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80% des évangéliques blancs ont voté en faveur de Donald Trump aux élections américaines de novembre 2016. Comment l’expliquer ?

Un vote systématique

Aujourd’hui, la grande majorité des évangéliques, cette frange majoritaire du protestantisme américain, vote systématiquement pour le candidat républicain aux élections présidentielles. Il faut revenir à la présidence de Jimmy Carter (1977-1981) pour comprendre l’origine de ce phénomène : démocrate, baptiste du Sud (Southern Baptist Convention, conservatrice la plus grande dénomination protestante des USA) il mène sa campagne en 1976 avec beaucoup de citations de la Bible et l’affirmation qu’il est né de nouveau. Lui-même est enseignant à l’école du dimanche, activité qu’il n’a d’ailleurs jamais cessée. En novembre 1976, il est élu avec un fort soutien des protestants évangéliques, notamment du Sud. Le magazine Newsweek déclare l’année en cours celle des évangéliques, eux qui auparavant, étaient restés en retrait de la politique pendant des décennies. Pourtant, pour cette population, Jimmy Carter se révélera trop proche au mouvement des années 60.

La contre-culture des Sixties

Ces années-là sont aussi appelées les années de la contre-culture. Les percées dans les droit-civiques pour les Afro-Américains, la contestation de la guerre du Vietnam, les mouvements beatnik et la culture musicale associée (comme Woodstock, comprenant également l’usage de drogues), l’émancipation des femmes, la révolution sexuelle, tous ces éléments, malgré les aspects positifs reconnus par tous comme le combat des descendants d’esclaves pour leur intégration complète dans la société, vont amener des inquiétudes au sein de la frange de tendance conservatrice de la population dont font partie la majorité des évangéliques. Billy Graham, référence dans cette famille chrétienne même s’il n’est, lui-même, pas réellement conservateur et qu’il a soutenu Martin Luther King, verra un risque de déstabilisation de la société américaine derrière l’activisme du mouvement des droits-civiques. On peut aussi parler du contexte d’opposition au communisme dans la société en général du moment que ces mouvements de changement tendent vers la gauche

Concernant l’éthique sexuelle, le mouvement des années 60 déclenche une banalisation progressive de la sexualité hors mariage, de l’avortement, de l’adultère, du divorce, de la pornographie, de la prostitution, de l’homosexualité et du transsexualisme.

Pas les mêmes priorités

Jimmy Carter va se révéler passablement proche de ces mouvements dans le domaine de la famille en soutenant le féminisme, la redéfinition des rôles dans le couple, le laxisme moral dans le domaine sexuel, dont l’homosexualité et l’avortement contre lesquels il n’entreprend pas assez au goût des conservateurs.

D’un autre côté, il est totalement acquis aux droits-civiques et à la lutte pour la justice sociale. Ceci contrairement à la majorité des évangéliques blancs qui, dans ce domaine, suivent le mouvement plutôt par la force des choses que par une conviction profonde. Plus précisément, les élites baptistes blanches sont favorables au changement à la différence de leur base. Carter, quant à lui, cherche à introduire par la contrainte, la fin de la ségrégation dans les écoles privées blanches du Sud (souvent évangéliques) réticentes au changement.

La droite chrétienne

Dès 1979, le mouvement de la droite chrétienne se constitue dont un des objectifs est de porter désormais le soutien évangélique systématiquement aux candidats républicains, en premier lieu Ronald Reagan. Son objectif : contrer l’évolution de la société et des chrétiens qui ne font que la suivre. Ce mouvement apparaît parallèlement au mouvement conservateur dans l’Eglise catholique menée par Jean-Paul II qui est une réaction à la théologie de la libération et aux positions libérales de la hiérarchie romaine aux USA.

Le mouvement de sécularisation qui s’amorce aux Etats-Unis va dans l’autre sens dynamiser les églises évangéliques, qui vont rentrer dans un militantisme intensif pour sauvegarder l’identité traditionnelle affirmée de leur pays. Dans les années 1970–1980 le nombre de leurs membres va dépasser pour la première fois celui des Églises modérées. En effet, celles-ci ont en bonne partie accompagné le mouvement de relativisation de la foi chrétienne dans la société. Apparemment, l’humanisme, l’accent sur les valeurs et la réflexion de transformation de la société tendent à affaiblir la foi lorsqu’ils ne sont pas accompagnés d’une vie spirituelle active.

Le succès des Républicains

Sur le plan politique, le mouvement de la droite chrétienne conduira à une victoire éclatante des Républicains aux élections de 1980 (Ronald Reagan), confirmée lors des deux élections suivantes (Reagan et Bush père).

Par la suite, les deux victoires du démocrate Bill Clinton, considéré par beaucoup de conservateurs comme un homme des Sixties, va entraîner par retour de manivelle celle de George W. Bush porté au pouvoir en 2000. En 2004, 75% des évangéliques (blancs), et 56% des catholiques, votent en faveur de Bush fils. Ces valeurs sont sensiblement les mêmes que celles qui ont porté Donald Trump à la présidence.

Ce dernier réussit, entre autres, grâce à une campagne populiste attirant l’attention des gens,  les médias lui consacrant énormément de temps de couverture ce qui se traduit en termes d’audimat et de profits. L’élection de Donald Trump s’explique également par ce support massif des évangéliques blancs et de leurs motivations.

Bibliographie

  • D W. Hudson, Onward Christian Soldiers, Threshold Ed., 2008 (catholique)
  • S. Fath, Militants de la Bible aux Etats-Unis, Evangéliques et fondamentalistes du Sud, Autrement frontière, 2004 (évangélique)
  • T. Mitri, Au nom de la Bible, au nom de l’Amérique, Labor et Fides, 2004 (Conseil Œcuménique des Eglises)
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Ces dernières semaines, les manifestations se sont multipliées en France, portées par différents mouvements, notamment les syndicats les plus radicaux et le collectif Nuit debout. Au fil des jours, la violence a monté crescendo et l’on a régulièrement entendu parler de déprédations et d’altercations musclées entre des membres des forces de l’ordre et des manifestants. Faisant résonnance à ces manifestations, les grèves ont fleuri, entraînant divers blocages.

Le feux aux poudres

L’étincelle qui a mis « le feu aux poudres » : la loi dite travail ou encore El Khomri du nom de la Ministre qui la porte. Cette contestation cristallise divers mécontentements et craintes par rapport à la situation professionnelle, sécuritaire et sociale de notre pays. Mais elle peut également être interprétée comme un sentiment de ras le bol face au trop plein de paroles. La radio, la télévision, Internet nous confrontent, en effet, quotidiennement à des flots de mots. Des mots pour légitimer, assurer une politique qui commence à prendre l’eau : la France va mieux. Des mots pour assommer, faire tomber l’adversaire. Pour se préparer à regagner les ors de la République lors des prochaines élections présidentielles : la France va mal.

Trop plein de paroles

L’usage des mots à des fins de pouvoir n’est-il pas le propre de toute communication, à fortiori politique ? A fortiori en France où la rhétorique est élevée au rang d’art et se pratique avec brio par les élites ?  Certes, le fait n’est pas nouveau. Toutefois, le paroxysme que l’on atteint aujourd’hui, le sentiment de décalage que l’on peut ressentir en entendant les duels quotidiens entre les acteurs politiques ne manque pas de nous interroger sur les potentielles dérives du rapport à la parole qui nous concernent tous.

Les proverbes au secours

Comment entretenir un rapport sain, sensé à la parole ? En tant que chrétiens, ne devrions-nous pas ouvrir une réflexion éthique et spirituelle sur le « bon usage des mots » ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’une bonne parole ? Le livre des Proverbes nous donne quelques pistes :

Une bonne parole est vrai et juste : « Car ma bouche proclame la vérité. … [Mes paroles] n’ont rien de faux ni de détourné » (8.8). Elle est mesurée : « Celui qui retient ses lèvres est un homme prudent » (10.19). Elle nous préserve : « Celui qui veille sur sa bouche garde son âge. Celui qui ouvre de grandes lèvres court à sa perte » (13.3). Elle est apaisante : « Une réponse douce calme la fureur. Mais une parole dure excite la colère » (15.1).

Autant de préceptes qui nous invitent à réfléchir en tant que chrétien sur la façon de mener le débat et de porter une parole juste et mesurée, au sens de la Parole, dans le climat social surchauffé qui est le nôtre actuellement.

L’auteure

Béatrice Vatron-Steiner, sociologue, est collaboratrice parlementaire à l’Assemblée nationale à Paris. Elle est présidente de l’Association de soutien ChristNet.


Tribune parue sous la rubrique « Regards » dans Christ Seul (mensuel des Eglises évangéliques mennonites de France), n° 1067, juillet 2016.

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Le 28 février 2016, nous sommes appelés à voter sur l’initiative dite «de mise en œuvre». L’objectif des initiants, c’est de donner du poids à l’initiative «sur le renvoi» acceptée par le peuple le 28 novembre 2010, d’élargir la liste des délits conduisant à un renvoi1 et d’exclure toute dérogation pour les cas de rigueur.

D’un point de vue chrétien, ce projet est inacceptable, tant pour son contenu que pour sa forme.

Ne pas regarder l’apparence

L’initiative de mise en œuvre renforce le présupposé de base déjà présent dans l’initiative sur le renvoi qui veut que les étrangers soient punis plus sévèrement que les Suisses. La Bible, au contraire, souligne que tous les humains doivent être traités équitablement par les tribunaux; il ne faut pas les juger selon des critères externes, tel que leur nationalité. C’est ce que fait le roi Josaphat, quand il réorganise la jurisprudence: «Maintenant, que la crainte de l’Eternel soit sur vous. Veillez sur vos actes, car il n’y a chez l’Eternel, notre Dieu, ni injustice, ni favoritisme, ni acceptation de pots-de-vin» (2 Chroniques 19,7).

Les livres de sagesse confirment cette pensée: «Il n’est pas bien d’être partial dans un jugement.» (Proverbes 24,23). La situation spécifique des étrangers est traitée de manière extrêmement claire dans la loi de Moïse: «Il y aura une seule loi et une seule règle pour vous et pour l’étranger en séjour parmi vous» (Nombres 15,16). Il apparaît donc clairement que le contenu de l’initiative de mise en œuvre, tout comme sa sœur ainée, l’initiative sur le renvoi, est en contradiction avec une des valeurs bibliques fondamentales.

Être soumis aux autorités

C’est aussi formellement que l’initiative présente un problème d’un point de vue chrétien. Les initiants ont lancé leur initiative avant même la fin du processus législatif au parlement, lui reprochant de ne pas respecter la volonté du peuple. Ils auraient eu la possibilité d’attaquer le projet de loi par un référendum afin d’obtenir un nouveau projet. Ils mettent ainsi de côté le Parlement élu par le peuple. En outre, le texte de l’initiative prive les tribunaux de toute marge d’appréciation, en imposant une sévérité inconditionnelle sans aucune exception pour les cas de rigueur. Par là, les initiants dédaignent l’interaction salutaire entre les trois pouvoirs publics (le Conseil fédéral, le parlement et les tribunaux) et tentent d’imposer de manière absolue leur façon de voir à toutes les institutions.

La Bible nous met en garde contre une telle attitude de méfiance et de mépris envers les autorités. Paul écrit par exemple: «Que chacun se soumette aux autorités qui nous gouvernent, car toute autorité vient de Dieu, et celles qui existent ont été établies par Dieu» (Romains 13,1). Ce verset doit bien sûr être utilisé avec prudence, car on en a souvent abusé pour justifier l’oppression du peuple. Dans notre système politique actuel, nous pouvons interpréter cette soumission aux autorités comme un respect des institutions, ce qui implique la séparation existante des pouvoirs.

Un tel respect n’exclut pas une attitude critique envers les institutions, surtout quand elles servent à l’oppression des plus faibles, ni de faire pression pour produire des changements. En affaiblissant de manière détournée la séparation des pouvoirs, on ne sait pas quelle oppression l’initiative de mise en œuvre cherche à combattre. Elle crée plutôt de nouvelles injustices pour nos contemporains étrangers.

Vaincre le mal par le bien

Les commentaires des lecteurs des quotidiens en ligne montrent que cette initiative séduit en raison d’un sentiment largement répandu selon lequel «ceux qui sont vraiment coupables» ne sont pas punis et qu’ils tirent profit de notre système pénal pour vivre à nos dépens («tourisme criminel»2 ).

Il est vrai que notre système juridique, comme tout système humain, n’est pas parfait et qu’il y aurait beaucoup de choses à améliorer. Mais l’initiative ne change rien aux injustices existantes, elle en génère au contraire de nouvelles. Ainsi, par exemple, elle met le génocide et l’abus des prestations sociales sur un pied d’égalité et accepte qu’un père de famille qui a grandi ici soit renvoyé. A l’inverse, Paul nous exhorte: «Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien» (Romains 12,21). En tant que chrétiens, nous sommes appelés à discuter ouvertement des injustices de notre système et à apporter des propositions d’amélioration constructives.

Il convient aussi de se rappeler que Jésus s’identifie aux marginaux et aux exclus, par exemple dans la parabole du jugement dernier (les boucs et les brebis): «j’étais étranger et vous m’avez accueilli;… j’étais en prison et vous êtes venus vers moi» (Matthieu 25,35–36). Cette affirmation prend une signification toute nouvelle en relation avec l’initiative de mise en œuvre: Jésus ne nous rencontre pas seulement dans l’étranger, mais aussi dans l’étranger criminel (emprisonné). Pouvons-nous, qui sommes chrétiens, dans ces circonstances vraiment exiger que de telles personnes soient renvoyées, et en plus sans condition?

Aimer la vérité

Ce sentiment très répandu d’injustice repose souvent aussi sur de fausses informations. Ainsi, un sondage non représentatif sur le blog3 de Newsnet.ch montre que les participants surévaluent nettement la criminalité générale (Suisses et étrangers) par rapport à la réalité.4 Cela montre combien la peur est grande et à quel point ce problème est surestimé; la discussion se déroule trop souvent sur des bases éloignées des faits réels. En tant que chrétiens, «enfants de lumière», nous sommes chargés d’aimer la vérité et d’accepter les faits, même s’ils nous dérangent et ne correspondent pas à nos préjugés idéologiques.


1. L’initiative impose le même renvoi pour des délits aussi différents que le génocide, le viol, l’effraction, la possession de drogues et l’abus des prestations sociales.

2. Malheureusement, l’initiative n’offre justement aucun recours pour lutter contre le tourisme criminel. Celui qui n’habite pas ici et entre illégalement en Suisse pour commettre un délit n’a évidemment pas peur d’un renvoi.

3. «So kriminell sind Ausländer wirklich» (en allemand), blog.derbund.ch/datenblog/index.php/11293/so-kriminell-sind-auslaender-wirklich; consulté le 5.2.2016.

4. Proportion de Suisses et d’étrangers dénoncés: estimés par les lecteurs (Ø): 10,9% (Suisses), 16,4% (étrangers); valeur réelle: 0,7% (Suisses), 2,2% (étrangers); consulté le 5.2.2016.

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L’initiative populaire «Pas de spéculation sur les denrées alimentaires!» des Jeunesses socialistes veut limiter les spéculations boursières avec les matières premières agricoles et les denrées alimentaires. Seuls les acteurs travaillant directement avec les matières premières (producteurs, transformateurs, etc.), doivent pouvoir utiliser des produits financiers afin d’assurer les prix et les délais sur les matières premières et les denrées alimentaires. Dès 2013, ChristNet a promu ce sujet lors de la publication du livre «La Suisse, Dieu et l’argent»1 .

Les crises de la faim entre 2007 et 2008, ainsi que la flambée consécutive des prix des denrées alimentaires on plongé plus de 100 millions de personnes dans la faim. Beaucoup en sont morts. Un pourcentage considérable de la spéculation alimentaire est effectué depuis la Suisse, en particulier à Genève.

Même s’il n’est pas clairement établi à quel point ces mouvements spéculatifs ont contribué au déclenchement des crises alimentaires de ces dernières années, cette initiative populaire nous donne l’occasion de réduire ce pourcentage. Car une chose est claire: les personnes prévalent toujours sur le profit.

Ne nous laissons pas contaminer par la peur qui redoute la perte d’emplois ou de profits en cas d’acceptation de l’initiative.

Les raisons pour dire oui

  • Lutter contre la faim: les fluctuations des prix sur les marchés des matières premières ont des conséquences dramatiques sur les pays en voie de développement. Les personnes qui doivent utiliser entre 50 et 90% de leur salaire pour la nourriture tombent dans la famine. Chez les enfants, la malnutrition n’est pas un problème passager, mais engendre des dommages à vie. Une régulation plus stricte de la spéculation peut briser ces fluctuations excessives des prix.
  • Adéquat: de nombreuses études démontrent que les spéculations ont des effets négatifs sur la stabilité des prix des denrées alimentaires.
  • Comportement moutonnier: les spéculateurs boursiers ont tendance à un comportement moutonnier, ce qui renforce les fluctuations des prix. Dans le cas des denrées alimentaires, cela a, selon les circonstances, des conséquences particulièrement dramatiques dans les pays en voie de développement. C’est pourquoi les régulations pour les denrées alimentaires doivent être plus strictes que pour d’autres biens.
  • En cas de doute, favoriser les personnes: Lorsque les méthodes scientifiques ne peuvent répondre à la question de savoir dans quelle mesure la spéculation sur les denrées alimentaires affecte les prix, les intérêts de toutes les personnes concernées doivent être évalués. Il va alors de soi que les personnes souffrant de la faim prévalent sur les spéculateurs boursiers devant renoncer à des gains en capitaux.
  • Application réaliste: L’initiative est facilement applicable en n’engendre pas de bureaucratie. La différenciation entre la spéculation et le «hedging» (qui garantit les prix) est déjà aujourd’hui appliquée dans différents marchés.

1 Notamment au chap. 1.7 «On ne joue pas avec la nourriture!» (Pain pour le prochain) et chap. 1.6 «Les matières premières, un commerce juteux» (Benjamin Gräub). In: La Suisse, Dieu et l’argent. Dossier Vivre n° 36, Edititons Je Sème, St. Prex, 2013.

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La Confédération et les cantons font des économies depuis des années, les classes scolaires sont élargies, les hôpitaux fermés et les transports publics réduits. Le ténor est : « Nous n’avons tout simplement plus rien », même si la Suisse s’enrichit de plus en plus. Mais à cause des réductions d’impôts de ces 20 dernières années, des milliards manquent dans les caisses. Le manque de recettes fiscales n’est pas un défaut fatal, mais il est délibérément accepté. Sommes-nous de moins en moins disposés à payer des impôts ? Les préjugés contre « l’État gaspilleur » et les « assistés sociaux paresseux » servent d’idéologies de justification. Cela nous amène même à préconiser toute réduction d’impôt « pour que l’État doive économiser ». S’il ne reste rien d’autre à faire que de réduire l’éducation et les soins de santé, cela est déploré comme un « sacrifice douloureux mais nécessaire ». Il s’agit en fait d’une situation absurde. De nouvelles réductions sont donc inévitables. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une conversion biblique au partage si nous voulons préserver notre avenir et notre qualité de vie.

Les crises budgétaires

Depuis des années, la Confédération et les cantons élaborent les uns après les autres des mesures d’austérité. « Nous n’en avons plus », c’est le ténor. Les déficits et les dettes dominent la discussion. Dans le débat public, l’augmentation des dépenses et le manque de croissance économique sont considérés comme les causes. En fait, les dépenses sociales ont augmenté parce qu’une plus grande partie de la population est dans le besoin :

  • Aujourd’hui encore, l’AVS ne suffit pas pour vivre. C’est pourquoi de plus en plus de personnes âgées doivent demander des prestations complémentaires aux cantons 1.
  • De plus en plus de personnes sont contraintes de quitter le marché du travail à long terme et se retrouvent sur l’aide sociale. Aujourd’hui, environ un demi-million de personnes sont inscrites à la caisse d’assurance chômage, l’IV ou l’assistance sociale 2. À titre de comparaison, en septembre 2015, il y avait plus de 11 000 offres d’emploi enregistrées.
  • L’augmentation des loyers due à la spéculation et à l’échec du marché  signifie que plus de personnes dépendent de l’aide au logement. 3

L’augmentation des dépenses n’a donc pas grand-chose à voir avec le gaspillage, mais avec des problèmes majeurs. Les exemples individuels de déchets sont néanmoins souvent généralisés. En fait, la proportion d’étrangers est particulièrement élevée dans le domaine de l’aide sociale. Au lieu de montrer leur moins bonne éducation, les préjugés contre les « étrangers paresseux » sont vite réveillés. Mais qui aurait un emploi pour eux ?

Par ailleurs, le quota national de la Suisse, qui est faible par rapport aux autres pays de l’OCDE, n’a pas non plus augmenté 4.

Les crises économiques ne peuvent également être citées qu’en partie, car elles sont toujours prévisibles. Nous savons donc que des fonds supplémentaires seront nécessaires certaines années et nous devrions prendre les dispositions adéquates.

Les réductions d’impôts#

Cependant, la principale raison de ces déficits est ailleurs, mais elle est malheureusement taboue : Les réductions d’impôts de ces 20 dernières années ont coûté des milliards à la Confédération et aux cantons :

  • Le canton de Genève à lui seul a perdu environ un milliard de francs de recettes par an en raison des réductions d’impôts depuis 1998 5.
  • Le canton de Bâle-Campagne perd 180 millions de francs par an 6.
  • Suite à la réforme de l’impôt sur les sociétés II, la Confédération et les cantons perdront entre un demi-milliard et un milliard de francs par an 7, même si le référendum ne mentionnait que 60 millions de francs.

La situation est similaire dans de nombreux cantons. Néanmoins, de nombreux Suisses pensent que les impôts ne cessent d’augmenter. En fait, les redevances ont été augmentées pour compenser partiellement la perte de revenus. Par conséquent, de nombreuses personnes sont aujourd’hui confrontées à une augmentation des frais et, surtout, les voient augmenter. Il s’agit donc d’une redistribution du bas vers le haut : Selon une étude réalisée en 2004 par l’Administration fédérale des contributions, les 20% les plus riches de la population ont économisé 4 300 francs par an en impôts entre 1991 et 2001, tandis que les 20% les plus pauvres ont payé 650 francs de plus. La tendance s’est poursuivie sans relâche depuis lors, avec pour résultat qu’aujourd’hui, la Suisse dans son ensemble a un impôt à taux unique ! 8 Néanmoins, la « charge fiscale élevée » fait toujours l’objet de plaintes, ou plutôt de plaintes de la part des personnes aisées. Et ce, malgré le fait qu’après les augmentations de revenus et les réductions d’impôts, il reste beaucoup plus pour ces couches après impôts qu’avant.

Victime de l’épargne

Lors des votes pour les réductions d’impôts, on ne sait jamais quels sacrifices seront faits par la suite. Dans la plupart des cas, les économies ne sont pas réalisées immédiatement, mais seulement lorsque le prochain ralentissement économique entraîne des déficits plus importants. Mais celles-ci ne seront alors plus associées à des réductions d’impôts.

Mais les conséquences de cette réduction sont graves :

  • Les hôpitaux seront fermés 9 et le personnel sera réduit (GE), le stress augmentera. En conséquence, les soins aux patients se détérioreront et les « fautes professionnelles » se multiplieront. Qui peut éviter les assurances complémentaires et les hôpitaux privés. Une médecine à deux classes en est la conséquence.
  • Des coupes sombres dans l’enseignement scolaire 10, qui remettent en cause l’avenir professionnel de nos enfants et le développement économique. Les classes plus nombreuses surchargent les enseignants, et les élèves les plus faibles perdent leur place à l’école et donc plus tard dans le monde professionnel. Cela augmente manifestement la criminalité. Donc, à long terme, nous payons d’une manière ou d’une autre… 11
  • Les classes de soutien et de choix de carrière sont réduites (GE), tout comme les services d’orientation professionnelle (LU).
  • L’aide au logement pour les coopératives est réduite, ce qui augmente la pénurie de logements et donc les loyers.
  • Réduction de l’application du droit du travail et des mesures d’accompagnement des accords bilatéraux (BL) : les salaires baissent.
  • Les transports publics vont devenir plus chers (CFF et cantons), provoquant un glissement vers la voiture. Cela torpille les efforts visant à ralentir le réchauffement climatique.
  • Les contributions à l’agriculture quasi naturelle sont réduites, ce qui favorise l’agriculture industrielle à grande échelle.
  • Les contributions à l’aide au développement 12 et à la promotion de la paix sont réduites, ce qui encourage la migration.
  • L’augmentation des primes d’assurance maladie par habitant signifie que le gouvernement fédéral devra payer des subventions plus élevées. En fait, plus de personnes seraient également dépendantes des réductions de primes aujourd’hui, mais au contraire, de nombreux cantons n’auront plus versé à 124 000 personnes une réduction de primes en 2014 dans le cadre de leurs programmes d’austérité… 13

Ne pouvons-nous pas ou ne voulons-nous pas ?

Nous avons le sentiment de ne plus avoir l’argent nécessaire pour soutenir ceux qui nous sont vraiment chers. Mais la Suisse est l’un des pays les plus riches du monde. Que dirait un Africain si nous lui disions que nous n’avons plus d’argent pour les hôpitaux et les écoles ? C’est un monde à l’envers. Ainsi, au vu des réductions d’impôts, il est clair que ce n’est pas un « ne peut pas » mais un « ne veut pas » !

Les augmentations d’impôts, ou plutôt une inversion partielle des réductions d’impôts, doivent redevenir un problème. Dans le cas contraire, les avantages communautaires risquent de continuer à être constamment réduits. C’est ce que nous voulons ?

Les préjugés et les craintes conduisent à l’idéologie de l’épargne

Malheureusement, il existe un préjugé selon lequel les employés de l’État gagnent trop et sont de toute façon trop peu performants, de sorte qu’il y a encore beaucoup à économiser. Mais en fait, nous devrions nous assurer que les familles peuvent vivre avec un seul salaire et que le stress ne mène pas à plus d’épuisement professionnel 14. Démocratiquement, nous pouvons et devons déterminer les conditions de travail que nous considérons comme justes et saines et les fixer de manière à ce qu’elles deviennent la norme pour l’ensemble du monde du travail. À long terme, une détérioration de ces conditions de travail entraînera également une détérioration des conditions dans le secteur privé, puisque ce dernier ne doit plus offrir des conditions aussi bonnes dans la concurrence pour les travailleurs.

La pression en faveur d’une réduction des cotisations de sécurité sociale est également en partie fondée sur des préjugés à l’encontre des bénéficiaires de l’AI et de l’aide sociale. On dit qu’ils ne sont pas incités à travailler si leurs pensions sont suffisantes. Quand on voit combien de personnes en souffrent et combien les chances de trouver un emploi sont faibles (avec 11 000 postes vacants pour 500 000 personnes concernées), de tels préjugés sont inappropriés.

Parfois, les dépenses publiques, dont la signification est inconnue de l’individu, sont simplement appelées « gaspillage ». Un bon exemple en est la prévention des dépendances, dont les avantages ont été clairement démontrés 15, mais qui ne sont pas apparents à première vue. La croyance dans le gaspillage conduit à la situation absurde où les journaux parlent même de retirer encore plus d’argent à l’État pour finalement économiser. Mais chaque contribuable a identifié des domaines qui, à son avis, ne sont pas nécessaires. Il y a donc de l' »air immobile » à économiser. Tout le monde se bat donc contre les besoins de la personne suivante. En fin de compte, des économies doivent être réalisées partout, y compris de plus en plus dans des domaines essentiels. Parce que le « gras » n’existe plus.

On croit volontiers à ces justifications pour ne pas avoir à payer plus d’impôts. Le paiement des impôts est tellement impopulaire que le Conseil national a même décidé, dans le cadre du plan d’austérité, de ne pas augmenter le nombre d’inspecteurs des impôts pour lutter contre l’évasion fiscale et donc de renoncer à davantage de recettes fiscales. Ce n’est donc pas le destin qui fait que les caisses sont vides, c’est aussi intentionnel.

L’idéologie de l’épargne et les préjugés sont si profondément ancrés en nous que même les personnes qui gagnent peu et ne paient pas d’impôts s’engagent à épargner de façon radicale. Souvent, ils ne remarquent même pas que leurs propres allocations de logement et d’assurance maladie sont réduites… Peut-être avons-nous aussi peur de « l’État », qui pourrait interférer avec nos possibilités d’action toujours plus grandes et que nous voulons donc garder petites.

Conversion – Le partage biblique est nécessaire

Un redressement fiscal est nécessaire si nous voulons maintenir une société juste et une bonne qualité de vie. Les problèmes budgétaires ne sont pas une fatalité, mais sont consciemment acceptés avec notre refus de partager. Il serait préférable pour tout le monde d’exposer les idéologies de justification comme le « gaspillage de l’État » et de partager à nouveau. Car la Suisse s’enrichit de plus en plus. Les moyens de créer une qualité de vie et un avenir pour tous seraient là. Donnons-les nous ! Pourquoi ne pouvons-nous plus promouvoir des domaines qui nous sont importants ? Commençons donc par nous demander quel type de société nous voulons.

Au fond, la crise fiscale est aussi une crise communautaire :

  • Nos possibilités d’action supposées toujours plus nombreuses (mise en réseau mondiale, connaissances par Internet, meilleure éducation, etc.) nous amènent à penser que nous n’avons plus besoin de nos voisins. C’est pourquoi nous remettons finalement aussi en question les institutions communes.
  • Nous voulons garder plus pour nous-mêmes que pour la communauté
  • Nous ne connaissons peut-être plus beaucoup de personnes qui sont personnellement dans le besoin et nous comprenons donc moins bien leurs besoins.

Une inversion partielle des réductions d’impôts est donc nécessaire et supportable pour tous. Cela fonctionnait dans le passé ! Une des craintes est, bien sûr, qu’en cas d’augmentation des impôts, les riches s’en aillent ou que moins de gens riches viennent chez nous. Mais : voulons-nous vraiment attirer encore plus de gens riches aux dépens d’autres cantons ou pays ? Deuxièmement, nous avons besoin d’une nouvelle édition de l’initiative sur la justice fiscale, qui garantirait que le taux d’imposition le plus élevé dans tous les cantons ne tombe pas en dessous d’un certain pourcentage afin d’éviter un « nivellement par le bas ». Malheureusement, cette initiative a été rejetée par la population il y a quelques années, alors que les sondages avaient montré qu’elle y était clairement favorable. Cependant, pendant la campagne électorale, les gens ont eu peur que tout le monde doive payer plus d’impôts si l’initiative était acceptée. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas éviter une nouvelle édition.


1 : Voir watson

2 : Voir BSV et SECO

3 : Voir les statistiques de Bâle

4 : Voir Wikipedia Quota d’État

5 : Voir Cartel syndical Genève

6 : Voir Baselland.ch

7 : Voir 20 Minuten

8 : Voir « Répartition des richesses en Suisse« , étude Ecoplan du 29.2.2004 commandée par l’Administration fédérale des contributions

9 : Voir swissinfo -> Ce qui signifie : trajet éventuellement dangereusement long jusqu’à l’hôpital le plus proche et isolement des patients qui reçoivent moins de visites (Jésus en Matthieu 25.36 : J’étais malade et vous m’avez rendu visite).

10 : Voir 20 minutes

11 : Voir les risques de la politique bourgeoise

12 : Voir Watson

13 : Voir Thurgauerzeitung et NZZ

14 : En particulier les travailleurs sociaux, les infirmières, les enseignants et les policiers, qui ont le taux d’épuisement professionnel le plus élevé aujourd’hui

15 : Voir BAG