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L’initiative contre la SSR sera soumise au vote le 8 mars. Au lieu des 335 francs actuels, la SSR ne coûterait plus que 200 francs aux utilisateurs. Cette réduction des redevances revient à laisser le pouvoir de l’information aux mains des milliardaire et ses grandes entreprises de médias.

Le recul de la démocratie dans toutes les régions du monde est également lié à la polarisation de l’information due à la concentration des médias et aux algorithmes d’Internet. Dans ce contexte, il est essentiel de maintenir une source d’information relativement fiable et répandue telle que la SSR. Car la démocratie a besoin de vérité et d’informations équilibrées.

Changement dans les médias en Suisse – L’argent et les idéologies des riches prennent-ils le dessus ?

Au cours des dernières décennies, le nombre de journaux régionaux en Suisse a diminué, principalement en raison de fusions et de rachats. Ceux qui restent sont concentrés entre les mains d’un nombre toujours plus restreint de propriétaires et sont en partie rachetés et fusionnés par des milliardaires.

  • Tamedia détient près de 50 % du marché suisse des journaux
  • AZ/NZZ détient près de 20 % en Suisse alémanique
  • Ringier et, avec lui, la maison d’édition Axel Springer concentrent également une grande partie
  • Tito Tettamanti a été le premier milliardaire à acheter la maison d’édition Jean Frey en 2001 et à changer l’orientation de son magazine Weltwoche. En 2010, c’est au tour de la Basler Zeitung, qui, malgré les dénégations de Christoph Blocher, est tombée entre ses mains. En 2018, Blocher a vendu la BaZ à Tamedia, mais a reçu en échange toute une série d’hebdomadaires gratuits qui touchent désormais plus d’un demi-million de foyers chaque semaine et véhiculent largement la propagande de l’UDC.

Dans ces conditions, le paysage médiatique s’est légèrement déplacé vers la droite au cours des dernières décennies. Les médias chrétiens sont également concernés. Eux aussi dépendent des grands donateurs et de leur opinion. Certaines voix s’élèvent pour dire que c’est une bonne chose, car les médias ont toujours été plutôt de gauche. Le mythe, volontiers entretenu par divers milieux, selon lequel les médias seraient de gauche ne résiste pas à l’analyse scientifique : une étude menée par l’Université de Zurich entre 2018 et 2023 montre un regroupement plutôt centriste, avec des écarts vers la gauche et vers la droite. La SRF n’est apparemment pas non plus de gauche. En outre, l’évaluation régulière de l’Université de Zurich sur la couverture médiatique des initiatives et d’autres votations montre que les causes de gauche ne s’en sortent généralement pas mieux… Mais la majorité des journalistes ne sont-ils pas «de gauche» ? Une enquête de la ZHAW semble leur donner raison. Cependant, ce sont apparemment les éditeurs, et non les journalistes, qui décident de la direction à prendre. L’orientation des médias est manifestement plus libérale que conservatrice, mais tout aussi libérale à droite qu’à gauche.

Un regard sur l’étranger : où cela peut mener

D’autres pays ont déjà fait un pas en avant dans ce domaine :

  • Au Royaume-Uni, Rupert Murdoch et d’autres conservateurs de droite ont racheté de nombreux médias dès les années 70 et ont réussi, grâce à leur propagande, à faire élire Margaret Thatcher et à promouvoir son idéologie de désolidarisation.
  • En France, Vincent Bolloré s’est construit au cours des 20 dernières années une position similaire à celle de Murdoch, tout comme les familles Dassault et Pierre-Edouard Stérin. Plusieurs études se sont penchées sur la concentration des médias en France. Libération résume la situation comme suit : en février 2022, 11 milliardaires détenaient 81 % des ventes de quotidiens nationaux, 95 % des hebdomadaires d’intérêt général, 47 % des parts d’audience radio et 57 % des parts d’audience télévision. Parmi les milliardaires qui dominent le marché des médias, Vincent Bolloré se distingue particulièrement. Cette concentration a entraîné un essor encore plus fort des mouvements conservateurs de droite en France que dans le reste de l’Europe occidentale.
  • Aux États-Unis, le processus de fusion des médias et de réduction de la couverture médiatique locale est en cours depuis longtemps. Aujourd’hui, seuls les milliardaires peuvent se permettre d’acheter des médias. Ceux-ci exercent désormais une influence plus forte : Jeff Bezos de Amazon a racheté le Washington Post, autrefois plutôt de gauche, et a renforcé le blocage des reportages critiques en 2025. Ces dernières années, des personnes exposés à la critique ont commencé à intenter des procès en dommages-intérêts se chiffrant en millions contre les médias qui publient des articles qui leur déplaisent (Weaponized Lawsuit), ce qui peut entraîner un « effet dissuasif », c’est-à-dire une autocensure. Le président Trump a encore accru cette pression par de nombreuses poursuites judiciaires se chiffrant en milliards, des menaces et des mesures légales. CBS a ainsi dû être vendue à l’un de ses amis. Son émission satirique très populaire avec Stephen Colbert, critique de Trump, sera arrêtée en mai 2026.

Dans le cadre de l’objectif visant à faire taire les opposants, le financement des chaînes de télévision publiques aux États-Unis a également été supprimé. Cela montre un parallèle avec la Suisse, où l’initiative SRG émane également du parti le plus proche de Trump (et dont les figures de proue, Blocher et Köppel, sont des sympathisants du président américain).

Nous avons besoin de médias indépendants et désintéressés pour lutter contre la propagande

Dans le même temps, de plus en plus de personnes s’informent sur Internet et y trouvent souvent des informations et des algorithmes appartenant à des milliardaires tels que Mark Zuckerberg et Elon Musk, qui ont parfois des intentions de propagande d’extrême droite. Ils laissent également libre cours à la désinformation, à la diffamation et à la propagande haineuse. Nous sommes passés d’une ère d’information à une ère de désinformation.
En cette période de tensions croissantes et de polarisation sociale, nous avons besoin de médias qui disposent encore de suffisamment de temps pour produire des reportages bien documentés et non motivés par des intérêts particuliers, qui, comme la SSR, doivent respecter un temps d’antenne équilibré pour tous les partis et qui sont en mesure de vérifier correctement les faits. Car si seuls les intérêts sont poursuivis, c’est la propagande qui prévaut, et non la vérité. En tant que chrétiens attachés à la vérité, nous devrions considérer cela comme une situation d’urgence.
On entend parfois dire que la SSR est « contrôlée par l’État » et fait de la propagande d’État. Or, ces accusations découlent de théories du complot et de la crainte d’un État tout-puissant (idée encouragée par les milieux économiques intéressés par une plus grande liberté). En effet, en Suisse, « l’État » n’est pas de gauche (voir le Conseil fédéral et le Conseil national) et dispose de beaucoup moins de pouvoir que dans d’autres pays, sans parler de son influence sur le contenu des programmes télévisés. Ceci contraste fortement avec les exemples susmentionnés des chaînes appartenant à des milliardaires. C’est précisément l’enjeu du vote du 8 mars 2026. Allons-nous nous laisser séduire par la réduction de 135 francs de la redevance télévisuelle ?

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Alors que les réseaux sociaux favorisent la polarisation et les bulles d’opinion, les Églises hésitent à aborder des sujets controversés par crainte de divisions. Dans cet article, Jean-David Knüsel, membre de longue date de ChristNet, propose aux chrétiens des pistes pour retrouver le plaisir d’échanger leurs opinions avec leurs frères et sœurs.

Parmi les crises que nous traversons se trouve une crise du dialogue. Elle se manifeste d’un côté par les bulles d’information, le fait de côtoyer principalement du contenu ou des personnes partageant nos opinions. On découvre alors beaucoup moins des points de vue ou vécus qui pourrait déstabiliser et faire grandir notre positionnement. D’un autre côté, contradictoire en apparence seulement, on assiste à des prises de positions polarisées, tranchantes, excluantes, catégorisant les personnes sur des opinions: woke – antiwoke, végan, antivax, complotiste, fasciste, … On se retrouve alors à expérimenter principalement un dialogue improductif voire violent entre personnes de bulles différentes, cela régulièrement en ligne, mais parfois aussi dans nos interactions. On perd donc de plus en plus goût et foi au dialogue humain, qui est pourtant parmi les plus belles choses à vivre pour des relations fécondes pour nos parcours et nos liens, comme pour la santé d’une démocratie.

Lors de la journée de la Plateforme du Christianisme Solidaire de 2024, un groupe de travail s’est constitué avec l’objectif de promouvoir le dialogue humain direct. Il a élaboré un flyer à imprimer chez soi, qui thématise l’enjeu et donne quelques pistes et outils pour mieux vivre le dialogue là où il est menacé. Il est disponible ici. Un outil à lire et partager pour retrouver et redonner goût au dialogue.

Impulsions données par une émission de télévision

Dans la même visée, le groupe de travail a été encouragé par une démarche audacieuse et plutôt bien réussie entreprise par une équipe de production de la RTS: la série d’expériences de téléréalité « Week-end »: « Weekend à la ferme » (sur le véganisme), « Guerre des sexes au chalet » (féminisme), et « Weekend entre ennemis » (wokisme). Chaque fois quatre personne dans chaque camps, aux profils très différents, vivent ensemble un weekend, en partageant les repas, animations et temps d’échange, pour expérimenter et donner à voir un dialogue humain. On n’y découvre pas que des arguments, mais surtout des personnes, avec leur histoire, et parfois un respect profond ou des liens innattendus qui peuvent se tisser.

Peur des divisions

Cette menace posant sur le vécu du dialogue dans la société pose aussi la question du vécu du dialogue dans l’église. La plupart des églises évitent d’évoquer directement dans les temps communs les sujets sensibles, par crainte de créer des divisions. La crainte est sans doute légitime, mais ne pas en parler est-ce une solution? Le risque n’est-il pas d’empêcher que des sujets de préoccupations importants dans la vie des fidèles ne soient pas exposés à la lumière que peut porter dessus l’évangile? D’arriver au final à une foi très abstraite, en exprimant ensemble que des mots dont le sens est déconnecté des principaux enjeux actuels? De favoriser la vulnérabilité des fidèles à toutes les idéologies circulantes?

Les Églises sont appelées à vivre l’unité dans la diversité

Pourtant les églises ont un réel potentiel de témoigner d’un dialogue fécond dans une société qui en a cruellement besoin aujourd’hui. En effet, l’église est appelée à réunir des générations différentes, des milieux sociaux et des cultures différentes, autour de la personne du Christ. Jésus a donné des bases si belles et solides pour vivre l’unité dans la diversité pour celles et ceux qui se sont mis à sa suite. En brassant des sensibilités divergentes dès la première communauté de disciples, Jésus appelle son église à expérimenter et témoigner d’une unité qu’on pourrait qualifier de surnaturelle. Pour cela il enseigne l’humilité en exigeant de demander et d’accorder quotidiennement le pardon. Il met l’amour qui se met librement au service de l’autre au-dessus de toute autre valeur. Et surtout il se donne lui-même par son Esprit à vivre dans l’intimité en communion à chaque croyante et croyant. On peut alors expérimenter dans nos relations, à travers les cultures et les générations, ce même Christ qui habite en l’autre et nous relie. On découvre être frère, soeur, un, en connaissant, en vivant, ce même Christ, d’une manière différente et similaire à la fois. Face à tout cela, est-ce qu’une perception différente sur le “wokisme” devrait nous faire peur? Osons échanger dans l’humilité avec nos frères et soeurs dans la foi sur les sujets sensibles et importants et cherchons ainsi à grandir en pertinence et dans l’unité en Christ.

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Dans une première partie consacrée au même sujet, publiée le 18 décembre 2025, notre auteur s’est penché, d’un point de vue sociologique, sur la question de savoir pourquoi les chrétiens soutiennent régulièrement des figures autocratiques. Il approfondit désormais le sujet d’un point de vue théologique.

Vu de l’extérieur, ce phénomène semble étrange : c’est précisément dans les milieux religieux, qui prônent l’amour du prochain, la miséricorde et les enseignements de Jésus, que les politiciens autoritaires trouvent souvent leurs plus fidèles partisans. Cela est particulièrement évident aux États-Unis, où une grande partie du mouvement évangélique considère Donald Trump comme un « instrument de Dieu ».
La question n’est pas seulement politique, mais aussi profondément théologique : pourquoi les croyants sont-ils enclins à faire confiance aux dirigeants autoritaires ? Et comment cette tendance peut-elle être examinée d’un point de vue chrétien critique ?

  1. L’attrait de l’autoritarisme : quand le pouvoir inspire confiance sur le plan religieux
    Depuis des années, les théologiens et les sociologues des religions soulignent que certaines images de Dieu influencent le comportement politique. Dans le contexte de l’Ancien Testament en particulier, Dieu apparaît comme un souverain universel, un roi qui combat, juge et exige une loyauté absolue (cf. Ps 2). Cette conception du pouvoir procure un sentiment de sécurité et d’identité – et elle est profondément ancrée dans la tradition chrétienne.
    Pour de nombreux croyants, cela crée une familiarité intuitive avec le pouvoir absolu. Pour ceux qui croient en un souverain souverain, un leader politique fort ne semble pas étrange au premier abord, mais plutôt structurellement familier. Si celui-ci utilise en outre une rhétorique religieuse, il apparaît souvent comme le représentant terrestre de l’ordre divin. Le lien entre autoritarisme religieux et autoritarisme politique n’est donc pas inévitable, mais explicable.
  2. La piété légaliste et la traduction politique de « Law and Order »
    La Torah, un système complexe de commandements, de prescriptions et de normes morales, est au cœur de la conception du monde et de Dieu dans l’Ancien Testament. La vie religieuse d’Israël était marquée par des frontières claires, des exigences morales et une structure normative forte. Le psaume 119 célèbre cet ordre divin dans de nombreux versets. Cette empreinte morale et normative se retrouve encore aujourd’hui dans de nombreux milieux chrétiens conservateurs. Dans ces milieux, l’action politique est évaluée sous l’angle de la préservation de l’ordre moral.
    Lorsqu’un homme politique annonce des règles claires, une application stricte et une discipline morale, il répond à un besoin familier dans le domaine religieux. La complexité et l’ambiguïté, conditions fondamentales d’une société pluraliste, sont en revanche perçues comme menaçantes ou pour le moins dérangeantes. Il en résulte une affinité pour les politiciens qui utilisent une logique manichéenne : ils semblent moralement cohérents, tandis que les politiques nuancées sont souvent perçues comme faibles ou floues.
  3. La peur comme catalyseur théologique
    Les recherches sur l’autoritarisme politique montrent que plus l’incertitude est forte, plus le désir d’ordre est grand. Les chrétiens ne font pas exception à la règle, bien au contraire : les milieux religieux réagissent de manière particulièrement sensible aux changements sociaux qui semblent remettre en question l’orientation morale, les structures familiales ou l’identité culturelle. La migration, la mondialisation, les changements moraux ou l’accélération technologique peuvent être perçus comme une menace. C’est précisément dans ces moments-là que « l’homme fort » devient attrayant. Il ne promet pas le dialogue, mais la décision. Pas des processus, mais des résultats. Pas de complexité, mais de la clarté.
    Cela rappelle fortement les expériences religieuses d’orientation et de guidance – mais sans leur profondeur spirituelle. Le parallèle est toutefois trompeur : alors que l’orientation divine se caractérise par l’amour et le pardon, la politique autoritaire repose généralement sur la peur et la ségrégation.
    Les cultures religieuses, caractérisées par une forte orientation vers la loi, des prétentions à la vérité absolue et une image hiérarchique de Dieu, ont tendance à accepter les structures autoritaires dans le monde entier. C’est pourquoi le phénomène du piège du dictateur est également perceptible dans d’autres religions et cultures, telles que l’islam ou l’hindouisme.
    Le national-socialisme en Allemagne a montré à quel point ce modèle peut être dangereux. Sous la République de Weimar, les chrétiens craignaient non seulement l’instabilité économique et politique, mais aussi la décadence morale et le chaos social. L’attitude autoritaire d’Hitler, sa promesse d’ordre et de restauration nationale ont trouvé un écho favorable auprès de nombreux chrétiens. L’« Église confessante » était minoritaire. La majorité a adhéré, activement ou tacitement, à un régime qui, d’un point de vue chrétien, contredisait sans ambiguïté l’esprit du Christ.
  4. La correction christologique : pourquoi Jésus est le contre-modèle du leader autoritaire
    Le point spirituel décisif est le suivant : l’éthique politique chrétienne ne peut être dérivée du concept de domination de l’Ancien Testament. Elle doit être fondée sur le Christ. Cela signifie que Jésus est au centre de la formation du jugement politique.Le Nouveau Testament présente un Messie
    · qui renonce au pouvoir au lieu de l’instrumentaliser,
    · qui refuse la violence au lieu de la légitimer religieusement,
    · qui recherche les groupes marginaux au lieu de les exclure,
    · qui aime ses ennemis au lieu de les détruire,
    · qui recherche le dialogue au lieu de durcir les fronts,
    · qui renonce au sacrifice au lieu d’exiger des sacrifices.Le nettoyage du temple – souvent utilisé à tort pour justifier la « colère sacrée » – est, d’un point de vue théologique, une exception et non un principe. Le pouvoir de Jésus n’est pas autoritaire, mais doux, non pas dominateur, mais au service des autres. Jésus représente ainsi un contre-modèle radical aux figures autoritaires.
  5. Conséquences pour la formation du jugement politique des chrétiensLes chrétiens sont invités à prendre des décisions politiques non pas par peur, nostalgie ou alarmisme moral, mais par maturité spirituelle. Cela signifie :
  • Auto-évaluation critique
    Quelles sont mes préférences politiques qui sont dictées par la peur ?
Lesquelles sont dictées par mon besoin de contrôle ?
Lesquelles sont dictées par mon image de Dieu ?
  • Le Christ comme clé herméneutique
    Le style de gouvernance et de vie d’un homme politique correspond-il à celui de Jésus ?
Traite-t-il les faibles avec dignité ?
Promouve-t-il la vérité, la miséricorde et la justice ?
  • Sensibilité à l’abus de pouvoir
    La foi chrétienne est fondamentalement critique à l’égard du pouvoir humain.
Quiconque accumule du pouvoir doit donc être évalué avec une attention particulière.
  • Promotion des vertus démocratiques
    Le dialogue, le pluralisme et le compromis ne sont pas des faiblesses, mais le reflet de la dignité humaine. Ils correspondent à la manière dont Jésus prend les gens au sérieux, même ses adversaires.
    Les chrétiens ne tombent pas dans le piège des dictateurs parce qu’ils seraient mauvais ou irréfléchis. Ils y tombent parce que certains modèles religieux peuvent être détournés à des fins politiques : le besoin d’ordre, le désir d’orientation et la peur de l’inconnu. Le moyen de sortir de ce piège ne passe pas par l’idéologie, mais par la théologie. Par Jésus-Christ. Par sa manière de régner. Par sa manière d’être humain. Ceux qui le suivent ne vénèrent pas le pouvoir sans discernement. Ceux qui le contemplent ne font pas de la peur leur référence, mais de l’amour. Et ceux qui le prennent au sérieux voient clair dans toute forme de séduction autoritaire.

PodcastCet article est basé sur un épisode de podcast datant de 2020.
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Un regard sur l’histoire et le présent le révèle : les chrétiens aiment suivre des dirigeants autoritaires. Quelles en sont les raisons ? Martin Benz se penche sur cette question.

Pourquoi les chrétiens aiment-ils tant élire des dictateurs ? Cette question est bien sûr provocatrice, et je ne veux en aucun cas insinuer que tous les chrétiens agissent ainsi. Il est néanmoins intéressant de constater que parmi les croyants conservateurs, nombreux sont ceux qui ont tendance à voter pour des dirigeants forts ou des autocrates, des personnes comme Trump, qui détiennent la vérité et racontent leur propre histoire.

C’est ce que nous observons actuellement aux États-Unis, où Trump bénéficie d’un fort soutien de la part des « évangéliques blancs ». Ce groupe le soutient sans réserve et représente un important potentiel électoral. Nous avons observé le même phénomène aux Philippines avec le président Duterte, un dirigeant très rigoureux et impitoyable qui a été élu dans le pays le plus catholique du monde avec le soutien de la majorité catholique. Au Brésil, le président Bolsonaro a pu compter sur un large soutien des évangéliques pentecôtistes. Il en va de même pour Poutine en Russie, qui est soutenu par l’Église orthodoxe, ou pour le parti conservateur de droite en Pologne, en collaboration avec l’Église catholique. Malheureusement, nous retrouvons également cette tendance en Allemagne, où de nombreux chrétiens sympathisent avec l’AfD ou votent même pour ce parti.

Quelles en sont les causes ?

À quoi cela est-il lié ? Pourquoi les chrétiens sont-ils si vulnérables au « piège du dictateur » ? Voici trois explications possibles :

  1. La conception de Dieu dans l’Ancien Testament
    D’une part, cela a à voir avec notre conception de la souveraineté de Dieu, qui est fortement influencée par l’Ancien Testament. Dans ce dernier, Dieu se présente souvent comme le souverain absolu : le Dieu tout-puissant, le souverain du monde entier, qui se tient devant son peuple et détruit ou destitue les autres peuples ou dieux. Dans les Psaumes en particulier (par exemple le Psaume 2), nous trouvons des passages qui parlent de cette souveraineté illimitée. Même lorsque les peuples se rebellent, Dieu consolide son règne et met fin à la résistance. Tous doivent se soumettre ; sa volonté est absolue.
    Cette image de la souveraineté absolue de Dieu nous est familière et nous procure un sentiment de sécurité : lorsqu’on appartient à ce Dieu, on est du côté des vainqueurs. Cela a des aspects positifs, tels que la sécurité et le soutien. Mais lorsqu’on s’est habitué à cette forme de souveraineté absolue, une souveraineté terrestre qui a ce caractère « militant » ou absolu nous semble également familière. Un chrétien n’est pas aussi réticent face aux structures autoritaires sur terre. Si un dirigeant suggère en plus qu’il agit au nom de Dieu, de nombreux chrétiens se disent : « C’est un homme dont nous avions besoin. » Même si les libertés sont restreintes ou les minorités opprimées, tant que les chrétiens peuvent pratiquer leur religion, cela est accepté.
  2. Le désir de « loi et ordre »
    Une deuxième raison est que, dans l’Ancien Testament, le règne de Dieu repose fortement sur des lois, des commandements et des prescriptions. Il existe une conception morale élevée, définie par des instructions claires (la Torah). Ce principe de « loi et ordre » est loué dans l’Ancien Testament (par exemple dans le Psaume 119). Les règles sont perçues comme positives et les infractions sont sévèrement punies.
    Lorsqu’un dirigeant terrestre met l’accent sur les règles, les lois et « l’ordre public », cela convient parfaitement aux chrétiens conservateurs. Ils se sentent obligés d’élire quelqu’un qui affiche une « position claire » et qui instaure l’ordre. Un dirigeant qui semble « mou » leur inspire de la méfiance.
    C’est également un problème pour l’Église, qui a pris l’habitude de se poser en moralisatrice. Cela explique pourquoi le scandale des abus sexuels dans l’Église catholique pèse si lourd : ceux qui se présentent comme des moralisateurs et prêchent des règles strictes (par exemple en matière de remariage) perdent énormément de crédibilité lorsque des crimes sont commis dans leurs propres rangs.
  3. Le facteur peur
    Le troisième aspect est étroitement lié au deuxième : la peur. Plus nous nous sentons déstabilisés – que ce soit par le pluralisme, la mondialisation ou des conditions incertaines –, plus nous apprécions le retour de « l’ordre public ». Lorsque le monde devient chaotique et que les anciennes certitudes s’estompent, les gens réclament un « homme fort » qui leur offre une orientation. Ils acceptent que d’autres en fassent les frais, l’essentiel étant que leur propre système d’ordre soit rétabli.
    En période de crise, les pays sont particulièrement vulnérables aux dictateurs. Malheureusement, on se rend souvent compte trop tard qu’on a élu la mauvaise personne, c’est-à-dire lorsque nos libertés sont restreintes. Comme les chrétiens sont habitués à ce que Dieu leur donne des repères et une sécurité grâce à des instructions claires, ils sont moins réticents à l’égard des dirigeants qui se montrent tout aussi autoritaires.

Parallèles historiques et interreligieux

Ce « piège dictatorial » ne concerne pas seulement les chrétiens. D’autres religions ayant une image similaire de Dieu y sont également sensibles, comme l’islam conservateur (par exemple l’État islamique, l’Iran ou la Turquie). Plus les gens sont « pieux », plus ils sont enclins à accepter des formes de gouvernement absolues où la religion et l’État ne font qu’un.

Nous avons également fait cette expérience en Allemagne. Après la Première Guerre mondiale, l’instabilité économique et politique a conduit de nombreux chrétiens à tomber dans le piège du dictateur et à voter pour Adolf Hitler. Seule une minorité au sein de l’Église confessante a compris cela. Pour la plupart, l’idée d’un pouvoir absolu et d’une « ligne claire » n’était pas étrangère.

Je peux facilement dire cela aujourd’hui depuis mon bureau. Je ne sais pas comment j’aurais agi à l’époque et si je n’aurais pas suivi le mouvement. Il est donc d’autant plus important que nous réfléchissions aujourd’hui et que nous comprenions ces mécanismes afin de ne pas retomber dans ce piège.

Jésus comme modèle politique

Je pense que pour notre éducation politique, nous n’avons pas besoin de l’Ancien Testament, mais de Jésus-Christ. Jésus a vécu un tout autre type de règne. Il était modeste, doux et humble de cœur. Son attitude envers les marginaux, les faibles et les pécheurs est pour moi programmatique. Sa critique de l’establishment religieux, qui cherchait à se rapprocher du pouvoir, est également novatrice.

Certains objecteront : « Mais Jésus a chassé les marchands du temple à coups de fouet ! » C’est vrai, mais cette scène est une exception, elle ne reflète pas le programme de sa vie. Ceux qui sont fortement influencés par l’image du souverain de l’Ancien Testament se précipitent sur cette scène, car elle correspond à leur propre vision du monde. Mais en Jésus, nous rencontrons un homme doux qui rejette toute forme de domination violente. Il n’appelle pas des légions d’anges, il ne riposte pas. Il est le pivot de notre éducation politique.

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Cet article est basé sur un épisode de podcast datant de 2020.
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En Suisse et dans le monde occidental, le thème de la politique migratoire est omniprésent. Il est actuellement au cœur du débat politique. L’auteur a cherché dans la Bible des indices permettant aux chrétiens de s’y retrouver dans ces discussions très controversées.

En Suisse et dans le monde occidental, le thème de la politique migratoire est omniprésent. Il est actuellement au cœur du débat politique. L’auteur a cherché dans la Bible des indices permettant aux chrétiens de s’y retrouver dans ces discussions très controversées.

Lorsque j’ai récemment suivi le débat de l’émission SRF Arena sur le thème des féminicides, la discussion s’est progressivement transformée en un débat sur la migration. Que ce soit dans les médias, sur les réseaux sociaux ou autour de la table familiale, rares sont les sujets qui suscitent autant de divergences d’opinions. Mais quelle position les chrétiens doivent-ils adopter dans ce débat ? Ou plutôt, quels enseignements pouvons-nous tirer de la Bible sur ce sujet ? J’ai exploré ces questions dans le cadre de mon travail de maturité. Dans cet article, je présente les principaux résultats de ce travail.

La politique migratoire étant un sujet très vaste, je me concentre sur la politique d’asile. La Suisse accorde protection et refuge aux personnes dont la vie ou l’intégrité physique sont menacées dans leur pays d’origine. Elles obtiennent l’asile et donc un permis de séjour. La conception concrète de la politique d’asile fait l’objet d’intenses discussions. Les principales revendications du camp restrictif comprennent une limitation de l’immigration des réfugiés et une réduction des prestations d’aide aux demandeurs d’asile. Mais cette position est-elle compatible avec les enseignements de l’Évangile ?

Une bonté imméritée : le privilège d’être Suisse

Dans Matthieu 27.46, Jésus rend son dernier souffle et meurt sur la croix. Ce moment symbolise non seulement la fin du calvaire du Christ, mais aussi la bonté de Dieu, qui s’exprime à travers le sacrifice de Jésus sur la croix et la rédemption du péché qui y est associée. Nous n’avons pas mérité cette bonté. C’est un cadeau. Être citoyen suisse est également un cadeau qui témoigne de la bonté de Dieu. Comparée à celle d’autres pays, la situation des Suisses est paradisiaque. Cette situation est un privilège et ne va absolument pas de soi. La question se pose alors de savoir ce qui nous empêche de partager cette bonté imméritée avec d’autres personnes en danger. Est-ce vraiment notre devoir en tant que chrétiens d’aider les demandeurs d’asile ?

Est-ce vraiment notre devoir en tant que chrétiens d’aider les demandeurs d’asile ?

Appel à l’aide dans la Bible : le bon Samaritain

Luc 10 relate une conversation entre Jésus et un docteur de la loi. Ce dernier demande comment obtenir la vie éternelle. Jésus répond à cette question en évoquant le commandement de l’amour. Mais le docteur de la loi veut se justifier et demande : « Qui est mon prochain ? » Jésus lui raconte alors la parabole du bon Samaritain. Le Samaritain aide l’homme juif blessé, bien qu’il existe une profonde hostilité entre les deux peuples. Il prend un risque, car il y a un danger d’être agressé et attaqué physiquement. Le Samaritain reconnaît la situation de la personne blessée et n’hésite pas à la soigner. Plus encore : il l’emmène dans une auberge et paie tous les frais d’hébergement et de soins. Jésus termine la conversation par cette exhortation : « Va, et fais de même. » Nous pouvons tirer de cette parabole les principes suivants :

  • Aide les personnes, quelle que soit leur origine.
  • Sois serviable, même si cela comporte un danger.
  • Adopte une attitude serviable envers les blessés.
  • Sois prêt à apporter un soutien financier.
  • Suis l’exemple du Samaritain.

Il est plausible d’appliquer ces principes à la relation entre les Suisses et les demandeurs d’asile. Tout comme l’homme juif, les demandeurs d’asile sont menacés et en danger de mort. En intervenant en tant que Suisses, nous pouvons, comme dans la parabole, libérer les demandeurs d’asile de cette situation menaçante et les sauver.

Qu’est-ce qui nous empêche d’agir comme le bon Samaritain ?

Mais malgré ces paroles claires de Jésus, qu’est-ce qui nous empêche de suivre sans crainte l’exemple du Samaritain ? Une aide illimitée aux demandeurs d’asile peut être contrebalancée par le risque de difficultés financières personnelles. Mais cet argument est-il valable à la lumière des Évangiles ? Dans Luc 12, Jésus met en garde contre la cupidité : « Gardez-vous avec soin de toute cupidité, car la vie d’un homme ne dépend pas de ses biens, même s’il est dans l’abondance. » Comme mentionné ci-dessus, tous nos biens sont l’expression de la bonté de Dieu. Pourquoi ne devrions-nous donc pas partager ces biens ? La parabole du bon Samaritain nous y invite explicitement. Dans la perspective de la vie éternelle, les biens matériels, l’argent et la prospérité sont éphémères et insignifiants par rapport à la gloire que le ciel nous promet. La peur des soucis financiers n’est-elle pas plutôt un attachement aux normes mondaines ? La Bible est claire à ce sujet : notre identité réside en Christ. Dans l’épître aux Philippiens 1.21, Paul écrit : « Car Christ est ma vie, et mourir est mon gain. » Notre regard est tourné vers le Christ, et le Christ nous invite à servir les personnes opprimées, sans défense et vulnérables.

Restreint ou charitable ?

Comme mentionné précédemment, les principales revendications de la position restrictive sont la limitation de l’immigration et la réduction des prestations d’aide aux demandeurs d’asile. Comparons maintenant cette position avec les conclusions tirées ci-dessus : les deux revendications d’une attitude restrictive visent à éviter des dépenses supplémentaires ou des problèmes sociaux en offrant moins d’aide. Au vu des passages bibliques évoqués, qui s’inspirent de la bonté de Dieu et de l’appel à venir en aide, les revendications en faveur de mesures restrictives sont difficilement conciliables avec les Évangiles. Elles sont même problématiques. Elles sont en contradiction avec les principes que nous transmettent les passages bibliques cités et de nombreux autres passages des Évangiles. Ainsi, la position restrictive semble difficilement défendable à la lumière des Évangiles.

Cette position restrictive ne peut donc être attribuée aux Évangiles. Elle repose plutôt sur la crainte de perdre des privilèges en tant que Suisses. À plusieurs reprises, les quatre Évangiles exhortent les hommes non seulement à bénéficier de la bonté de Dieu, mais aussi à la transmettre à ceux qui sont dans le besoin. Cela signifie que, du point de vue des quatre Évangiles, les chrétiens ne devraient pas soutenir une politique d’asile restrictive.

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L’Église et l’État, tiraillés entre leurs missions En Suisse, nous parlons d’une séparation entre l’Église et l’État, qui doit permettre la liberté de religion et la neutralité de l’État. Mais si leurs missions respectives viennent à se confondre, cela peut avoir de graves conséquences pour l’ensemble de la société.

Pour comprendre les relations actuelles entre l’Église et l’État dans le monde occidental, il faut se plonger dans l’histoire de l’Église. En effet, la révolution papale de la fin du XIe siècle a marqué le début d’une lutte sans fin entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel qui, selon Klaus Roth, a accéléré la formation du système étatique européen (2006 : 79). L’idée de l’État est donc le résultat d’attentes non satisfaites, selon lesquelles une coexistence harmonieuse entre l’empereur et le pape permettrait de convertir l’humanité entière à la foi chrétienne et d’instaurer un ordre conforme à la volonté de Dieu (cf. Schmitt 1950, 30, 96f.). Bien que la foi chrétienne ait retrouvé une importance centrale dans la formation des États pendant la Réforme et la Contre-Réforme (Roth 2006 : 89f.), l’État s’est émancipé de la tutelle religieuse du christianisme au cours de la Révolution française et est devenu souverain. Selon Ernst-Wolfgang Böckenförde (1982 : 64), la séparation de l’Église et de l’État n’était pas radicale, mais équilibrée. Ainsi, les deux pouvaient remplir leur mission indépendamment l’un de l’autre et interagir : l’État est le représentant de la loi et de l’ordre et l’Église la proclamatrice de l’Évangile.

Influence de l’Église sur l’État

La mission de l’Église, qui consiste à proclamer l’Évangile, est généralement considérée comme apolitique (Böckenförde 1982 : 82). Mais elle peut exercer une influence politique involontaire par le biais de l’effet de l’Évangile sur la société. C’est le cas, par exemple, lorsque des questions de morale et d’éthique sont soumises au vote et que les chrétiens, en tant que citoyens, utilisent leur voix de manière ciblée sur ces sujets (1982 : 83). Grâce à la neutralité de l’État et à la liberté de religion, le christianisme peut continuer à s’impliquer dans la vie sociale et parfois influencer l’ordre juridique (1982 : 66). En effet, les valeurs du christianisme constituent encore le fondement de l’ordre politique dans de nombreux pays occidentaux (1982 : 67f.). L’Église transmet les valeurs, car l’État ne peut le faire sans renoncer à sa neutralité religieuse. Cependant, une société pluraliste attend de l’Église qu’elle traduise ses valeurs de manière à ce que même les personnes sans lien avec le christianisme puissent les adopter et les intégrer dans leur propre vision du monde. La question se pose alors de savoir dans quelle mesure l’Église doit assumer son rôle de transmetteur de valeurs. Est-elle en mesure de remplir ainsi sa mission d’annonce de l’Évangile ou bien la dénature-t-elle par la sécularisation de ses valeurs ? Pour Böckenförde, une chose est sûre : « Contribuer à l’intégration d’une société pluraliste par la formation d’un consensus approprié ne fait pas partie de la mission spirituelle de l’Église. {…} La fidélité à sa mission peut la contraindre à tenir des propos et à agir de manière désintégratrice » (1982 : 71). Selon lui, l’Église ne doit pas s’engager en faveur de l’intégration d’un fondement libéral et démocratique qui contredit les principes chrétiens.

Tirer les leçons de l’histoire

Récemment, la démocratie en tant que forme de gouvernement a également été critiquée parce que les valeurs laïques ont gagné en influence dans la société et ont donc été plus souvent inscrites dans la loi (par exemple, le mariage pour tous). Cela a suscité le mécontentement de nombreux chrétiens et chrétiennes et un désir ardent de voir le royaume de Dieu s’instaurer sur terre. Il n’est donc pas surprenant qu’ils se rallient à un dirigeant politique qui défend leurs intérêts, ou du moins qui prétend le faire. C’est actuellement le cas, entre autres, aux États-Unis et au Salvador. On y observe de manière très frappante le mélange des rôles de l’Église et de l’État, qui entraîne un abandon des ordres démocratiques au profit de systèmes totalitaires.

Eric Voegelin et Raymond Aron qualifiaient ces régimes violents de « religions politiques » (Maier 2006 : 18). Ils y voient une tentative de donner une dimension quasi religieuse à l’ordre politique et des parallèles avec les modèles de la culture politique et religieuse unifiée de l’Antiquité. « Les régimes totalitaires modernes sont toutefois aussi le visage déformé d’un christianisme perverti, dont il ne reste que l’ordre extérieur, la contrainte et la discipline (2006 : 18f.). Avec leurs soi-disant « doctrines pures », ils auraient imité des développements problématiques de l’histoire du christianisme.

Il ne semble donc pas fortuit que l’émergence de régimes violents modernes s’accompagne d’une résurgence démesurée du culte de la personnalité, de la déification des dirigeants et des martyrs dans le contexte de la politique totalitaire (Maier 2006 : 19). Les événements actuels aux États-Unis illustrent très clairement cette situation. Ce qui ne devait être qu’un grand service commémoratif pour l’activiste et évangéliste assassiné Charlie Kirk a pris une dimension politique inquiétante avec le discours de Donald Trump, dans lequel il a insisté sur la nécessité de se venger de « la gauche radicale ». Ses déclarations contredisaient également celles d’Erika Kirk, qui avait pardonné au meurtrier de son mari (FOX 9 Minneapolis-St. Paul, 2025).

Au vu de ces événements, il est d’autant plus important de se rappeler pourquoi l’État s’est séparé de l’Église au fil des siècles. La séparation des deux institutions reste absolument nécessaire : premièrement, pour une coexistence pacifique au sein de la société ; deuxièmement, pour une liberté de religion qui nous permette, à nous chrétiens, de vivre notre foi publiquement et en privé sans être persécutés ; et troisièmement, pour que l’État et l’Église puissent chacun remplir leur mission. Dans une démocratie, l’État et l’Église peuvent remplir leurs missions, mais dans un système totalitaire, elles se dissolvent. Comme l’histoire nous l’enseigne, les régimes totalitaires sont souvent pseudo-chrétiens et imprégnés d’hérésies favorables au dirigeant en place. Tirons les leçons de l’histoire et prenons au sérieux l’avertissement de Hermann Heller : « L’État ne peut devenir totalitaire que s’il redevient un État et une Église en un, mais ce retour à l’Antiquité n’est possible que par un rejet radical du christianisme » (1929 : 56).

Engageons-nous donc en faveur d’une démocratie saine, imprégnée des valeurs chrétiennes, en Suisse, afin de pouvoir continuer à remplir notre mission d’annonce de l’Évangile !


Sources

Böckenförde, E-W. (1982) : État, société, Église. Dans : Böckle, F., Kaufmann, F-X., Rahner, K. et Welte, B. (éd.) (1982) : Christlicher Glaube in moderner Gesellschaft. Volume 15. Herder Freiburg. Fribourg-en-Brisgau. pp. 64-83.

FOX 9 Minneapolis- St.Paul (2025) : Cérémonie commémorative complète de Charlie Kirk. Youtube (consulté le 22/09/2025)

Heller, H. (1929) : L’Europe et le fascisme. de Gruyter. Berlin. pp. 56.

Maier, H (2006) : Un État constitutionnel démocratique sans christianisme – qu’est-ce qui serait différent ? Dans : Brocker, M., Stein, T. (éd.) (2006) : Christentum und Demokratie. WGB (Wissenschaftliche Buchgesellschaft). Darmstadt. pp. 18-19.

Roth. K. (2006) : Ordnungskrise von Kirche und Reich und die Genese des modernen Staates. Dans : Brocker, M., Stein, T. (éd.) (2006) : Christianisme et démocratie. WGB (Wissenschaftliche Buchgesellschaft). Darmstadt. pp. 79-92.

Schmitt, C. (1950) : Le nomos de la terre dans le droit international public. Dunker & Humblot. Berlin. pp. 30, 96f.

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L’initiative « Pour une politique climatique sociale – financée de manière fiscalement équitable » (Initiative pour l’avenir), qui sera soumise au vote le 30 novembre 2025, demande l’introduction d’un impôt sur les successions et les donations au niveau fédéral. Toute personne héritant ou donnant plus de 50 millions de francs suisses devrait payer 50 % d’impôts sur le montant excédant cette somme. Les personnes disposant d’une fortune importante devraient ainsi contribuer davantage au financement de la protection du climat et à une transformation socialement équitable de l’économie.

Depuis l’adoption de la loi sur la protection du climat en juin 2023, la Confédération dispose chaque année de 2 milliards de francs pour financer des mesures de protection du climat. Ces mesures comprennent, par exemple, le passage des énergies fossiles aux énergies renouvelables. Le comité d’initiative est convaincu que l’argent provenant d’un impôt sur les successions et les donations au niveau fédéral permettrait de disposer de moyens financiers supplémentaires pour la protection du climat. La modification constitutionnelle vise également à contribuer à une transformation socio-économique et écologique de l’économie dans son ensemble, en particulier dans les domaines du travail, du logement et des services publics. Les recettes de la nouvelle taxe sur les successions et les donations seraient versées pour deux tiers à la Confédération et pour un tiers aux cantons.

Justice sociale, protection du climat et économie

Pour les partisans de l’initiative, le lien entre politique climatique et justice sociale est au cœur de l’initiative. Les personnes très fortunées ont la possibilité de voyager beaucoup à titre privé, disposent souvent de plusieurs résidences et consomment plus de gaz à effet de serre que la moyenne suisse. Du point de vue des initiants, ces personnes devraient donc contribuer davantage à la protection du climat. Grâce aux recettes supplémentaires, la Confédération et les cantons pourraient financer davantage de mesures contre la crise climatique sans alourdir la charge pesant sur les personnes à faibles revenus.

Les opposants à l’initiative soulignent que l’assujettissement à l’impôt des successions et donations importantes pourrait avoir des répercussions négatives sur l’attractivité de la Suisse et entraîner une baisse des recettes pour la Confédération, les cantons et les communes en raison du départ de personnes fortunées. Bien que le projet prévoie d’empêcher l’évasion fiscale par le biais du déménagement, l’initiative prévoit un délai pouvant aller jusqu’à trois ans après son adoption avant que toutes les dispositions nécessaires à sa mise en œuvre n’entrent en vigueur. Les recettes supplémentaires escomptées devraient donc être inférieures à celles espérées par le comité d’initiative : au lieu de 6 milliards, elles ne s’élèveraient qu’à 4,3 milliards.

Le projet soulève donc plusieurs questions : l’impôt sur les successions et les donations au niveau fédéral est-il vraiment le moyen le plus équitable sur le plan social pour financer la protection du climat ? Comment mettre en œuvre ces mesures sans nuire à l’attractivité de la Suisse ? Comment garantir que les recettes seront effectivement utilisées de manière ciblée, alors que c’est finalement le Parlement qui décide de l’affectation des fonds ? Pour répondre à ces questions, il est utile de se pencher sur l’initiative sur l’impôt sur les successions de 2015.

L’initiative sur l’impôt sur les successions de 2015 comme modèle

Il y a dix ans, les électeurs avaient déjà été appelés à se prononcer sur une initiative relative à l’impôt sur les successions. ChristNet s’était alors fortement engagé en faveur de l’adoption de cette initiative, car elle suivait le principe biblique selon lequel il ne faut pas accumuler des richesses, mais les distribuer généreusement aux nécessiteux (voir l’article Communiqué de presse – L’impôt sur les successions : un impôt biblique ?). Le projet prévoyait principalement une imposition de 20 % sur les très grosses successions afin de lutter contre l’aggravation des inégalités entre riches et pauvres. À l’époque, les deux tiers de l’impôt sur les successions et les donations devaient être versés au fonds de compensation de l’assurance vieillesse et survivants (AVS) et un tiers devait rester aux cantons. Le projet prévoyait également des réductions lorsque des entreprises ou des exploitations agricoles faisaient partie de la succession ou de la donation et étaient reprises par les héritiers ou héritières pour une durée minimale de dix ans. Cela devait permettre de ne pas mettre en péril la pérennité de l’entreprise et des emplois. Les entreprises familiales pouvaient compter sur un abattement de 50 millions, ce qui aurait permis aux PME d’être transmises en franchise d’impôt.

L’initiative sur l’impôt sur les successions de 2015 était dans l’ensemble un projet de votation très soigneusement élaboré, qui soulignait le fait que l’impôt sur les successions doit être considéré comme l’impôt le plus équitable sur le plan social (voir l’article L’impôt le plus équitable – Arguments en faveur de la réforme de l’impôt sur les successions). Malheureusement, elle n’a pas été acceptée par la population. Le vote du 30 novembre 2025 offre donc une bonne occasion de décider de la manière dont les grandes successions devront être réparties et utilisées à l’avenir de manière socialement, écologiquement et économiquement durable, et de donner autant de poids que possible au « oui » du résultat du vote afin qu’un impôt national sur les successions plus équilibré puisse finalement être mis en œuvre à une date ultérieure.


Sources

Chancellerie fédérale CF. Initiative populaire fédérale « Pour une politique climatique sociale et équitable sur le plan fiscal (Initiative pour l’avenir) ». Lien (état au 18.11.2025)

Le Conseil fédéral. Le portail du gouvernement suisse. Votation populaire du 30 novembre 2025. Lien (état au 18.11.2025)

Le Parlement suisse. Pour une politique climatique sociale – financée de manière fiscalement équitable (Initiative pour l’avenir). Lien (état au 18.11.2025)

Comité pour un avenir. Jeunes socialistes suisses. OUI à l’initiative pour un avenir. Lien (état au 18.11.1015)

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Il existe un dicton selon lequel toute fête peut être gâchée dès lors que l’on commence à débattre de politique ou de religion. Mieux vaut donc éviter de mélanger les deux. Mais cela vaut-il également pour notre époque mouvementée ?

Nous vivons une période troublée sur le plan politique. Cela soulève la question suivante : être chrétien de manière crédible exige-t-il aujourd’hui une conscience et un engagement politiques accrus ? La profession de foi en un Dieu qui se présente à nous comme le créateur du monde nous oblige en fait à avoir une relation consciente avec ce qui se passe dans ce monde. Et le commandement de l’amour du prochain est aussi automatiquement une question politique. Car nous ne vivons pas pour nous-mêmes, mais sommes intégrés dans une société dont la forme est toujours négociée politiquement.

Négocier le cadre politique

Pour les chrétiens, le thème de la foi et de la politique reste néanmoins un terrain miné. Nous ne pouvons nier que l’interaction entre l’Église et le pouvoir politique a engendré de la violence et souvent déformé l’Évangile de manière grotesque. Et aujourd’hui encore, la question « Que dirait Jésus à ce sujet ? » pourrait facilement donner lieu à une discussion critique sur le rôle d’un nationalisme chrétien chez des présidents tels que Poutine ou Trump.
L’espace politique décrit la diversité des processus par lesquels nous organisons notre coexistence en tant qu’êtres humains. Comme les êtres humains ne sont pas automatiquement libres, égaux et dotés d’un discernement mature, les divergences d’opinion et les déséquilibres de pouvoir sont inévitables. La négociation de ces conflits, qui n’est pas toujours pacifique, donne naissance à un système politique qui institutionnalise les rapports de force et cherche à les préserver. Les conflits se déroulent alors dans le cadre du processus politique. Si celui-ci échoue, la violence peut reprendre.

La religion, avec une interprétation sur mesure, a souvent été utilisée comme un instrument de pouvoir afin de garantir, en invoquant un « ordre divin », non seulement les sources du pouvoir – « par la grâce de Dieu » –, mais aussi la docilité des dominés. Seule la sécularisation a séparé ces sphères. Dans la mesure où les systèmes politiques garantissent la liberté de croyance et de conscience, les croyants devraient aujourd’hui non seulement respecter cela, mais aussi l’apprécier. L’interdépendance avec le pouvoir politique n’a jamais été bénéfique au message de l’Évangile.

Qu’est-ce que la politique chrétienne ?

Mais le fait de reléguer la foi dans la sphère purement privée crée une tension. La foi chrétienne n’est pas une promesse individuelle de bonheur et de salut. Elle débouche sur une éthique sociale qui découle de l’appel à une relation d’amour avec son prochain et donc aussi avec le monde. Le fait que des personnes comme Martin Luther King Jr., Dietrich Bonhoeffer, Dorothy Day et bien d’autres se soient engagées avec passion pour changer le monde, portées par leur foi, et aient parfois payé de leur vie cet engagement, en fait à juste titre des modèles. Mais la foi elle-même est souvent source de conflits politiques et de violence.

Le nombre d’interprétations contradictoires des Écritures et d’orientations théologiques rend difficile l’esquisse d’une position politique pouvant être clairement qualifiée de « chrétienne ». Dans certaines formes de ce qu’on appelle « l’évangile de la prospérité », la richesse personnelle est considérée comme une bénédiction divine et la pauvreté des autres comme un manque de bénédiction. D’autres s’inspirent de Matthieu 25,40 : « En vérité, je vous le dis, dans chaque fois que vous avez servi l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

Certains chrétiens considèrent les ressources fossiles comme un don divin et leur consommation effrénée comme la volonté de Dieu. D’autres s’inspirent du commandement de préserver la création. Certains déduisent de la Bible une « solidarité inconditionnelle avec Israël », d’autres encore leur engagement en faveur des droits humains des Palestiniens.

Sans vouloir juger de la pertinence théologique respective : nous avons tendance à transposer notre vision du monde et de l’humanité, qui est souvent déjà teintée de politique, dans la Bible, puis à la laisser nous confirmer dans nos convictions. Pour justifier notre engagement politique, nous utilisons alors de manière sélective les passages qui nous conviennent.

Faut-il donc renoncer à la politique chrétienne et choisir plutôt la voie proposée par la laïcité, celle d’une foi purement privée ?

La politique de Jésus nous interpelle

Or, l’invitation à suivre le Christ ne se limite pas à une formule de confession. La vie de Jésus ne doit pas seulement nous permettre de découvrir les traits de caractère de Dieu, mais aussi, à travers son exemple, de déterminer comment nous voulons façonner notre relation à Dieu, à notre prochain et au monde. La question bien connue « Que ferait Jésus ? » ne nous fournit bien sûr pas de réponses concrètes pour toutes les situations de la vie quotidienne, y compris les questions politiques. Mais tout comme le Christ lui-même utilise souvent des paraboles et nous laisse jusqu’à aujourd’hui le soin d’en comprendre le sens profond, une foi sérieuse implique toujours de se laisser interpeller par le Christ.

Se laisser interpeller par le Christ signifie remettre en question ses propres préjugés de manière critique. La manière dont Jésus lui-même a vécu et traité ses semblables nous enseigne une éthique sociale qui devient inévitablement politique. Selon la situation, cela amènera les gens à adopter certaines positions politiques et à s’engager en conséquence. Il est possible que cela ne corresponde pas toujours à ce que d’autres en déduisent.

Éviter les durcissements

On peut le regretter, mais cette diversité exprime peut-être quelque chose de la liberté et de la vivacité de la foi. Car le défi reste de ne pas laisser une position politique fondée sur la foi se transformer en idéologie ou en programme politique rigide. Chaque fois que le christianisme l’a permis, le Christ lui a fait échec à un moment ou à un autre. Le Christ ne peut être accaparé : c’est nous qui devons être accaparés ! Cela signifie que, quelle que soit la force avec laquelle je crois être parvenu à une position politique définitive grâce à ma foi, je dois sans cesse me confronter à la nature de Dieu révélée dans le Christ. C’est un processus vivant qui ne s’arrête jamais, tout comme dans un mariage, le « oui » ne se prononce pas une seule fois lors de la cérémonie, mais doit être répété sans cesse dans la pratique.
Cela est d’autant plus vrai que la politique motivée par la religion d’autres personnes, qui ne nous convient pas, nous montre qu’il existe de nombreuses interprétations et que la probabilité que nous seuls ayons raison est plutôt faible.

La politique chrétienne n’est pas arbitraire

Même si la gauche comme la droite, la monarchie, la dictature et même les démocraties peuvent parfois se référer à la Bible, cela n’entraîne pas pour autant un relativisme politique. Avec l’humilité de savoir que nous n’avons peut-être pas toujours clairement la vérité de Dieu de notre côté, nous sommes en accord avec les passages clés de notre tradition : nous « luttons avec Dieu » comme Jacob. Nous admettons, comme Job, que beaucoup de choses nous laissent perplexes. Nous désespérons avec le Christ à Gethsémani : « Que ta volonté soit faite. » Et pourtant, Dieu ne reste pas un mystère insondable lorsqu’il s’agit de notre attitude envers le monde et notre prochain. Suivre le Christ, c’est s’inspirer autant de ses actes envers son prochain que de ses enseignements.

Un christianisme compris de manière holistique ne peut pas se soustraire aux questions politiques. Mais il ne peut pas non plus ignorer que le mélange de la foi et de la politique a souvent eu des conséquences désastreuses au cours de l’histoire, et que nous avons encore aujourd’hui tendance à choisir nos convictions politiques en fonction de notre foi. Mais s’il existe une ligne directrice qui nous corrige sans cesse, c’est bien une personne centrale : Jésus-Christ lui-même.

Cet article a été publié pour la première fois sur Insist.

Photo de couverture par Lummi.ai

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Quel rapport entre la pauvreté, la justice et les conflits armés ? Le prophète Michée apporte une réponse intéressante à cette question, comme l’écrit Salomé Richir-Haldemann, coordinatrice de StopPauvreté.

À StopPauvreté, quand nous avons choisi le thème de « Transformer les épées en socs de charrue », nous avons reçu quelques retours étonnés. Pourquoi parler tout à coup de paix ? Quel est le rapport avec la pauvreté ? Pourquoi nous éloigner ainsi de notre sujet central ? Mais la question des conflits armés est très liée avec les questions de pauvreté et de justice, et ce depuis des milliers d’années. Il y a plus de 2500 ans, les prophètes bibliques se faisaient déjà l’écho de ce lien :

1 « Un jour viendra où la montagne de la maison du Seigneur sera fermement établie au sommet des montagnes, et elle se dressera au-dessus des collines. Alors des peuples afflueront vers elle. 2 Des foules nombreuses s’y rendront et diront : “En route ! Montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Il nous enseignera ce qu’il attend de nous, et nous suivrons ses chemins.” En effet, c’est de Sion que vient l’enseignement du Seigneur, c’est de Jérusalem que nous parvient sa parole. 3 Il rendra son jugement entre une multitude de pays, il sera un arbitre pour des peuples puissants, même lointains. Avec leurs épées ils forgeront des socs de charrue, et avec leurs lances ils feront des faucilles. On ne lèvera plus l’épée un pays contre l’autre, on ne s’exercera plus à la guerre. 4 Chacun cultivera en paix sa vigne et ses figuiers sans que personne l’inquiète. » C’est le Seigneur de l’univers lui-même qui parle.

Ce court passage est commun aux livres d’Ésaïe (2.2-4) et de Michée (4.1-5). Les deux prophètes étaient quasiment contemporains et prophétisaient à la même époque : celle des invasions assyriennes (environ 740 à 690 av. J.-C.). Ils n’ont en revanche pas le même public. Ésaïe est un citadin et s’adresse plutôt au roi, à la cour, tandis que Michée vient de la campagne et parle aux bourgeois et au peuple.1

Michée dépeint une vision d’espérance, un avenir radieux où toutes les nations vont à la montagne du Seigneur pour qu’il leur enseigne ce qu’il attend d’elles. Et quand les nations vivent selon ce que Dieu leur a enseigné, deux marqueurs apparaissent : les peuples (même puissants) transforment leurs armes de guerre en outils agricoles, et chacun cultive en paix sa vigne et ses figuiers.

Les deux paix

Ces deux marqueurs conjuguent une vision de paix politique, mondiale : « On ne lèvera plus l’épée un pays contre l’autre, on ne s’exercera plus à la guerre. » Et une vision de paix intime, quotidienne : « Chacun cultivera en paix sa vigne et ses figuiers sans que personne l’inquiète. ». Cultiver en paix sa vigne et ses figuiers, c’est l’espoir le plus fondamental d’Israël. On le retrouve dans plusieurs autres passages de la Bible (1R 5.5, 2R 18.31, Za 3.10)

« On ne lèvera plus l’épée un pays contre l’autre, on ne s’exercera plus à la guerre. »

Ce que dit ce texte, c’est que la paix politique et la paix personnelle dépendent l’une de l’autre. Qu’il n’y aura pas de bien-être personnel sans mettre fin à la militarisation. La poursuite de la sécurité par la guerre, la quête de ressources énergétiques pour les armes, tout cela doit être démantelé pour que les rêves personnels de paix puissent se réaliser. En effet, la guerre est avide de ressources, d’argent, de nourriture, et elle ne peut exister qu’en confisquant les biens personnels qu’elle dit protéger. Et à l’inverse, les armes ont besoin d’inégalité pour être légitimes : elles servent avant tout ainsi à garantir un arrangement inéquitable, à renverser ce même arrangement, ou simplement à prendre ce qui appartient aux autres. Pour pouvoir abandonner les armes, il faut que l’arrangement de base soit équitable. Il faut donc aussi abandonner les appétits surgonflés.

Interroger la consommation

Le désarmement n’est pas le seul processus qui permet la paix. Il est également nécessaire de réduire nos attentes économiques. Le texte décrit un mode de vie simple, où chacun a ce qu’il lui faut (mais pas plus), et respecte la production agricole de son voisin. Cela implique d’être prêt à se satisfaire de son raisin et de ses figues, sans essayer de récupérer les raisins et les figues que les autres ont produits. Le prophète sait que les vignes et les figuiers de chacun ne seront hors de danger que lorsque les puissants sauront se contenter des raisins et des figues qu’ils ont eux-mêmes produits. La vision radicale de Michée comprend que détricoter nos systèmes militaires implique forcément de revoir aussi nos valeurs consuméristes.

C’est pour cela que notre plaidoyer jongle entre ces trois thèmes : revoir notre consommation (se contenter de sa vigne), soutenir la coopération internationale (permettre à d’autres de cultiver) et résister à la fausse promesse de la sécurité armée (transformer les épées en socs de charrue).

Beaucoup d’entre nous rêvent de vivre en paix sous notre vigne et nos figuiers. Dans notre société, nombreux sont ceux qui veulent essayer de conjuguer ces rêves de vie tranquille à l’ombre des figuiers avec la protection d’un système guerrier. Michée montre l’opposition profonde et irrévocable entre les épées et les lances d’un côté, et les vignes et les figuiers de l’autre.

Une promesse à double fonction

C’est vrai, cette promesse poétique de Michée décrit un futur impensable. Celles et ceux qui l’entendent (tout comme j’imagine, Michée et Ésaïe qui la transmettent), n’ont aucune idée de comment ils pourraient arriver à la réalité qui est dépeinte. Il n’y a pas de plan stratégique, pas de marche à suivre. La promesse surgit sans prévenir. Elle vient comme une interruption du présent. Et le tableau que décrit cette promesse est magnifique. Il vient toucher le cœur de ceux qui l’entendent, répondre à leurs aspirations les plus profondes : la présence de Dieu, la paix, le repos.

Cette promesse poétique a une double fonction : la première c’est qu’elle crée une bulle de liberté. Elle nous libère des calculs, des expériences de ce qui marche ou pas, de ce qui est possible ou pas, et cette libération nous permet de penser aux avenirs inexplicables que Dieu peut faire advenir. Des futurs qui vont bien au-delà de ce que les humains peuvent créer ou construire.

L’autre fonction de la promesse c’est de renverser le présent. Cette promesse, cet exercice d’imagination de ce que l’avenir pourrait être, annonce aussi que les choses peuvent changer. Le système actuel n’est pas absolu. Pour les contemporains de Michée, l’invasion de l’Assyrie, la corruption des magistrats d’Israël, la rapacité des puissants, ne sont pas absolues. Pour nous aujourd’hui, les gouvernements avec des envies d’expansion et de domination, les menaces de guerre, les inégalités grandissantes, ne sont pas absolus non plus. Ni le roi d’Assyrie, ni les dirigeants corrompus de Jérusalem, ni les présidents russe, américain ou chinois n’auront le dernier mot, et leurs puissances réunies ne pourront jamais contrôler toutes les forces à l’œuvre dans le monde.2

Puisse cette promesse nous donner de l’espérance pour demain, et un regard critique pour aujourd’hui.3


1. Est-ce que le « grand prophète » Ésaïe a emprunté l’oracle du « petit prophète » Michée ? Est-ce le petit prophète qui a plagié le grand ? Ou encore, ont-ils tous les deux puisé dans un chant plus ancien ? Il n’y a pas de consensus parmi les biblistes et personnellement j’aime cette dernière option, celle d’une origine commune.

2. J’emprunte la double fonction de la promesse poétique à BRUEGGEMANN, WALTER. « Vine and Fig Tree : A Case Study in Imagination and Criticism. » The Catholic Biblical Quarterly 43, no. 2 (1981): 188–204.

3. Cette réflexion est en partie basée sur le travail que j’ai fait autour du livre de Michée en collaboration avec le podcast bibletunes fr. J’enregistre actuellement pour bibletunes une série de podcasts hebdomadaires de 10 minutes sur Michée (le prophète qui a inspiré le « réseau Michée » auquel StopPauvreté appartient). Le premier épisode sortira le 8 septembre 2025 sur toutes les plateformes.

Cet article a été publié pour la première fois en français le 23 juillet 2025 sur www.stoppauvrete.ch.

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En Europe et en Amérique, l’influence des partis populistes de droite dirigés par des personnalités autocratiques connaît une croissance d’une intensité inattendue. Les idées autocratiques gagnent également du terrain parmi les chrétiens. Qu’en est-il en Suisse ?

Depuis le XIXe siècle, d’innombrables chrétiens ont développé, sur la base de la Bible et de leur foi en Christ, une pensée et une action chrétiennes spécifiques, jusqu’alors inexistantes, en matière de responsabilité sociale mondiale.

Les chrétiens sont aussi des citoyens du monde et de leur pays et ont le droit de s’exprimer sur le plan politique et surtout sociopolitique. En effet, quiconque étudie la Bible de manière approfondie ne peut que se sentir interpellé, voire obligé, par le message des prophètes de l’Ancien Testament, de Jésus et des apôtres à s’engager en faveur de la justice sociale, de la paix et de la sauvegarde de la création.
Toutefois, cela ne doit pas avoir pour objectif de domestiquer la société, la politique et l’économie dans un sens chrétien au sens d’une théocratie, mais plutôt d’être l’expression normale d’une suite concrète de Jésus, afin de servir avec justice, amour du prochain, respect et paix.

Les chrétiens sont de plus en plus actifs dans le nationalisme de droite

En Europe et en Amérique, l’influence des partis populistes de droite dirigés par des personnalités autocratiques connaît une croissance d’une intensité inattendue. Les démocraties ne sont plus des acquis automatiques. Elles sont actuellement transformées en démocraties illibérales par un affaiblissement subtil de la séparation des pouvoirs, de la justice et des parlements. Les forces autocratiques et nationalistes imposent leur programme et laissent les structures démocratiques mourir à petit feu. Les événements récents aux États-Unis et en Europe montrent à quelle vitesse la démocratie peut être démantelée et atteindre les limites de sa capacité de défense.

Les multiples causes de cette évolution font l’objet de discussions, d’évaluations et d’analyses controversées dans tout le pays. Parmi celles-ci, on cite la migration, la perte d’identité nationale, le désenchantement politique, le démantèlement social, le mécontentement à l’égard des élites politiques et scientifiques. Certaines préoccupations sont sans aucun doute justifiées. Mais que se passe-t-il lorsque la perte de confiance manifeste est exploitée pour gagner du pouvoir ? Lorsque les patriotes aiment trop leur pays et que leur nationalisme devient insupportable ? Lorsque la démocratie, les sciences et les politiciens sont discrédités de manière générale et que des mensonges démagogiques sont utilisés pour appeler à la destitution des dirigeants ?

Les polarisations politiques ont depuis longtemps fait leur apparition dans le milieu chrétien. C’est ce que montre la récente publication de Peter Hahne « Ist das euer Ernst? Aufstand gegen Idiotie und Ideologie » (2024). Depuis des années, il se considère comme la voix éminente des citoyens déçus et mécontents et alimente sans relâche ce mouvement de contestation dans les médias, dans ses publications et lors de ses interventions publiques. Ce mouvement compte parmi ses membres de nombreux chrétiens engagés issus d’Églises et d’Églises libres, qui travaillent avec foi et fidélité dans leurs communautés, assistent assidûment et avec enthousiasme aux offices religieux, apprécient la communion ecclésiale, pratiquent l’amour du prochain et prient tout particulièrement pour la Suisse. Ils se considèrent comme conservateurs et nationalistes et votent plutôt pour le centre-droit/la droite que pour le centre-gauche/la gauche.

Cependant, le fait qu’ils adhèrent sans réserve aux idées populistes de droite s’explique par leur conservatisme en matière de valeurs, qui est tout à fait légitime. À cela s’ajoute le fait que de nombreux « orthodoxes fidèles à la Bible » pensent savoir exactement ce que dit la Bible pour résoudre les défis actuels. Beaucoup argumentent avec une « théologie sélective » discutable, qui confirme leur sensibilité et leurs sentiments spirituels ainsi que leurs intérêts subjectifs et leurs convictions pieuses. L’histoire biblique dans son ensemble est décomposée en éléments individuels faciles à manipuler, dont on prend ce qui convient. Des promesses et des engagements sont transférés à la Suisse, alors que dans leur contexte, ils ne concernent que le peuple d’Israël.

La Bible est ainsi fragmentée en petits morceaux faciles à digérer et en éléments idéologiques, et les « thèmes favoris » sont propagés de manière évocatrice.

Ce type de lecture sélective de la Bible n’est pas nouveau pour ceux qui connaissent l’évolution de l’herméneutique, c’est-à-dire l’histoire de l’interprétation de la Bible. L’intérêt pour la connaissance est si fort que de nombreuses, voire très nombreuses déclarations de l’Ancien et du Nouveau Testament sont systématiquement ignorées. C’est précisément pour cette raison que l’on s’inquiète actuellement de savoir si cette pensée et cette action de droite, résultant d’une interprétation restrictive de la Bible, n’ont pas le potentiel de séduire à nouveau les chrétiens sur le plan idéologique. Ceux qui connaissent l’histoire récente de l’Allemagne craignent une répétition fatale. En Europe, sous l’influence négative de Donald Trump, un populisme de droite transnational se profile pour les années à venir.

On observe ici un paradoxe : alors que, par exemple, le sociologue Hartmut Rosa et le politicien de gauche Gregor Gysi sont convaincus1 que seule la religion peut encore sauver la démocratie – « Je ne crois pas en celui qui est là-haut, mais je crains une société sans Dieu », dit Gysi –, depuis le coronavirus, trop de chrétiens se sont retournés contre l’État de droit démocratique actuel. Cela ne doit pas être !

Quiconque étudie la Bible de manière approfondie, systématique et contextuelle est amené à développer une pensée critique, créative et ouverte dans la perspective du royaume de Dieu ! La parole et l’esprit de Dieu triomphent de la crédulité commode qui tombe dans les bras de tout prédicateur itinérant pieux !

Protection systématique de la liberté d’expression

Pendant longtemps, la Suisse a semblé évoluer politiquement vers la droite. Mais entre-temps, des pays comme la Hongrie, la France, l’Allemagne et la Pologne, et surtout les États-Unis, nous ont dépassés sur notre droite.
Dans notre pays, en revanche, les coups de tambour populistes se sont quelque peu atténués. Grâce à une culture de la modestie, du dialogue et du compromis, notre démocratie consensuelle continue de protéger contre le populisme. Le système suisse ne laisse pas de place aux autocrates flamboyants ou aux leaders politiques charismatiques capables de séduire les masses. Lorsque le rédacteur en chef de la Weltwoche tisse des liens avec les autocrates et les nationalistes européens, de la Géorgie à la Grande-Bretagne, cela reste pour l’instant sans importance sur le plan politique, mais pourrait avoir un effet stimulant à plus long terme.
En effet, la Suisse défend systématiquement la liberté d’expression. C’est pourquoi certaines personnes peuvent souvent tenir des propos et adopter des comportements populistes de droite, voire limites. Au sein des partis, cela peut susciter des critiques, mais leurs mandats ne sont pas remis en question.

Ce n’est que lorsque les partis populistes de droite auraient la majorité au Parlement que cela deviendrait problématique. Lorsque le populisme nationaliste de droite accède au pouvoir politique, il exclut systématiquement les dissidents et les minorités et s’en prend aux institutions telles que les médias ou les tribunaux. Actuellement (août 2025), cela se produit aux États-Unis à un rythme sans précédent, qui rappelle l’Allemagne nazie de 1933/34.

La Suisse est encore loin de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Serbie. Il est toutefois déconcertant que les partis conservateurs de droite d’autres pays, comme l’AfD allemand, s’enthousiasment pour le « modèle suisse » et souhaitent mener une politique « proche du peuple ». Ils sont fascinés par la souveraineté populaire dans une « démocratie directe » parce qu’elle permettrait d’activer un fort potentiel de mobilisation populiste. En effet, beaucoup dans ce pays sont fiers de la souveraineté populaire. Elle seule protégerait et défendrait la liberté, l’indépendance et l’autodétermination de la Suisse. Et ceux qui revendiquent le monopole politique pour garantir tout cela provoquent et polarisent régulièrement. Mais nous nous y sommes en quelque sorte habitués, car les forces politiques s’équilibrent encore.


1. Hartmut Rosa, Demokratie braucht Religion (La démocratie a besoin de religion). Kösel 2023.

La suite de ce thème sera abordée dans un autre article.

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