante pour le comportement criminel.

La nationalité peut, dans de rares cas, expliquer un risque accru de criminalité. Lorsque les réfugiés viennent directement de régions en guerre et qu’ils ont eux-mêmes participé aux événements guerriers, il est possible qu’ils soient plus enclins à la violence, qu’ils apportent pour ainsi dire avec eux dans leur pays d’accueil4 . Pour les groupes d’Erythrée, d’Iran, de Syrie, du Tibet ou de Turquie qui se sont réfugiés en Suisse ces dernières années, ce contexte de guerre directe est plutôt rare. Beaucoup ont fui en raison du risque de guerre ou de l’enrôlement dans l’armée. Il convient en outre de noter que les réfugiés extra-européens ayant un taux de reconnaissance élevé deviennent beaucoup plus rarement des criminels que les personnes ayant fui des Etats ayant un faible taux de reconnaissance des réfugiés, comme par exemple les personnes originaires d’Afrique du Nord ou d’Afrique centrale. Ceux qui sont déboutés de leur demande d’asile après une fuite au péril de leur vie sont énormément frustrés et désillusionnés. C’est uniquement dans ces groupes que le potentiel d’action criminelle augmente, ce qui se reflète également dans les statistiques.

80% des personnes issues du domaine de l’asile et des réfugiés vivent de l’aide sociale

Sur mandat du Secrétariat d’État aux migrations, l’Office fédéral de la statistique (OFS) relève le taux d’aide sociale dans le domaine de l’asile et des réfugiés. Pour l’année 2021, l’OFS indique un taux d’aide sociale de 78,4% dans le domaine de l’asile et de 82,1% dans le domaine des réfugiés. Par ailleurs, plus d’un tiers des bénéficiaires de l’aide sociale sont des enfants. Les familles de réfugiés présentent donc un risque d’aide sociale massivement accru.

En 2022, environ 100’000 réfugiés sont arrivés en Suisse, dont 75’000 en provenance d’Ukraine. Les personnes qui ont fait appel au moins une fois à l’aide sociale financière au cours de l’année de recensement sont prises en compte dans la statistique de l’aide sociale. Ce cas – un recours à l’aide sociale au moins une fois – se produira pour une majorité des 100’000 réfugiés. Et cela continuera d’augmenter le taux d’aide sociale en 2022. Même ceux qui, des semaines après leur arrivée, se retrouvent sur le premier marché du travail avec des compétences linguistiques exceptionnelles et un très bon niveau de formation, figureront dans la statistique de l’aide sociale pendant la période d’enquête. Une évaluation statistique a-t-elle un sens si le résultat est aussi indifférencié ?

Mais le taux élevé est également prévisible par ailleurs : Les personnes qui se réfugient en Suisse n’ont généralement pas les connaissances linguistiques et le niveau de formation nécessaires pour s’établir rapidement sur le premier marché du travail.

Les réfugiés d’Ukraine constituent une exception : ils disposent d’une très grande proportion de personnes ayant une formation universitaire et bénéficient en outre d’une grande bienveillance dans leur recherche de logement et de travail. Mais même dans ce groupe, les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. Pendant la crise des réfugiés de 2014/2015, de nombreux demandeurs d’asile extra-européens ont dû attendre longtemps leur décision d’asile. Cette situation épuisante a freiné les démarches d’intégration. Acquérir rapidement de bonnes connaissances en allemand ne réussit pas à tout le monde de la même manière.

Les formations exigeantes et chronophages constituent un autre défi. Il faut ensuite trouver des entreprises prêtes à employer, par exemple, des personnes admises à titre provisoire, ce qui, sur le papier, promet peu de sécurité en matière de planification, même si, dans les faits, la grande majorité reste en Suisse. Avec ces obstacles, le pas vers le premier marché du travail n’est pas une promenade de santé et c’est un processus qui prend évidemment quelques années. La pertinence du chiffre de 80% de taux d’aide sociale dans le domaine de l’asile et des réfugiés est aussi peu valable qu’une étude sur le taux d’alphabétisation des enfants de trois et quatre ans. On sait d’avance que les enfants de trois et quatre ans ne savent pas encore lire et écrire, sauf exceptions.

Un autre aspect significatif est la question du recours à l’aide sociale partielle. Il y a beaucoup d’exilés avec des familles qui n’ont pas encore franchi le pas vers l’indépendance totale de l’aide sociale. Ils travaillent alors qu’en cas d’inactivité, ils auraient à peu près autant d’argent à disposition. Mais ils veulent travailler parce que cela fait partie de leur dignité. Aucune personne en bonne santé ne veut rester jour après jour les jambes en l’air devant la télévision ou se tourner les pouces.

L’exemple de Riggisberg BE après 7 ans

Après la fermeture du centre d’asile en janvier 2016, environ 25 réfugiés sont restés dans notre village. Du côté de « riggi-asyl », nous les avons accompagnés sur le chemin du premier marché du travail. Parmi les 22 personnes qui ont fui l’Erythrée aujourd’hui, on compte six femmes, sept hommes, quatre jeunes en formation et cinq enfants. Quatre femmes travaillent sur le premier marché du travail, dont deux dans une cuisine, une dans la blanchisserie et une dans le domaine des soins. Sur quatre hommes travaillant sur le premier marché du travail, deux sont employés dans une cuisine et deux dans le secteur des soins. Ces huit adultes sont tous indépendants de l’aide sociale et travaillent dans des institutions de Riggisberg. Deux familles sont partiellement dépendantes de l’aide sociale. Les deux pères concernés travaillent à la cuisine d’une institution de Riggisberg. Les deux mères améliorent leurs connaissances en allemand et cherchent actuellement avec succès des emplois dans le service de nettoyage, dans le but de devenir des familles totalement indépendantes de l’aide sociale. Un jeune homme est encore en formation dans le domaine de la restauration. En raison d’une forte difficulté d’apprentissage, il n’est pas certain qu’il réussisse sa formation. Personne de ce groupe n’est au chômage pour le moment.

Conclusions – et réflexion théologique

Pour réduire le taux de criminalité et améliorer le taux d’aide sociale, des mesures sociales et des efforts de formation sont nécessaires. Dans ce contexte, l’accompagnement des personnes en fuite ne peut pas être laissé aux seules autorités. L’implication de groupes de la société civile pour soutenir le processus d’intégration est un modèle de réussite. Les églises ont un rôle important à jouer dans ce domaine. Pour elles, accompagner les plus faibles de la société est une tâche essentielle. Les réfugiés en font partie, entre autres.

A la fin d’un culte, nous entendons souvent les paroles de la bénédiction aaronitique : « Que Dieu tourne sa face vers toi et fasse briller sa face sur toi … 5 . » Une attention, un visage amical : ce qui vaut dans la relation de Dieu avec nous doit également valoir pour notre cohabitation humaine. C’est une expérience humaine fondamentale que nous ne nous sentons vraiment humains que lorsque nous sommes regardés. Celui qui est vu a du prestige, et celui qui n’est regardé par personne se sent disgracié. Notre humeur et notre attitude face à la vie dépendent essentiellement de qui nous regarde dans les yeux et comment. Celui qui n’est pas regardé ou qui, en raison de préjugés, regarde sans raison dans des yeux remplis de haine, réagit par la peur et la défense.

C’est ce que vivent aujourd’hui de nombreux réfugiés dans notre monde occidental. Voir en eux des personnes potentiellement criminelles ou paresseuses sont des points de vue qui proviennent de l’armoire à poison des partis populistes. Elles encouragent les jugements à l’emporte-pièce et la suspicion collective. Réduire les gens à leur appartenance à un groupe les rend sans visage et les déshumanise en tant que personnes individuelles. Un tel comportement est en contradiction avec les valeurs fondamentales de la Bible, qui attribue à chaque être humain une dignité unique, indépendamment de son origine, de la couleur de sa peau et de ses convictions.

 

1 : SRF Regionaljournal, 1.12.2022

2 : Berner Zeitung, 22.11.2022

3 : Source : Office fédéral de la statistique

4 : Source : Revue Vivre Ensemble, mars 2013

5 : Lévitique 6,24ss

Cet article a été publié pour la première fois en allemand le 01 février 2023 dans le Forum Integriertes Christsein.

 

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Jacques Ellul est aujourd’hui considéré comme l’un des principaux penseurs du mouvement français de la Décroissance, qui se forme depuis le début du millénaire environ et dont je m’occupe dans mon livre « Le pas de côté ». On ne peut pas mettre Ellul dans une case. Il était à la fois résistant, connaisseur de Marx et anticommuniste, ce qui le distinguait de tant de penseurs français aujourd’hui (encore) très vénérés qui, malgré tous les crimes humains et environnementaux évidents commis sous Staline et au-delà, voyaient dans le communisme d’URSS la seule alternative au capitalisme.

Il était libertaire, proche de l’esprit des situationnistes et ami de Guy Debord, mais en même temps chrétien croyant, ce qui rendait impossible à ses yeux une admission dans le cercle restreint de Debord. Ellul s’est opposé activement et « localement » à l’enlaidissement des régions françaises par l’industrie, les infrastructures, le tourisme et le « progrès » en général. Plus théoriquement et « globalement », il a décrit très tôt, en tant qu’auteur de dizaines de publications majeures, des phénomènes et des contextes dont les conséquences catastrophiques n’apparaîtront que plus tard, et en partie seulement aujourd’hui – la propagande moderne, la mondialisation, le nucléaire, les nanotechnologies et le génie génétique, le « progrès » comme substitut de la religion, l’uniformisation de l’homme, le rôle de l’État, bref : le « totalitarisme technologique », avec toutes ses conséquences psychologiques, sociales et écologiques.

Surtout, il est resté toute sa vie fidèle à ses convictions et n’a jamais cherché les honneurs académiques ou médiatiques. Il s’est d’abord fait connaître aux États-Unis, après la traduction et la publication de son premier livre, La Technique, par l’intermédiaire d’Aldous Huxley. L’étude de ses écrits dans les pays anglophones est donc toujours aussi importante. En France, son pays d’origine, il vient d’être (re)découvert, notamment en tant qu’auteur de l’expression « penser globalement, agir localement », devenue presque une marque.

13 thèses sur la « technologie

Il est difficile de résumer l’œuvre très vaste d’Ellul en quelques phrases tangibles dans le cadre d’un petit article. Jean-Luc Porquet, spécialiste d’Ellul, compte les analyses suivantes parmi les plus importantes et les plus actuelles d’Ellul – le terme « technologie » (chez Ellul technique) doit être compris ici comme l’ensemble des applications de la connaissance scientifique, à l’instar de la « mégamachine » de Lewis Mumford :

1. La technologie rend l’avenir imprévisible.
Personne ne sait à quoi ressemblera le monde dans vingt ans. Un exemple : en 1965, Gordon Moore a correctement prédit que la puissance des ordinateurs et la capacité des puces doubleraient tous les ans et demi, mais personne n’aurait pu imaginer les conséquences de cette évolution il y a encore quelques années.

2. La technologie n’est ni bonne ni mauvaise.
Cela ne signifie pas qu’elle est neutre et que tout dépend de son application. Son développement se fait en dehors de toute morale, l’utilisation négative, militaire, inhumaine se fait parallèlement à l’utilisation positive.

3. La technologie ne cesse de croître en raison de sa logique interne.
Des découvertes et des développements d’abord indépendants les uns des autres se combinent et se renforcent, conduisant à de nouvelles découvertes et à de nouvelles applications, que l’on pense à la génétique ou à la nanotechnologie qui se répandent de plus en plus. Ce qui peut être fait sera fait.

4. La technologie crée des problèmes qu’elle promet de résoudre grâce à de nouvelles techniques.
Qu’il s’agisse de la pollution de l’environnement, du changement climatique, de la disparition des espèces, des déchets nucléaires – tous les grands problèmes et beaucoup de « petits » problèmes seulement en comparaison, comme par exemple les maladies de civilisation, sont des conséquences du développement technologique, et le seul remède supposé est « plus de cela ».

5. On ne prend conscience des problèmes de la technologie que lorsqu’ils sont inextricables et massifs.
Les changements que nous, les nations industrialisées, avons provoqués (climat, toxines, disparition d’espèces, etc.) concernent l’ensemble du globe ; nous ne ressentons toutefois les effets de nos actions qu’avec des années de retard.

6. La technologie n’est pas démocratique.
Personne ne choisit le « progrès » ; dans le meilleur des cas, nous sommes informés ou invités en tant que profanes à une table ronde remplie d’experts et de décideurs.

7. La technologie est devenue une religion.
Le « progrès » et la croissance sont des dogmes, ceux qui les critiquent sont des hérétiques et sont mis au ban des médias.

8. La technologie renforce l’État, qui à son tour pousse la technologie.
Ellul a mis en garde le mouvement environnemental contre une politisation dans le système existant et, de manière générale, contre une surveillance et une répression croissantes sous prétexte écologique.

9. Les entreprises transnationales sont des descendantes de la technologie.
A l’époque d’Ellul, il en allait de même pour l’industrie chimique et pharmaceutique qu’aujourd’hui pour Google, Facebook ou Amazon : Le « progrès » détermine l’économie et inversement, l’État, la société et l’homme en leur sein sont subordonnés.

10. Une société technologique a besoin de propagande.
L’État « forme » l’opinion des électeurs pour qu’ils croient vouloir ce qui a été décidé pour eux.

11. La publicité et la tromperie technologique (« bluff ») sont les moteurs de la société technologique.
La publicité est la propagande de la société technologique et de consommation. Ses milliards financent les médias audiovisuels et la presse « libre », ses contenus façonnent les opinions, les goûts et les styles de vie.

12. La technologie rend toutes les cultures égales ; elle est la véritable mondialisation.
Que ce soit dans le pays voisin, en Chine ou chez les « peuples indigènes », les soi-disant bienfaits de l’industrie occidentale nivellent tôt ou tard toutes les différences culturelles.

13. la technologie épuise les ressources naturelles.
Ce qui semble banal aujourd’hui, Ellul le savait déjà en 1954 : le « progrès » se heurte à des limites naturelles.

Comme nous l’avons dit, les idées d’Ellul sont à peine esquissées. On voit qu’il fait sans aucun doute partie des penseurs « radicaux », au sens positif du terme, pour qui il ne s’agit pas de trouver des solutions techniques à des problèmes identiques, mais de comprendre les maux du monde moderne à partir de leur racine (radix en latin). Il reste à espérer qu’au moins ses œuvres les plus importantes seront bientôt accessibles aux lecteurs francophones.

 

Illustration © Stéphane Torossian, tirée du livre : Cédric Biagini, David Murray, Pierre Thiesset (éd.) : Aux origines de la décroissance. Cinquante penseurs. Paris : L’Echappée 2017.

Une version longue de l’article est parue dans le n° 59 de la revue philosophique Lichtwolf (septembre 2017).

 

Bibliographie sélective en français et en anglais (classée par date de parution originale) :

Money and Power. Trans. LaVonne Neff. Downers Grove, IL: InterVarsity, 1984. Basingstoke, England: Marshall Pickering, 1986. Eugene, OR: Wipf & Stock, 2009.
L’homme et l’argent (Nova et Vetera). Neuchâtel: Delachaux & Niestlé, 1954. Lausanne: Presses Bibliques Universitaires, 1979.
Reprinted in Le défi et le nouveau: œuvres théologiques, 1948–1991. Paris: Table ronde, 2006, 2007.

The Technological Society. Trans. John Wilkinson. New York: Knopf, 1964. London: Jonathan Cape, 1965. Rev. ed. New York: Knopf, 1967.
La technique, ou, l’enjeu du siècle. Paris: Colin, 1954. Paris: Économica, 1990, 2008.

Propaganda: The Formation of Men’s Attitudes. Trans. Konrad Kellen and Jean Lerner. New York: Knopf, 1965. New York: Random, 1973.
Propagandes. Paris: Colin, 1962. Paris: Économica, 1990, 2008.

The Political Illusion. Trans. Konrad Kellen. New York: Knopf, 1967. New York: Random House, 1972.
L’illusion politique. Paris: Robert Laffont, 1965. Paris: Livre de poche, 1977. Paris: Librairie Générale Française, 1977. Paris: Table ronde, 2004, 2012.

A Critique of the New Commonplaces. Trans. Helen Weaver. New York: Knopf, 1968. Eugene, OR: Wipf & Stock, 2012.
Exégèse des nouveaux lieux communs. Paris: Calmann-Lévy, 1966. Paris: Table ronde, 1994, 2004.

Métamorphose du bourgeois. Paris: Calmann-Lévy, 1967. Paris: Table ronde, 1998, 2012.

Les Chrétiens et l’État. With Jacques Jullien and Pierre L’Huillier. Tours: Mame, 1967.

Autopsy of Revolution. Trans. Patricia Wolf. New York: Knopf, 1971. Eugene, OR: Wipf & Stock, 2012.
Autopsie de la révolution. Paris: Calmann-Lévy, 1969. Paris: Table ronde, 2008.

De la révolution aux révoltes. Paris: Calmann-Lévy, 1972. Paris: Table ronde, 2011.

Hope in Time of Abandonment. Trans. C. Edward Hopkin. New York: Seabury, 1973. Eugene, OR: Wipf & Stock, 2012.
L’espérance oubliée. Paris: Gallimard, 1972. Paris: Table ronde, 2004.

The Ethics of Freedom. Trans. Geoffrey Bromiley. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1976. London: Mowbrays, 1976.
Éthique de la liberté. V. 1, Paris: Librairie Protestante, 1973. Geneva: Labor et Fides, 1973. V. 2, 1974. V. 3, Paris: Centurion, 1984.

The New Demons. Trans. C. Edward Hopkin. New York: Seabury, 1975. London: Mowbrays, 1975.
Les nouveaux possédés. Paris: Fayard, 1973. Paris: Mille et une nuits, 2003.

The Betrayal of the West. Trans. Matthew O’Connell. New York: Seabury, 1978.
Trahison de l’Occident. Paris: Calmann-Lévy, 1975. Paris: Princi Negue, 2003.

The Technological System. Trans. Joachim Neugroschel. New York: Continuum, 1980.
Le système technicien. Paris: Calmann-Lévy, 1977. Paris: Cherche-midi, 2004, 2012.

The Empire of Non-Sense: Art in the Technological Society. Trans. Michael Johnson and David Lovekin. Winterbourne, UK: Papadakis, 2014.
L’empire du non-sens: l’art et la société technicienne. Paris: Presse Universitaires de France, 1980.

The Humiliation of the Word. Trans. Joyce Main Hanks. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1985.
La Parole humiliée. Paris: Seuil, 1981. Paris: Table ronde, 2014.

Changer de révolution: l’inéluctable prolétariat. Paris: Seuil, 1982. Paris: Table ronde, 2015.

Anarchy and Christianity. Trans. Geoffrey Bromiley. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1991. Eugene, OR: Wipf & Stock, 2011.
Anarchie et Christianisme. Lyon: Atelier de Création Libertaire, 1988. Paris: Table ronde, 1998, 2001.

The Technological Bluff. Trans. Geoffrey Bromiley. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1990.
Le bluff technologique. Paris: Hachette, 1988, 1990, 2004. Paris: Pluriel, 2012.

What I Believe. Trans. Geoffrey Bromiley. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 1989.
Ce que je crois. Paris: Grasset, 1987, 1989.

https://www.jacques-ellul.org/

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