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Exposé donné par Claude Baecher (Dr théol., CEFOR Bienenberg) lors de la ConférenceChristNet 2010 « Gouverner par la peur ou par l’espérance ? ».

 

0. Une apocalypse sans Dieu ?

Rendus anxieux par les événements du 11 septembre 2001 et le krach boursier de ces dernières années, nous baignons dans une atmosphère de peur. Cette croyance en une sorte d’apocalypse sans Dieu, qui oriente fortement les occidentaux vers un repli sur eux-mêmes, les pousse à la recherche presque panique de leur propre sécurité. Cette illusion peut temporairement donner l’impression que nous avons empêché le mal de s’introduire, mais à moyen terme, elle est contre productive par rapport au projet de Dieu. C’est ce que nous tâcherons d’illustrer dans les lignes qui suivent.

Les peurs ont en nous et dans nos sociétés des racines profondes, complexes et anciennes. Ces peurs sont liées à la recherche légitime de la sécurité. La réflexion relative aux influences de la peur et de l’espérance sur les comportements est un sujet très important. Ce thème est souvent abordé dans la Bible, et néanmoins très peu analysé sur le plan du comportement social dans les cercles chrétiens. Je tâcherai d’en livrer ici les éléments bibliques capitaux.

Les pathologies liées aux peurs et aux espérances sont traitées de manière complémentaire par les thérapeutes et les psychiatres, que je salue au passage, mais également par les personnes qui gèrent les rapports économiques et sociaux dans le monde moderne, sans oublier les nombreux travailleurs sociaux, que je salue également.

Je choisis dans la grande perspective biblique de retenir trois moments théologiques capitaux de la révélation biblique pour montrer à la fois la cohérence de la pensée biblique et pour montrer les axes forts qui s’en dégagent :

1. Eden : la toute vieille histoire de l’émergence de la peur

Avant la révolte humaine contre le plan divin, nous pouvions jouir de tous les biens de la création, en toute sécurité, et avoir de bons rapports entre humains, à l’image de ce qui se passe en Dieu lui-même. Nous sommes fondamentalement faits pour la communion sous le regard du Dieu bienveillant1.

Pour la première fois, des êtres humains rencontrent la peur, peur qui consiste à se cacher et à devenir des étrangers les uns par rapport aux autres et par rapport au créateur. L’origine de ces peurs réside dans le fait que des créatures voulurent être « comme dieu » (Gen. 3:5). Même si la différence entre être « à l’image de Dieu », ce qui traduit notre identité initiale, et « comme Dieu », ne nous semble à priori pas grande, ce qui les différencie, c’est, dans le deuxième cas, l’opposition à Dieu, la prétention à être « comme Dieu », autonomes. Depuis lors, nous inclinons toujours à devenir « comme dieu », pensant ne pas devoir rendre compte ni à Dieu ni à autrui, et imaginant que nous sommes auto-générés. L’anxiété est née de la mise en doute de la providence divine.

La révolte par rapport au plan originel a ouvert la porte à la culture de la peur et de l’insécurité relationnelle : « L’homme et la femme se cachèrent devant le Seigneur Dieu… J’ai pris peur car j’étais nu, et je me suis caché » (Genèse 3:10 et 11).

C’est lors de cet énorme changement que des humains connurent pour la première fois, selon le récit biblique, ce sentiment qu’est la peur, l’insécurité, le trouble relationnel et qu’ils usèrent de dissimulation2. Nous vivons depuis lors avec la vérité pas facile à gérer du tout que nous ne pouvons pas accomplir nos aspirations à la divinité, mais au contraire que nous sommes des êtres finis, voués à la mort.

Vouloir s’en sortir tout seul est un réflexe acquis dont on ne se débarrasse pas facilement. L’homme moderne vivant dans l’ère post-chrétienne, lui aussi, poursuit cette fuite en avant. Ainsi, nous vivons dans un climat de peur et d’anxiété, car l’homme est devenu un loup pour l’homme, un prédateur. Ce sentiment est d’autant plus fort qu’il a été attisé par des événements traumatisants qui ont rendu cet homme moderne victime du regard de convoitise des autres sur son corps et sur ses biens.

La culture de la peur, en fait, nous mène par le bout du nez plus fortement que nous ne le pensons. C’est la peur de manquer qui fait courir les gens, la « maladie de la réserve » comme l’appelait Isabelle Rivière. Le monde court sans qu’il se pose fondamentalement la question de savoir après quoi il court et qui le rendrait collectivement heureux.

C’est à partir de ce changement de statut que les humains ont tendance à placer leur sécurité dans la dissimulation, l’autonomie, les murs, les protections et les armes pour défendre les biens particuliers. La crise économique récente souligne que les pauvres qui ne sont pas responsables de cette crise, en sont les principales victimes. Des millions de personnes sont tombées dans la pauvreté à cause d’elle, sans compter les réductions de budgets sociaux à venir.

S’interroger sur le thème de la sécurité dans la Bible, c’est au fond s’intéresser à ce qui fonde la vraie sécurité et à ce qui nous anime, nous motive et souvent, nous détermine. « La culture de la peur, souligne Scott Bader-Saye, promeut l’idée que l’accumulation des richesses est la réponse raisonnable dans des temps troublés – ou de bouleversements »3.

L’aspiration à devenir invulnérable semble constante, mais elle a plus ou moins d’impact selon les législations en vigueur… Construire des murs est à la mode de nos jours, des murs pour pallier le sentiment d’insécurité, un peu partout dans le monde, et pour nous mettre à l’abri du prochain et de ses possibles sombres desseins. On est aux antipodes du projet d’Eglise qui, en cassant les murs de séparation, cherchait la réconciliation entre les races, les langues, les sexes, les statuts sociaux. Et plus les murs sont élevés, moins le regard sur l’autre est objectif. Moins on le connaît, plus on le diabolise et plus on a l’illusion d’être en sécurité. La Bible déjà révèle que l’escalade de l’insécurité et des mesures sécuritaires (coffres, paradis fiscaux, murs, miradors, niches, réserves démesurées) mène à l’isolement, et non à la réconciliation ou a une vie plus fraternelle. Nous le verrons avec le message des prophètes.

De diverses façons, Dieu intervient, dans sa providence, pour limiter le mal et empêcher l’autodestruction. C’est ce que nous appelons la providence divine. Dieu pourvoit de la sorte en permettant que des autorités humaines promulguent des lois allant dans le sens de pratiques plus solidaires. Dans nos pays, inspirés par la Bible plus que nous le croyons généralement, elles ont pour rôle de limiter le pouvoir de prédation d’une personne sur une autre, de protéger la dignité de tous, de tendre vers l’équité et spécialement de protéger les faibles contre l’exploitation abusive.

Dans un monde où le mal est entré, il est important qu’il y ait des autorités qui réglementent cette équité, contre les exactions des puissants, les privilèges des seconds et la corruption des troisièmes, en somme contre les prédateurs. Devant Dieu, chaque être humain doit être traité avec équité devant le travail fourni, indépendamment de sa naissance. Nous en sommes loin. Nous constatons depuis longtemps que le marché ne produit pas automatiquement la justice. Il survalorise celui qui a beaucoup. A nous, l’Eglise de partout, de faire entendre le « cri du pauvre » et d’interpeller l’Etat dans le sens de plus de justice. Et ici aussi, il est bon de rappeler qu’il peut arriver que dans un pays, le juste puisse momentanément souffrir dans des temps « où le méchant prospère ».

2. Richesses et sécurités

Exode : dans le désert

Dieu est intervenu de façon spectaculaire pour libérer un peuple soumis à l’esclavage d’un tyran en Egypte. Il l’a fait miraculeusement, comme en proclamant une nouvelle création, en les éloignant extérieurement de l’esclavage des tyrans. Il faudra pourtant bien plus de temps pour les libérer des réflexes tyranniques cachés en eux-mêmes. C’est tout un apprentissage laborieux. Dieu a voulu et veut toujours avoir un peuple, sorte de « maison témoin » où il fait bon vivre, à la fois à cause d’une nouvelle mentalité et d’une nouvelle praxis, parmi les nations du monde.

Une fois bénéficiaires d’une terre nouvelle qu’ils n’ont pas achetée (Canaan), et qui fondamentalement appartient à Dieu, les Israélites voient resurgir la tentation originelle: s’éloigner d’une économie de communion pour retrouver une économie d’exploitation des faibles.

En guise d’illustration, je commenterai des passages choisis qui ont un rapport direct avec la peur et la confiance, au fond, avec la sécurité : l’un tiré du traité d’alliance (la loi), et l’autre des prophètes qui tentent de ramener à l’alliance le peuple égaré par de fausses sécurités. Les deux sont des avertissements en rapport avec les démarches « politiques » :

Moïse : la sécurité dépend de la justice

Deutéronome 8:2 et 10:11-20 [(L’éducation d’Israël au désert)4.

Après une mention concernant la manne donnée, les vêtements qui ne s’usaient pas et les pieds qui n’enflaient pas pendant ces quarante ans, Moïse parle de la nécessité d’obéir aux commandements économiques et sociaux notamment. Après l’entrée promise dans un pays très généreux, où le peuple ne manquera vraiment de rien, avant de poursuivre : v. 10 « Ainsi, tu jouiras de ces biens, tu mangeras à satiété, et tu béniras l’Éternel ton Dieu pour le bon pays qu’il t’aura donné ».

Moïse avertit ensuite du piège récurrent de l’autosuffisance, qui n’est qu’une arrogance aux racines très païennes et, au fond, génératrice d’insécurité.

V. 11 : « Garde-toi d’oublier l’Éternel, ton Dieu … 12 Si tu manges à satiété, si tu te construis de belles maisons et que tu y habites, 13 si ton gros et ton petit bétail se multiplient, si ton argent et ton or s’accumulent, si tous tes biens s’accroissent, 14 prends garde de ne pas céder à l’orgueil et d’oublier l’Éternel ton Dieu, qui t’a fait sortir d’Égypte, du pays où tu étais esclave…  17 Prends donc garde de ne pas te dire : « C’est par mes propres forces et ma puissance que j’ai acquis toutes ces richesses. » 18 Souviens-toi au contraire que c’est l’Éternel ton Dieu qui te donne la force de parvenir à la prospérité.

19 Mais si vous en venez à oublier l’Éternel votre Dieu… je vous avertis aujourd’hui que vous périrez totalement. 20 Vous périrez comme les nations que l’Éternel votre Dieu va faire périr devant vous, parce que vous ne lui aurez pas obéi ».

L’oubli fait qu’il n’y a plus personne à remercier que soi-même et ses propres calculs qui ont entraîné la prospérité. A court terme, l’être humain n’est alors plus redevable qu’à lui-même et à ses calculs de rentabilité maximale. Il se sert alors du prochain (plutôt que de le servir) et très vite il se trouve à la place du mini pharaon totalitaire dont il avait réchappé.

L’appel solennel de Moïse illustre très clairement par quels mécanismes l’abondance peut mener à la ruine, c’est-à-dire, à moyen terme déjà, aux antipodes de ce qui est recherché, à savoir la sécurité. « Si vous oubliez l’Eternel… vous périrez totalement » (v. 19). Cela ne signifie pas que Dieu, de manière surnaturelle, va faire tomber le feu du ciel en cas d’oubli du culte et du droit qui lui est attaché, comme ce fut le cas pour Sodome, mais plutôt quele processus de pourrissement économique sera à l’œuvre et aboutira à la ruine de toute la nation et du plan initial de Dieu par le moyen de cette génération-là.

La sécurité dépend de la justice pratiquée.

Tous les régimes économiques portent potentiellement cette propension à réduire le prochain à l’esclavage ; c’est également le cas du libéralisme économique actuel, si nous n’y veillons pas. Ce libéralisme a besoin d’une conscience. Le drame est que la sécurité a été mal interprétée par ceux qui avaient reçu les beaux dons de Dieu, simplement à cause de leurs schémas mentaux liés à la peur de perdre et de s’assurer leur sécurité.

Le peuple de Dieu ne devrait pas en arriver à dire : «  C’est par mes propres forces et ma puissance que j’ai acquis toute cette richesse » (v. 17). Cette affirmation rejoint tout à fait la prétention à être « comme dieu », autosuffisant. Elle est bien une prétention moderne. Pour ces « petits dieux » à qui tout est dû, la loi est faite pour être contournée…

Le remède préconisé est la gratitude envers Dieu, source de ma prospérité, et l’application d’une politique périodiquement redistributive (comprenant, de manière cumulée, les règles du Jubilé, les lois sabbatiques, les dîmes, les offrandes volontaires, l’accueil de l’immigrant, etc.).

Jérémie : des citernes fendues

Les prophètes vont dire et redire la même chose (Jérémie 2:1-13).

C’est une politique économique qui est en jeu dans l’attitude du territoire de Juda. Celui-ci, après avoir reçu le don du pays, est allé adorer le dieu Baal (dieu de la fécondité des puissants).

Ecoutez la complainte de Jérémie :

11 « Existe-t-il un peuple | qui ait changé de dieux ?
Et pourtant ces dieux-là | ne sont pas de vrais dieux !
Pourtant, mon peuple | a échangé celui qui fait sa gloire
contre ce qui ne sert à rien !
(…)
13 Car mon peuple a commis un double mal :
il m’a abandonné, | moi, la source d’eaux vives,
et il s’est creusé des citernes, | des citernes fendues
et qui ne retiennent pas l’eau ».

Des réserves qui ne retiennent rien du tout, c’est fondamentalement un calcul de la peur.

Le bénéfice, les biens n’ont pas été auto-générés, c’est essentiellement à cause de la providence divine et en vue d’une gestion plus fraternelle, qu’ils sont accordés. Même la réserve qu’a faite Joseph avant la sécheresse était faite pour une utilisation collective.

Esaïe : le shalom durable

La Bible dénonce les fausses sécurités arrogantes (Esaïe 32:1-20) et ceux qui s’y emploient seront jugés tôt ou tard. D’après Esaïe, la vraie sécurité, la vraie paix (shalom), l’authentique tranquillité sont également les effets de la justice et du droit, le bon traitement des ouvriers et des champs. Sans cela, les tours protectrices serviront de refuge aux animaux sauvages. Le lien entre infertilité du sol et irresponsabilité dans le domaine social est souligné.

Mais Esaïe fait un ajout que le Nouveau Testament aussi soulignera : le nouvel ordre des choses se fera par l’action de… l’Esprit. Lui introduira durablement la fertilité, sur la base de la justice et du droit ! Il y a alors assez pour tous (v. 16). La justice donne naissance à une sécurité durable (v. 17).

15 … « jusqu’à ce que, d’en haut, l’Esprit soit répandu sur nous.
Alors le désert deviendra un verger,
tandis que le verger aura la valeur d’une forêt.
16 Le droit habitera dans le désert
et dans le verger s’établira la justice.
17 Le fruit de la justice sera la paix :
la justice produira le calme et la sécurité pour toujours ».

Là où se trouve cet Esprit à l’œuvre, il n’y a pas besoin de lieux sécurisés comme les villes fortifiées et les forêts. Cela ne change rien à la situation de sécurité en général. Nul n’est coupé de l’accès à l’eau, les animaux nécessaires à la production agricole (le boeuf et l’âne) ne risquent pas d’être volés (v. 20). Les gens seront heureux.

18 « Mon peuple s’établira dans un domaine paisible,
dans des demeures sûres, tranquilles lieux de repos
19 – mais la forêt s’écroulera sous la grêle
et la ville tombera très bas ».

Jérémie : fausses sécurités religieuses

Mais Jérémie, pour en revenir à lui, ajoute une autre fausse espérance, c’est la confiance quasi magique dans la protection de Dieu. L’illusion que, tant qu’on a le temple (de Jérusalem), Dieu nous devait sa protection et garantirait notre invulnérabilité.

Jérémie 7 ajoute la fausse sécurité magique simplement parce qu’on serait plus proche du vrai culte :

Le prophète Jérémie, au chapitre 7, dénonce une autre fausse sécurité, et notamment la confiance dans « le temple ». Il s’agissait d’une conviction quasi magique qui donne le sentiment d’invulnérabilité. La critique du prophète Jérémie est déclenchée par l’injustice sociale et l’idolâtrie : « les immigrés, les veuves et les orphelins sont opprimés ; on met à mort des innocents dans le temple, on se prosterne devant des divinités étrangères » (v. 5s). Lorsque le Temple se transforme en « caverne de voleurs » (v. 11, cf. Mt 21:3), Dieu n’est plus magiquement protecteur. Et Jérémie précise : ce ne sont pas les formules liturgiques de confiances « c’est ici le temple de l’Eternel, le temple de l’Eternel, le temple de l’Eternel »(v. 4) qui changeront la donne, ou alors l’affirmation « nous sommes sauvés » (v. 10) qui y changeront quoi que ce soit. Tout cela est illusion, car il n’y a pas de conduite sociale qui respecte le prochain.

Nous sommes avertis par rapport à la fausse sécurité, à la fausse espérance fondée sur l’illusion d’être proches de Dieu tout en méprisant ses exigences dans le domaine social. Et de conclure : « … Tous, petits et grands, sont âpres au gain ; tous prophètes et prêtres ont une conduite fausse. Il ont bien vite fait de remédier au désastre de mon peuple en disant ‘Tout va bien, tout va bien’ (shalom, shalom !) et en réalité rien ne va, il n’y pas de shalom » (Jérémie 6:12 ss. et 8:10 ss.).

Même chose dans le Nouveau

Le Nouveau Testament continue dans la même ligne, dénonçant les illusions et mettant l’accent sur la justice qui restaure et sur l’économie fraternelle.

Jésus utilise l’image du fou qui bâtit sa maison. Il construit sa sécurité, mais « sur le sable » d’une foi en Jésus qui n’est pas mise en pratique (Mt 7). La sécurité telle que voulue dans le projet divin repose sur la mise en pratique de l’enseignement de Jésus, et non sur nos calculs motivés par la peur..

–         Le jeune homme riche, c’est quoi son problème ? (Matthieu 19). Chez lui, la balance entre aimer Dieu et sa sécurité calculée penchait en définitive vers ses sécurités trompeuses liées à ses nombreux biens. Il faisait pourtant profession d’aimer Dieu et le prochain. Sans doute n’a-t-il pas tiré les conséquences de ses paroles lorsqu’il disait « et le prochain comme soi-même »… Jésus lui tend la perche :

« Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donne le aux pauvres et suis-moi ». « Il le quitta tout triste car il était riche » (Mt 19:22). Son problème était son attachement à sa richesse comme sécurité, préféré à la vie fraternelle avec Jésus. Et Dieu sait ce qui lui est arrivé, avec ses grands biens, quarante ans plus tard, lorsque vinrent les terribles années 67 à 70 et la destruction de Jérusalem par les zélotes ou les troupes romaines.

–       Le mauvais riche. Et que penser du « mauvais riche », qui mettait sa sécurité dans la spéculation sur ses greniers ? (Lc 12:16-20). On dit de lui qu’il est le « riche insensé », mais pas si insensé que cela quant à ses intérêts personnels présents. Il raisonne logiquement. Il s’agrandit, il investit. Mais à l’échelle du temps, se trouve aussi la mort et la succession des générations. Et retentit la question : « Et ce que tu as amassé, qui l’aura ? » …L’Evangile souligne que l’alternative pour lui aurait été : « au lieu de s’enrichir en vue de Dieu », (cf. v. 20 et 21). S’enrichir en vue de Dieu…

La conclusion de Jésus par rapport à la peur et à l’espérance est celle-ci : « Vendez vos biens, et donnez-les en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, où ni voleur n’approche ni mite ne détruit » (Lc 12:33).

La question qui nous est posée est la suivante : Est-ce que les « politiques » peuvent entendre un tel discours ? Je le pense. La leçon à tirer est qu’il faut considérer l’économie et la sécurité sur le long terme.

Mais pour investir dans le bon sens, il faut une certaine mentalité, une certaine foi, c’est-à-dire une certaine confiance dans l’œuvre de Dieu et de son Esprit, sinon c’est chacun pour soi, le « sauf qui peut » des murs pour dissimuler, des armes pour se protéger (parfois se protéger les tyrans) et des niches fiscales (afin de mettre à l’abri pour soi et contre les autres).

Dieu pourtant ne s’impose pas et n’impose pas ses solutions, il propose. Mais il peut arriver qu’à force de ne pas être entendu ou pas retenu, ce soit « trop tard », alors, comme le dit l’Evangile, « les pierres le long du chemin (des ruines) crient » (Lc 19:40, voir 44).

Le salaire des ouvriers peut, de nos jours également, être « retenu » de multiple façon (Jc 5:3). On pense par exemple à des actions qui tournent complètement le dos aux pauvres, à commencer par l’exploitation d’ouvriers de tel ou tel peuple. De nos jours, ces démarches peuvent se faire en quelques transactions informatisées, en quelques clics, sans même voir combien ces clics peuvent être criminels, parce que faits pour chercher purement son propre intérêt.  Oui, il faut moraliser l’économie et il faut une âme pour l’économie. L’affairisme insensible aux réalités sociales de la production, de la consommation, de la souffrance des exclus est dénoncé, également dans le Nouveau Testament.

Il est évident, aujourd’hui comme en tous temps, que les plus pauvres ont besoin d’une économie qui aménage une suspension provisoire d’intérêts, si l’on veut que le cycle infernal du toujours plus riche et du toujours plus pauvre ne se poursuive et ne s’amplifie pas.

Il est nécessaire de repenser lucidement, pour en saisir les implications sur les humains d’ici et d’ailleurs, différentes actions liées à des peurs de perdre et à des espérances illusoires ; par exemple repenser dans cette perspective les spéculations actuelles5, les conséquences du machinisme au détriment de la main d’œuvre humaine6, les masses financières considérables qui migrent vers les nouveaux paradis fiscaux liés au secret bancaire, ici ou ailleurs7.

3. Une nouvelle mentalité, une nouvelle action

Ces thérapies sont en fait de deux ordres : l’ordre intérieur, touchant la mentalité, et l’autre touchant plutôt ses actions. Pour en revenir à ce que nous avons dit au début : L’acceptation de son propre statut de créature, avec le rapport au créateur qu’il implique ainsi que la considération envers les semblables et la reconnaissance de l’univers créé, est la solution pour jouir d’une vraie sécurité.

Le premier remède est alors la gratitude, qui exprime le mieux ce rapport de créature. Le second, qui au fond, exprime l’autre face du rapport de gratitude, c’est la pratique d’une économie fraternelle (aussi dans sa dimension citoyenne, par les impôts par exemple). Beaucoup se passe dans l’attitude de créature (la prière juste) : c’est de cette façon que nos inquiétudes et nos soucis légitimes trouvent leur juste place et que les peurs illégitimes s’estompent (Mathieu 6:24-34,  Phil 4:4-7 et 1 Pi. 5:6-7).

Et comme nous l’avons vu avec le texte d’Esaïe (32:15), pour chasser les peurs pathologiques, il faut une nouvelle mentalité, un nouvel « Esprit », œuvre de Dieu. Il n’est pas étonnant que la Pentecôte fonde l’émergence de la communion fraternelle. Les choses ne se font alors pas « parce que c’est la loi », mais parce qu’on aime ce qui est juste (la justice qui restaure le prochain).

Enfin, après avoir parlé de la reconnaissance, de la pratique de l’économie fraternelle, de la dépendance à l’Esprit, il nous faut dire quelque chose sur l’espérance promise. C’est cela, la politique de la confiance dont nous avons besoin. Elle est sûre de l’aboutissement, c’est pourquoi elle est animée d’une espérance promise. Il s’agit dès lors de renforcer cette confiance : la foi née de la révélation biblique est alors « la ferme assurance des choses qu’on espère » (Héb. 11:1), tellement forte qu’en attendant, elle détermine notre vie et sa mentalité.

Cette foi agissante en nous, nous pousse, en plus de la prière pour les autorités dans le sens exposé (il faut savoir pour QUOI on prie), à l’action dans trois autres domaines :

1.      la non-coopération : ne pas collaborer ou coopérer à des actions qui sont animées manifestement par d’autres mentalités ou logiques, lorsque nous les découvrons. Il y a avant tout une mentalité dont il faut « sortir », celle de « Babylone », de l’Egypte ou de Rome, ou de tout autre libertarisme économique qui ne dit pas son nom8.

2.      la vie fraternelle : vivre une vie fraternelle plus libre des peurs injustifiées et des espérances trompeuses. C’est le travail d’une saine spiritualité, d’un saint enseignement, que de situer correctement nos peurs et nos espérances. Comme le changement des grandes choses n’est pour l’instant pas à notre portée, commençons/continuons à travailler aux petites choses. Que l’Eglise soit l’Eglise!9

3.      la dimension prophétique : appeler au changement (dimension prophétique), sans céder aux illusions du tout ou rien. Pour changer les choses, nous n’avons pas besoin de pouvoir. Ce fut la conviction des premiers chrétiens et cela reste d’actualité. Ces toutes petites choses, nous pouvons déjà les pratiquer « chez nous », en vivant le travail, l’amitié et le don dans l’Eglise. On sous-estime très souvent le poids des minorités actives, qui font la démonstration d’attitudes pertinentes et innovantes. Que votre lumière brille aux yeux des hommes ! Il s’agit de promouvoir la justice économique et sociale sur le plan mondial, car c’est sur ce plan que, d’une part, Dieu nous a créé à son image et que, d’autre part, tout s’interpénètre dans la mondialisation.

Dans ces engagements, nous découvrirons alors, avec émerveillement, que nous ne sommes pas les seuls à penser et à agir comme cela. L’amitié produit de la communion. C’est le produit d’une logique de solidarité au lieu d’une logique de la rentabilité à court terme.

4. Comment continuer ?

L’Eglise, par son enseignement, sa mentalité et sa pratique, ne doit pas être le reflet de sociétés malades. Dans la Bible et pour nous, fondamentalement, la justice est un don de Dieu et il n’y pas de sécurité sans justice relationnelle. Dieu s’est engagé à pourvoir. A chaque jour suffit son travail.

L’espérance biblique est basée sur l’œuvre libératrice du Christ, et la venue promise d’un monde habité par la justice. L’Evangéliste Luc rappellera de la part de Jésus : « Qui veut, en effet, sauver sa vie, la perdra, mais qui perdra sa vie, à cause de moi, celui-là la sauvera. Que sert-il donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il se perd ou se ruine lui-même ? » (Lc 9:24-25).

Les sociétés d’hier comme celles d’aujourd’hui sont tentées d’oublier la justice pour se vautrer dans l’abondance. L’Ecriture Sainte nous rappelle sans cesse l’exigence d’équité à l’échelle planétaire et est comme un aiguillon pour les politiques partisanes. S’il est légitime de tirer les bénéfices de ses efforts, il est tout aussi juste que les bénéfices servent à la communion sans encourager le vice. Si nous sommes faits pour la jouissance des choses, nous sommes également faits pour la communion.

Nous qui sommes citoyens d’un pays que nous aimons, nous continuerons, comme nos pères et mères, à exercer notre influence en intégrant le mieux possible les questions relatives à la justice redistributive. De cette manière seulement serons-nous « sel de la terre », c’est-à-dire agent d’anti-pourrissement. Et il semble qu’il y ait urgence pour le bien de tous, également de notre peuple.

L’économie actuelle a besoin d’une conscience et d’un remède anxiolytique. Si elles dérapent, l’économie et nos législations peuvent devenir foncièrement païennes. Notre critique ne doit pourtant pas être synonyme d’un rejet en bloc. De belles choses se font ici ou là, et c’est point par point qu’il s’agit d’examiner les choses.

Le Dieu de la Bible, notre Père, nous appelle à localiser les peurs fondamentalement païennes (les nôtres aussi) et à les transformer en confiance. A la base de la sécurité se trouve cette attitude. Notre mission consiste aussi à dévoiler les mécanismes de la peur, pour dévoiler « les faux dieux » qui régissent parfois les mentalités.

Pour que, dans la société, les murs tombent, il faut que les murs intérieurs de nos peurs tombent d’abord. C’est pour beaucoup d’entre nous l’heure des petits pas dans la bonne direction.

Une bibliographie biographique

Ce qui m’a interpellé sur le sujet dans mon parcours personnel:

Dans ma jeunesse, des gens qui étaient à la fois généreux, laborieux et contents de l’état dans lequel ils se trouvaient.

–         L’Evangile du royaume de Jésus-Christ.

–         Le livre de John Yoder, Jésus et le politique (PBU, Lausanne, 1984), son chapitre 3 sur « Les implications du Jubilé ».

–         En 1987 le vieux livre (épuisé, de 1933) d’Isabelle Rivière, Sur le devoir d’imprévoyance, et généralement le livre de Tolstoï, « Ma religion ».

–         Plus récemment le livre de Frédéric de Coninck, La justice et l’abondance (La Clairière, Québec, Canada, 1997).

–         Un travail qui a abouti à la rédaction d’un livret : Claude Baecher, Grâce et économie, plaidoyer pour une attitude généreuse (Editions Mennonites, Montbéliard, Dossier de CHRIST SEUL N°1/2006).

–         Plus récemment encore, lors d’une rencontre en Irlande du Nord, une conférence du théologien Alejandro Zorzin, « Vulnérabilité et sécurité », dans les Cahiers de la Réconciliation, Mouvement International pour la Réconciliation, septembre 2007, N°3-2007, Paris, pp. 28 à 41, l’étude se trouve en anglais (pages de droite) et en français (pages de gauche).

–         Et le livre remarquable suivant, tout récent : Scott Bader-Saye, Following Jesus in a Culture of fear, The Christian Practice of everyday Life Series, BrazosPress, Grand Rapids, Michigan, 2007 (ISBN 10: 1-587 43-192-0 pbk).

 


1. Le sociologue Max Weber avait déjà noté que l’apparition du monothéisme et de la foi en un Dieu unique créateur provoque, par rapport au polythéisme et à la magie, « un recul caractéristique du rationalisme originel, pratique et calculateur» cité par Frédéric de Coninck, La justice et l’abondance Dire et vivre sa foi dans la société d’aujourd’hui, La Clairière, Québec, 1997, dans le chapitre « Une économie marquée par l’espérance », p. 73. Car croire en Dieu, c’est rendre compte à quelqu’un de la gestion de son être et de ses capacités.

2. Voir Scott Bader-Saye, p. 159.

3. Scott Bader-Saye, Following Jesus in a Culture of fear, p. 135;

4. « N’oublie jamais tout le chemin que l’Eternel ton Dieu t’a fait parcourir pendant ces quarante ans dans le désert afin de te faire connaître la pauvreté pour t’éprouver. Il a agi ainsi pour découvrir tes véritables dispositions intérieures et savoir si tu allais, ou non, obéir à ses commandements…

Garde-toi d’oublier l’Eternel, ton Dieu, et de négliger d’obéir à ses commandements, à ses ordonnances et à ses lois que je te donne aujourd’hui. Si tu manges à satiété, si tu te construis de belles maisons et que tu y habites, si ton gros et ton petit bétail se multiplient, si ton argent et ton or s’accumulent, si tous tes biens s’accroissent, prends garde de ne pas céder à l’orgueil et d’oublier l’Eternel ton Dieu, qui t’a fait sortir d’Egypte, du pays où tu étais esclave, qui t’a conduit à travers ce vaste et terrible désert peuplé de serpents venimeux et de scorpions, dans des lieux arides et sans eau où il a fait jaillir pour toi de l’eau du rocher le plus dur. Dans ce désert, il t’a encore nourri en te donnant une manne que tes ancêtres ne connaissaient pas. Il a fait tout cela afin de te faire connaître la pauvreté et de te mettre à l’épreuve, pour ensuite te faire du bien. Prends donc garde de ne pas te dire : ‘C’est par mes propres forces et ma puissance que j’ai acquis toutes ces richesses.’ Souviens-toi au contraire que c’est l’Eternel ton Dieu qui te donne la force de parvenir à la prospérité et qu’il le fait aujourd’hui pour tenir envers toi les engagements qu’il a pris par serment en concluant alliance avec tes ancêtres. Mais si vous en venez à oublier l’Eternel votre Dieu, et à rendre un culte à d’autres dieux, à les servir et à vous prosterner devant eux, je vous avertis aujourd’hui que vous périrez totalement. Vous périrez comme les nations que l’Eternel votre Dieu va faire périr devant vous, parce que vous ne lui aurez pas obéi. » (Semeur 2000)

5. Spéculations sur les matières premières, sur le cours des monnaies, les fusions des sociétés, le marché immobilier… Affairisme international qui coupe tout lien avec les peuples, qui rappelle ce qui est récurrent dans les empires (Apocalypse 18:11-15) et annonçant la chute du commerce international de l’époque. Dénonciation virulente de leurs excès au profit des nantis et au détriment des pauvres. L’apôtre Jacques a eu la même virulence (Jacques 4:13-16).

6. Le machinisme fait que la main d’œuvre disparaît au détriment du travail des personnes les moins qualifiées. Il est important de réfléchir au partage du revenu, du travail et de la reconnaissance sociale, si nous ne voulons pas aggraver l’exclusion. Il est également nécessaire de travailler à la requalification.

7. Pour les « nouvelles alternatives » (octobre 2010), je nomme par exemple pour l’UBS et bien d’autres banques, par exemple,  Singapour et Hong Kong (cf. Le Figaro du 8 octobre 2010 qui cite le New York Times).

8. Ici il serait bon de réfléchir à nos fonds de placements et aux manières qu’ils ont de « faire des petits », c’est-à-dire sur la base de quels calculs d’investissements (des économies plus ou moins fraternelles, cela existe). Cela aussi doit intéresser les chrétiens du pays.

9. On nous demande de poser des signes forts, pas de changer le monde, ce qui cacherait parfois des velléités de puissance plutôt que de l’amour. Il faut « instiller dans le monde une logique différente » (Fred de Coninck, La justice et l’abondance, p. 76).

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Introduction

 

« Voulez-vous de telles femmes ? NON au droit de vote féminin. »

Ces deux affiches électorales traitent du droit de vote des femmes. L’une exprime la peur : peur, que « nos » femmes ne soient plus comme nous (les hommes) voulons qu’elles soient.

 

« Bâlois, soyons chevaleresques. Votons OUI en faveur de nos femmes. »

L’autre, elle, véhicule l’idée que la peur est surmontée et que l’on accorde aux femmes ce qui leur revient de droit, sans crainte de perdre quelque chose ou de devoir céder une partie du pouvoir. En effet, bien souvent, c’est le pouvoir qui est en jeu.

0. Aperçu

Depuis près de 10 ans, ChristNet s’engage pour que l’amour du prochain soit manifesté au niveau politique et dans la société. L’amour du prochain est le commandement primordial du Nouveau Testament. L’engagement en faveur des plus faibles, pour qui Dieu se préoccupe particulièrement, traverse comme un fil rouge l’Ancien et le Nouveau Testament. Chez ChristNet, nous approfondissons nos réflexions et tentons de les mettre en pratique, d’où notre slogan : «L’amour du prochain : réfléchir, s’engager.»

Par le passé, ChristNet a beaucoup débattu des thèmes de la miséricorde, du contentement et de la générosité. Il en est ressorti que la peur pour notre bien-être et la peur face au prochain nous émèchent de nous tourner vers ce dernier avec compassion et humilité.

L’objectif de cette journée est de déceler nos peurs et de renforcer notre confiance en Dieu. C’est ainsi que nous serons capables d’agir avec un cœur plein d’espérance et de mettre en pratique une politique d’amour du prochain. La partie consacrée à l’espérance fait l’objet d’une étude approfondie l’après-midi.

1. Résultats des recherches sociologiques

Depuis les années 70, l’institut Demoscope effectue chaque année des recherches, en se fondant sur un échantillon de 6000 entretiens, sur le climat psychologique de la Suisse (CPS). Pour sa part, l’entreprise de recherches sociologiques appliquées GfS (Gesellschaft für praktische Sozialforschung) examine les craintes et les soucis de la population suisse à l’aide de son baromètre des craintes, ou du baromètre des soucis resp., auprès de plus de 1000 personnes. Avec les années, on dénote une fluctuation du sentiment de peur et de ses composantes concrètes. Cependant, d’une manière générale, force est de constater que, depuis les années 80, l’anxiété au sein la population a tendance à s’accroître. Cette anxiété ne nous accable pas tous les jours, et d’ailleurs, la plupart du temps, nous n’en sommes même pas conscients. Néanmoins, elle influence insidieusement nos perceptions et notre comportement.

Climat psychologique de la Suisse (CPS)

Concernant l’étude relative au Climat psychologique de la Suisse, Demoscope écrivait, en 2005 déjà : «Après une évolution constante sur près de 30 ans vers des valeurs progressistes et tournées sur l’extérieur, un revirement s’est dessiné en 2001. … Depuis quatre ans, on constate une nette inversion de la tendance. … Un matérialisme sans concession et une propension croissante à la recherche du succès témoignent de la concurrence toujours plus âpre qui existe dans notre pays.» «Les nouvelles tendances sont de type beaucoup plus conservateur… Un besoin nouveau est apparu, qui consiste en une quête d’enracinement : la « nouvelle suissitude » …»

Cette tendance s’est poursuivie jusqu’à ce jour, puisqu’en 2010, Demoscope écrivait à propos de l’évolution constatée ces deux dernières années : «L’enracinement, la tendance à se relier davantage à ses origines, à accorder plus de valeur au patrimoine et aux usages éprouvés, sont les éléments qui ressortent le plus. On observe en même temps, au cours de la dernière décennie, un accroissement du réalisme et de la capacité à s’adapter aux structures existantes dans l’économie et la politique.»

A mon avis, il s’agit ici davantage d’une volonté de s’adapter, plutôt que d’une capacité à s’adapter. Dès lors, le conformisme et la recherche de l’acceptation ainsi que du succès, visibles par des signes extérieurs, sont en augmentation. Mais pour celui qui s’adapte en vue d’obtenir le succès, le passage obligé est le sacrifice de ses idéaux et de ses valeurs. Ne sommes-nous plus prêts aujourd’hui à payer le prix pour nos valeurs et nos idéaux ? Nous faisons-nous de plus en plus de souci pour notre bien-être ? Avons-nous remplacé nos idéaux par des éléments qui sont censées nous procurer la sécurité, comme le nationalisme, l’obéissance, le succès, la force ? De toute évidence, la grande crise économique des années 90 a éveillé en l’être humain l’impression de devoir à nouveau se battre davantage pour son propre bien-être, renforçant du même coup chez l’individu la crainte face à une menace de nature socio-économique.

Baromètre de la peur

Dans quelle mesure les Suisses ont-ils peur et de quelles peurs s’agit-il concrètement ? Pour déterminer le baromètre de la peur, les personnes interrogées répondent par téléphone à une présentation de 30 scénarios menaçants. Elles évaluent ces scénarios sur une échelle allant de 1 à 10 et précisent dans quelle mesure et dans quel domaine elles se sentent inquiètes ou menacées.

L’index de menace général ainsi obtenu a passé, entre 1985 et 2006, de 4,0 à 5,4, bien qu’il soit redescendu aujourd’hui à 4,5. Mais la tendance à long terme n’en est pas contrecarrée pour autant. Les réflexes politiques qui ont émergé avec l’accroissement de la peur sont toujours les mêmes.

Les peurs sont liées à notre existence, autrement dit, la peur est existentielle. Autrefois, certaines peurs étaient suscitées par des besoins matériels. Aujourd’hui, des « menaces » physiques sont à nouveau d’actualité : criminalité, maladies (pensons à la grippe porcine) et dangers environnementaux. Avec 6,0 points, la peur face aux changements climatiques occupe chez les Suisses la première place parmi leurs peurs conscientes. Mais manifestement, la crainte que suscitent les menaces de type socio-économiques, autrement dit la peur du manque, est encore trop forte pour que l’on introduise des mesures de lutte contre les changements climatiques. La deuxième place sur l’échelle des peurs est celle ressentie face à l’égoïsme des autres (5,7), la troisième celle qu’engendre la criminalité (5,4).

Bien entendu, la peur n’est pas un problème typiquement suisse, même s’il est vrai que l’on dit de la Suisse qu’elle est le pays où l’on conclut le plus grand nombre d’assurances par habitant.

Baromètre des soucis

Le baromètre des soucis traduit les attentes de la population face aux autorités, à la politique et à l’économie, et reflète les positions politiques au sein de la population, en d’autres termes il exprime le rapport entre la peur et la politique.

Ce baromètre révèle aussi l’évolution décrite plus haut : la population en général devient de plus en plus conservatrice. Le réflexe général est de se couper de l’extérieur, tant au niveau personnel que national. On veut se protéger des dangers et des méchants qui viennent de l’extérieur. La « suissitude » évoquée plus haut apparaît d’une part au travers de la fierté par rapport aux produits et traditions nationaux, mais également au travers d’un égocentrisme croissant en politique, fidèle en cela au principe « nous d’abord ». On dirait que tant les individus que le pays mènent une lutte pour leur survie, lutte également contre ceux qui veulent nous priver de quelque chose d’essentiel à notre vie :

–         Notre argent: c’est pourquoi nous faisons front contre toutes les catégories de nécessiteux et contre l’Etat.

–         Notre liberté : c’est pourquoi nous faisons front contre les réglementations qui nous limitent.

–         Notre auto-détermination nationale : C’est pourquoi nous faisons front contre des revendications et des requêtes venant de l’extérieur.

L’une des causes de ce repli sur soi est la désorientation et l’instabilité : il semble que la mondialisation, la pression de l’UE à se conformer à ses règles, l’évolution rapide des cultures, l’augmentation de la mobilité et une population étrangère en proportion croissante ont provoqué une peur plus grande et conduisent à une volonté de retrait au sein d’une communauté nationale prétendument sûre. Dès lors, c’est surtout auprès de la jeune génération que les sentiments de nationalisme et d’appartenance à la patrie sont les plus forts. Il est possible que leur instabilité soit encore accentuée par le fait des ruptures familiales toujours plus nombreuses.

Pour ma part, j’apprécie également le Rivella, la raclette et certaines traditions suisses, de même que le travail de qualité. Mais le danger est de ne pas se satisfaire d’une saine attitude de valorisation de soi, mais de tomber dans un sentiment de supériorité nationale qui dévalorise ce qui ne nous est pas familier. Il m’est arrivé d’entendre cette phrase : «Je suis un bon Suisse.», sous-entendu je suis intègre, contrairement aux étrangers…

2. Répercussions sur la culture

Le débat concernant l’abus de prestations sociales est apparu au cours des années 90, en même temps que la profonde crise économique qui a jeté de plus en plus de personnes au chômage, à l’AI et à l’aide sociale, et suite à laquelle nous avons dû payer davantage au titre de la solidarité. En recourant au discours sur les abus, on a laissé entendre que la plus grande partie des exclus étaient des fainéants et des profiteurs, alors que de nombreuses études montrent que les abus ne sont le fait que d’une petite minorité. Cependant, les réglementations et les contrôles effectués par les œuvres sociales ont été rendus beaucoup plus stricts. Résultat : la règle du fardeau de la preuve s’en trouve inversée : aussi longtemps que quelqu’un ne peut pas prouver qu’il est de bonne foi, il est suspecté de fraude.

Perception de l’être humain

L’école est l’exemple qui illustre le changement sur ce point : il y a 10 ans environ, l’épanouissement personnel des écoliers constituait encore la priorité. Mais le vent a tourné. Aujourd’hui, les notes et les punitions sont à nouveau mises en avant. Il s’agit désormais de régler les problèmes de discipline, qui sont effectivement devenus plus ardus, en usant de la force et de l’autorité, l’idée sous-jacente étant que l’homme est fondamentalement mauvais et qu’il doit être ramené dans le droit chemin.

Ceci nous amène au point capital : la perception de l’être humain. Tandis que les humanistes, mais aussi, à certains égards, le mouvement de mai 68, partent du principe que l’homme est fondamentalement bon, un scepticisme ambiant de plus en plus fort a fait pencher la balance dans l’autre sens. Mais bibliquement parlant, ces positions sont toutes les deux erronées. Nous avons besoin d’une perception correcte de l’homme pour pouvoir résoudre les problèmes de notre société. Pourtant, même dans les milieux évangéliques, on trouve parfois l’idée que l’homme est totalement corrompu, ce qui explique pourquoi il a besoin du salut. Certes, il a besoin du salut, car il ne peut se libérer seul du péché. Mais cela ne signifie pas qu’il n’est pas capable de faire le bien ou d’être animé de bonnes intentions. La Bible nous montre que Dieu a aussi utilisé des non-chrétiens, comme Cyrus par exemple, pour accomplir son œuvre1 . Elle souligne également que les païens ont eux aussi une conscience.2 Dès lors, le sentiment très répandu de méfiance à l’encontre du prochain, qui nous habite souvent quand il s’agit de non-chrétiens, n’est pas justifié.

Nous le voyons : la peur a pris de l’ampleur, et avec elle la méfiance envers l’ « autre », le prochain.

3. Conséquences politiques

Criminalité des étrangers

L’être humain s’efforce de trouver des sources de danger et des boucs émissaires afin de pouvoir mieux contrôler son environnement. Et les médias y contribuent : dans leur lutte pour gagner des parts de marché, ils font en sorte que les mauvaises nouvelles occupent l’actualité beaucoup plus qu’avant, y compris dans l’esprit des individus. Ainsi, malgré les statistiques de la criminalité, qui n’ont pas changé dans l’ensemble, on pense que « la rue » devient de moins en moins sûre. A cet égard, le nombre de meurtres, par exemple, a diminué de 50% ces 20 dernières années et ces actes ont lieu, comme auparavant, principalement au sein du cercle familial ou d’amis. Par ailleurs, la propension à la violence dans la société a effectivement augmenté, une augmentation qui, selon le psychologue Manfred Spitzer, est lié à la consommation accrue de programmes télévisés. Plus un enfant passe du temps devant la télévision, plus il a de risques de devenir un criminel ! Même constat pour celui qui participe à des jeux violents sur ordinateur : il aura une capacité d’empathie nettement diminuée, selon les statistiques.

Les étrangers représentent effectivement une proportion plus élevée dans la criminalité violente. Pourtant, si l’on considère l’âge, l’origine sociale et la formation, cette proportion est à peine supérieure à celle observée dans la population suisse. A noter que la population étrangère comprend davantage de jeunes, d’hommes et de personnes défavorisées que la moyenne, tout comme la population des criminels (étrangers et Suisses confondus).

Asile

Chercher un bouc émissaire n’est donc pas utile pour résoudre un problème. Au contraire, cette manière de procéder détourne des vrais problèmes et représente une injustice pour les personnes touchées. Car les boucs émissaires sont toujours des personnes qui nous déstabilisent et sont différentes de nous. Les étrangers en sont depuis toujours les cibles prioritaires. Au Moyen-Age, on a par exemple rendu les Juifs responsables de la peste.

Aujourd’hui, les étrangers et en particulier les requérants d’asile sont ceux que l’on voudrait rendre responsables de tous les crimes. C’est ce qui explique que depuis 20 ans, une réglementation de plus en plus dure est réclamée à leur encontre. En mai 2010, le Conseil fédéral, dans son projet de révision de la loi sur l’asile, a quasiment supprimé la possibilité d’accorder l’asile en cas d’entrée illégale sur le territoire suisse. En effet, il est prévu qu’il soit également impossible de déposer une demande d’asile dans une ambassade suisse à l’étranger. Si l’on sait que les personnes menacées n’obtiennent plus aucun visa d’entrée en Suisse (les exemples sont suffisamment nombreux), les requérants d’asile n’ont plus aucun autre moyen que l’entrée illégale en Suisse. Nous en concluons que la Suisse officielle ne souhaite plus accueillir aucun requérant d’asile. La Suisse aurait-elle fait taire sa vocation humanitaire ?

Peur de l’étranger

La peur de l’étranger est la plus forte pendant les périodes de graves crises, mais aussi lorsque des changements culturels se suivent en succession rapide. La plupart du temps, ces derniers sont endogènes et accompagnent l’émergence de nouvelles possibilités sur le plan économique ou de la consommation. Les étrangers sont aussi le point sur lequel se cristallise les insécurités de la population, car ils donnent l’image d’un monde inhabituel et peu familier. Les identités sont alors remises en cause. La question de l’identité et de la stabilité est entièrement légitime, car ces éléments correspondent à de réels besoins pour l’être humain. Encore faut-il savoir comment la stabilité et l’identité doivent être procurées. Relevons, dans ce contexte, que la peur face à l’islamisation est d’une importance particulière : dans ce cas, il ne s’agit pas uniquement d’une identité et d’une stabilité comme le monde les perçoit, mais au niveau spirituel, en tout cas pour les croyants. Et pour la société dans son ensemble, l’enjeu est un bouleversement culturel encore plus profond. Je pense que la population résidant dans un endroit depuis longtemps a fondamentalement le droit de conférer à sa propre culture un statut prioritaire.

Peur de l’Etat et des persécutions

S’il est vrai que la diversité des modes de vie possibles s’accroît, la complexité de la vie en commun s’accroît également. L’Etat, qui constitue la forme d’organisation que nous avons choisie pour réglementer la vie en société, est perçu par les forts comme une entité liberticide qui perturbe les règles du jeu. Certains pensent que sans l’Etat, nous jouirions d’une pleine liberté. Par conséquent, ils préfèrent accorder leur confiance à l’argent, le dieu Mammon.

La puissance de l’Etat peut aussi susciter la peur. Les chrétiens qui vivent dans un Etat majoritairement séculier peuvent craindre des persécutions qui seraient le fait d’une majorité dont la tête pensante est l’Etat. Dans quelle mesure cette crainte est-elle justifiée ? De telles appréhensions ne sont-elles pas aussi exacerbées par les théories sur la fin des temps, par la littérature et les séries télévisées faisant de ce thème leur fond de commerce ?

Grâce à Internet et à ses millions de blogs et de forums de discussion, des groupes particuliers d’internautes ont pu se former à l’échelle mondiale, et, du coup, renforcer mutuellement leurs préjugés par une sorte d’émulation, notamment parce que leurs affirmations passent inaperçues du public en général et échappent à tout contrôle. La croyance dans les théories du complot a de plus en plus le vent en poupe à l’échelle mondiale : francs-maçons, ONU, présidents libéraux des Etats-Unis et l’Etat en général sont non seulement suspectés, mais font l’objet de graves préjugés. Exemple : en août 2010, pas moins de 24% des Américains croyaient que le président Obama était Musulman, bien que l’intéressé ait démenti cette affirmation depuis longtemps.

Peur face au manque

Les temps où la famine régnait sont révolus, mais nous continuons néanmoins à faire fonctionner une économie «de la faim». La croissance, en d’autres termes le «toujours plus», est considérée comme le but suprême de la politique économique sur l’autel de laquelle sont notamment sacrifiées les valeurs chrétiennes, la solidarité, la justice, l’environnement et les relations. Nous nous rendons esclaves de ceux qui nous promettent «toujours plus». Qu’attendons-nous du «toujours plus» ? Quand et dans quelle circonstance pourrons-nous enfin dire que nous sommes satisfaits ? La Suisse craint de voir s’éroder son confort matériel et ses biens, et s’agrippe à de l’argent qui ne lui appartient pas (cf. le secret bancaire).

Les peurs face à l’écroulement général du système, bien que diffuses, sont bel et bien présentes. En effet, en 1997, le professeur d’économie fribourgeois Walter Wittman suggérait sans détours qu’une dictature devrait être instaurée pour que les opérations de libéralisation de l’économie puissent s’effectuer, faute de quoi nous tomberions tous dans la pauvreté.

L’esprit de concurrence est donc de plus en plus présent en Suisse : depuis les années 90, nous luttons toujours plus âprement contre ceux qui, prétendument, amoindrissent notre bien-être : les bénéficiaires de l’aide sociale, les chômeurs, les étrangers, les rentiers AVS et AI, et tous les plus faibles. Nous sommes enclins à accréditer les raisonnements qui qualifient de profiteurs ces catégories de personnes. On sabre dans les prestations sociales afin de ne donner aucune occasion à certains d’abuser du système. C’est ainsi que l’on met la pression sur la majorité de ces personnes, sans faute de leur part. Il est devenu plus important à nos yeux que personne ne profite du système, plutôt que de s’assurer que personne ne souffre.

Ceci ne reflète pas un phénomène propre à la Suisse : tous les pays riches sont touchés par la peur de perdre quelque chose.

 

« C’est ce que veut la gauche : ruiner notre pays ; plus d’impôts ; moins d’emplois ; détruire l’AVS. NON à l’augmentation de la TVA. »

 

Autres craintes

En ces temps où la survie est assurée sur le plan matériel, d’autres craintes, hormis celle qu’inspire la criminalité, occupent le devant de la scène, comme la peur face aux catastrophes naturelles. Centrales nucléaires, manipulations génétiques et changement climatique sont susceptibles de semer la panique. Comment les affronter ? Quelle vision réaliste pouvons-nous mettre en avant ?

En définitive, la peur de la maladie et de la mort, de la souffrance et de la finitude de notre vie est un sujet primordial, même si d’autres thèmes s’y greffent, comme les coûts croissants de la santé, l’aide au suicide, les vaccinations obligatoires ou la psychose face aux pandémies (ex. : la grippe porcine). Il est toutefois un autre point que celui de la santé, sur lequel nous faisons une fixation : la beauté physique. En effet, la crainte du rejet et la focalisation sur les défauts corporels ont permis à l’industrie du relookage, mais surtout à celle de la chirurgie esthétique, de devenir florissantes.

4. Chrétiens, que faisons-nous ?

Je ne crois pas que, en tant que chrétiens, sur le plan politique, nous soyons moins enclins à réagir en fonction de nos peurs. Le problème de notre peur est en partie dû à une perception erronée et non biblique de l’être humain. Il me semble également erroné de croire à l’idée selon laquelle les chrétiens seraient meilleurs que les autres en politique, voire même seraient les seuls à savoir comment poursuivre un bon programme politique, puisqu’ils sont chrétiens et non les autres. Il est vrai que les chrétiens peuvent, dans certains domaines, agir davantage en conformité avec les valeurs chrétiennes, mais ils peuvent tout aussi bien poursuivre une politique inspirée par la peur.

Vaincre la peur

Comment surmonter la peur ? Comment passer d’un état de crainte à une position d’espérance et ainsi être libéré pour pratiquer une politique d’amour du prochain ?

En tant que chrétiens, nous sommes au bénéfice d’un potentiel énorme. Nous avons une espérance vivante, comme l’exposait Claude Baecher. Dieu a promis de veiller sur nous. Forts de cette assurance, nous pouvons obéir à son commandement, qui consiste à nous occuper prioritairement de notre prochain. Qui va donc se charger de cette tâche, si ce n’est nous ?

Avançons, en tant que chrétiens, comme des exemples lumineux ! En agissant ainsi, nous avons le potentiel pour déclencher un véritable bouleversement de la société, tant au niveau politique que spirituel. Car c’est en voyant cela que les non-chrétiens se tourneront vers Jésus. Mais ce travail doit commencer en nous-mêmes : Croyons-nous qu’en Jésus, nous n’avons aucune crainte à avoir ? Personnellement, je dois aussi lutter chaque jour pour chasser la crainte, car faire confiance n’est pas chose facile…

Au cours de l’après-midi, le programme est constitué des ateliers pratiques et de débats sous forme de table ronde, le but étant de trouver des solutions et de passer en revue certains exemples positifs. La ConférenceChristNet souhaite traiter ouvertement du thème de la peur, mais elle entend aussi dépasser ce stade et tenter de découvrir quel rôle l’Eglise peut jouer dans cette démarche. Dans cette recherche, l’espérance et la confiance en un Dieu qui pourvoit et qui protège sont les clés de la réussite.

Markus Meury, 13.11.2010

 


1. Esaïe 44 et 45.

2. Romains 2,14+15.

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Les entreprises et les associations rétribuent des politiciens triés sur le volet. Que font ces politiciens en retour ? Et quelles sommes sont en jeu ? Cela, le citoyen moyen ne le saura jamais.

1 —Une démocratie parfaite

Peut-être penses-tu que la Suisse est une démocratie normale.

Le peuple élit régulièrement ses représentants, qui se déplacent à Berne 4 à 5 fois par année, y  réservent une chambre d’hôtel et, chaque matin, se rendent au Palais fédéral pour y décréter ou changer des lois ou encore, pour y soumettre leurs propositions. Ce sont des agriculteurs, des enseignants, des avocats, qui apportent ainsi leurs connaissances et les mettent à profit dans leurs travaux politiques. Leur siège au parlement représente pour eux une activité secondaire et ils ne perçoivent guère qu’une indemnité pour ce travail. Ces gens appartiennent à tel ou tel parti, c’est pourquoi chaque citoyen sait d’emblée quels intérêts ils défendent. Tout cela ne semble-t-il pas être un système parfait ? Peut-être même penses-tu que nous possédons la meilleure démocratie au monde.

C’est alors que tu entends l’histoire suivante :

C’est l’histoire de Félix Gutzwiller. Il est conseiller aux Etats (PLR) représentant le canton de Zurich depuis une bonne dizaine d’années  au parlement. Il est un politicien très connu des médias et est par ailleurs professeur d’université. Il a la réputation d’être très compétent. Ce politicien éveille tout particulièrement la confiance des téléspectateurs en tenant une rubrique dans l’émission de la télévision suisse alémanique « 10 vor 10 ». Ce personnage en vue, apprends-tu, siégeait au Comité consultatif du Credit Suisse jusqu’en automne 2007. Ce conseil, dissous entre-temps, était convoqué deux fois par année. Lors de ses séances, il procédait à des « évaluations sur des thèmes  et des évolutions », comme l’avait indiqué l’attaché de presse de la banque. Rétribution accordée pour cette activité : 100 000 francs. C’est beaucoup d’argent pour deux séances. Ce qui peut passer pour un magnifique cadeau est en réalité une affaire rondement menée. Lorsqu’au parlement par exemple, est votée un nouveau droit des actions, le Credit Suisse peut s’attendre à ce que ses intérêts soient dûment pris en considération. Lorsque beaucoup de personnes s’emportaient contre le marché concus avec les autorités américaines à propos du secret bancaire en août dernier, Félix Gutzwiller est descendu dans l’ « arène » pour  défendre, impassible,les intérêts des grandes banques. Et alors que toi tu te demandes si cet imbroglio n’est pas déjà de la corruption, tu entends dire que Gutzwiller, qui a eu vent de ces recherches, décroche lui-même le téléphone pour déclarer : « Je n’étais guère à mon aise ».

Le sentiment de malaise se répand. Il y a deux semaines à peine, le Tribunal administratif fédéral a considéré que l’accord passé avec les Etats-Unis en vue de régler le différend fiscal était illégal. La Suisse s’est alors engagée à fournir aux autorités américaines les données de 4450 clients de l’UBS  afin de se préserver d’une plainte pénale et, partant, d’éviter l’effondrement de la banque. Or, cet accord parvient tout de même devant le parlement et sera avalisé après coup.

Jusqu’à ce jour, l’UBS pouvait avoir confiance dans le parlement. Ainsi, le PLR possède avec son cercle d’amis :  « Amis du PLR » une puissante association de soutien. C’est un club de la finance mondiale présidé par Peter Wuffli,ancien responsable de l’UBS. On notera qu’il y a aussi la participation de Walter Kielholz , ancien président du Credit Suisse ou encore de Kaspar Villiger, président actuel de l’UBS. Auprès du PDC, le club de soutien financier homologue se nomme  « Association pour le soutien de la sphère scientifique, économique et politique ». Mais depuis peu, les premiers politiciens du clan bourgeois se rebellent contre l’emprise sur les grandes banques. Le conseiller national radical Philippe Müller  exige de son parti qu’il se démarque de cette généreuse association:  « jusqu’à présent, nous avons fait fausse route ». Son collègue de parti Otto Ineichen ajoute : « depuis que je suis parlementaire, je n’ai encore jamais constaté d’efforts aussi massifs et ciblés des lobbyistes que pendant la campagne menée actuellement par les grandes banques. Elles veulent s’assurer qu’en matière de régulation bancaire, tout se déroule selon leurs attentes ».

Alors, tu commences à te poser certaines questions. Ce sont il est vrai de vieilles questions, des questions qui se posent telle une légère poussière sur notre système. A maintes reprises ces questions sont évoquées à haute voix, mais invariablement elles restent sans réponses.

Quels sont les destinataires de ces versements?

Qui verse cet argent?

Combien faut-t-il mettre d’argent sur la table pour obtenir telle ou telle influence?

Personne ne souhaite en parler. On essaie de noyer le poisson. Mais non, mais non, en Suisse tout est parfaitement en ordre.

Certains toutefois en parlent et fournissent des informations. Ce sont ceux qui n’ont plus rien à perdre: les anciens. Depuis longtemps ils ont quitté  l’arène politique, ils ne font plus d’apparitions publiques, ils n’ont plus besoin de se faire du souci pour leur image. Ils disent ce qu’ils pensent. Des relations de dépendance? Bien sûr qu’il y en a.

Et ils racontent des histoires.

Par exemple l’histoire de Flavio Cotti. Il a commencé en tant que conseiller communal et est parvenu à se hisser tout en haut, au Conseil fédéral. C’est une histoire de luttes, de planifications, de bonheur, d’intrigues, d’alliances qui offrent un soutien au momentopportun. Cette histoire bien entendu, parle aussi d’argent et de la façon dont il est utilisé. Flavio Cotti passe sa maturité au gymnase des Bénédictins de Sarnen en 1959, puis dans les années 1960, il étudie le droit à Fribourg. Il est par ailleurs membre d’une association d’étudiants catholiques. Il y fait la connaissance de Franz Lusser, fils d’Augustin Lusser qui avait longtemps siégé comme conseiller d’Etat PDC de Zoug. Plus tard, Franz Lusser deviendra secrétaire général de la Société de Banques Suisses (devenue entre-temps l’UBS). Flavio Cotti a 25 ans lorsqu’il rejoint les rangs des conseillers communaux de la ville de Locarno, et trois ans plus tard, il réussit son entrée au Grand conseil du Tessin, puis en 1975 au gouvernement cantonal. Huit ans plus tard, Flavio Cotti se retire et touche une rente de 100 000 francs. Il est alors âgé de 44 ans et il a de plus grands projets en vue. Il dit à son entourage qu’il veut devenir conseiller fédéral.

En automne 1983, Flavio Cotti obtient de haute lutte un siège au Conseil des Etats. A peine se trouve-t-il au parlement qu’il est élu président du PDC Suisse. Il prend ainsi le relais du Valaisan Hans Wyer, Presque du jour au lendemain, le « petit nouveau » se retrouve numéro un du parti. Ce Tessinois jusqu’alors peu connu se retrouve en première page des journaux. Désormais, il peut envisager la fonction la plus élevée. Comment tout ceci s’est-t-il produit si rapidement ? Dans les caisses du parti il y avait un trou béant. Parallèlement à l’élection de Cotti comme président du PDC, la Société de Banques Suisses a fait don, à la demande de son secrétaire général Franz Lusser, d’un versement de 350 000 en faveur du parti. Tant Lusser que Philippe de Weck, membre du conseil d’administration de la banque, faisaient partie du PDC. Ces détails sont fournis par un témoin qui avait suivi de près ces tractations et qui souhaite préserver son anonymat.

Ce témoin ajoute que ce payement de la SBS était lié à la condition que Flavio Cotti devienne président du parti. « Pour les banques, Hans Wyer n’était pas la bonne personne : trop social, trop occupé par des thèmes liés à la famille, trop éloigné de la sphère économique ». Les banques voulaient le Tessinois avide de pouvoir.

Ceci est une information, rien de plus. Elle provenant d’une source fiable mais anonyme. Est-ce la vérité ? Une grande banque suisse aurait versé 350 000 francs à un parti pour qu’il change de président. Il n’y a pas de preuves, mais il y a des participants et ce qu’ils ont à raconter longtemps après les faits.

Hans Wyer, l’ancien président du parti dit en substance: « j’ai bientôt 84 ans et à cet âge on n’a plus toute sa mémoire, Je ne peux pas reconstruire tout cette affaire. Mais connaissez-vous un parti qui échappe à toute influence ?»

Arnold Koller, en son temps président du groupe PDC et devenu plus tard conseiller fédéral, déclare: « Je dois malheureusement dire que je n’ai pas beaucoup de souvenirs à ce sujet, je ne saurais dire quel était précisément mon rôle lors du remplacement de Hans Wyer par Flavio Cotti. Une quelconque influence de la SBS ne m’est pas connue. Mais naturellement en politique, beaucoup de choses sont possibles ». Tout à coup, il éclate de rire. Puis il reprend son sérieux et ajoute: « Tout ce que je peux dire, c’est que je ne savais rien ». Flavio Cotti, quivit non loin de Locarno, au-dessus du lac Majeur, n’était pas joignable par téléphone.

Et celui qui sait tout sur les dons et les payements de la SBS en son temps, le secrétaire général Franz Lusser, qui a tenu sa fonction des années durant, dit dans le fil de la discussion: « Oui, cette banque a déjà débloqué des moyens financiers en faveur du PDC mais non, au grand jamais cela était couplé à de quelconques conditions. Jamais ? Vraiment? Mettrait-il sa main au feu que cet argent qui autrefois a passé de la SBS au PDC n’était pas lié à la condition que le parti  désigne Flavio Cotti comme son président?

Franz Lusser ne dit ni oui ni non.

Il répond au conditionnel:  « je ne pourrais pas me l’imaginer. Je ne verrais pas non plus pourquoi… Wyer menait une politique équilibrée, il avait de la compréhension pour les questions économiques. Wyer avait sauf erreur  lui-même décidé de quitter ses fonctions. Que Flavio Cotti ait eu des relations spécifiques avec la SBS, cela est pour moi nouveau ».

2 — La fin du parlement de milice

Les personnes élues par le peuple sont appelées représentants du peuple. En tous cas, c’est à souhaiter. Cela signifie que le parlementaire, dans son esprit politique, s’efforce de voir le peuple ou ce qu’on entend par ce joli terme.  Il repréente ce qui nous unit. Naturellement, tu sais que cela n’est qu’une demi-vérité. Bon nombre de politiciens à Berne ne sont pas seulement les représentants du peuple mais ils représentent en outre divers intérêts. Ils jouent ainsi un double rôle, qui est encouragé par notre système. « Le plus dur à Berne, c’est de rester fidèle à soi-même ».

Cette petite phrase, c’est un politicien bâlois qui l’a prononcée après 20 années passées au Conseil national. Le radical Félix Auer, ancien vice-directeur auprès de Ciba-Geigy n’est pas un rêveur mais un homme aux inclinaisons pragmatiques, il sait ce que signifie faire le grand écart entre les intérêts de la société et les intérêts personnels. Le grand incendie de Sandoz à Schweizerhalle au petit matin du 1er novembre 1986 a secoué la Suisse entière; cet incendie a rappelé au peuple la vulnérabilité de la nature. Pour Félix Auer cela a représenté un dilemme, devait-t-il prendre la parole au parlement en faveur de la population ou en faveur de l’industrie chimique ? « Ce fut un moment pénible », se souvient Félix Auer, qui a aujourd’hui 84 ans. Lui, l’homme de Ciba-Geigy  au Conseil national, a défendu sans compromis les intérêts de Sandoz. C’était, comme il le souligne, une situation exceptionnelle, les tentations par contre étaient nombreuses. « Lorsque j’ai été élu au Conseil national, on m’a proposé plusieurs siègles dans des conseils d’administration. Je les ai tous refusés. Je voulais me sentir libre, c’est une question de caractère: tout dépend de l’influence que ces relations d’intérêt ont sur les décisions politiques.  Mais naturellement, elles ont toujours une influence.

Ainsi parlent les anciens, ceux qui n’ont rien à perdre.

Puis, tu discutes avec des jeunes, ceux qui ont encore une carrière devant eux. Eux disent par exemple : « le rapport de dépendance ne restreint pas nécessairement la liberté de décision ». Voilà bien une phrase politique.

Une phrase qui siérait bien à Beat Walti; ce politicien pense que la dépendance vis-à-vis des donateurs est une construction de l’esprit. Walti est président du parti radical du canton de Zurich. En 2007, il était candidat au Conseil national. Comme un de ses collègues du parti radical le souligne, Walti s’est fait payer sa campagne politique par une grande banque zurichoise. Walti affirme seulement : « j’ai financé ma campagne par mes propres moyens mais il est vrai, aussi avec un grand nombre de dons. Je ne donnerai aucune indication au sujet des montants reçus ».

On entend toujours la même rengaine : c’est justement parce qu’ils ne sont pas des politiciens professionnels que nos représentants sont protégés contre les influences inopportunes. Nos représentants exercent leurs fonctions seulement comme une activité accessoire. C’est le système de milice.

Mais, jusqu’où s’étend aujourd’hui l’activité accessoire?

Une personne de bon conseil et au-dessus de tout soupçon dans ce domaine est Gerhard Pfister, un bourgeoisbien ancré dans l’économie. Il représente le PDC depuis 2003 au Conseil national et ayant siégé longtemps à la Commission des institutions politiques, il a pu suivre bon nombre de débats sur l’argent et la politique. « On parle du caractère de milice de notre système et on entend par là qu’une séparation entre la politique et l’économie n’est pas possible ». Cet argument est désormais douteux, estime Pfister. « On ne trouve presque plus de parlementaires de milice. Il n’y a presque plus personne qui exerce une activité bourgeoise et qui, ensuite, siège au parlement quelques semaines par année. La plupart sont des politiciens à plein temps, comme on peut le constater au travers de leurs revenus. A côté du salaire de parlementaire d’env. 100 000 francs par an, ils comprennent des rétributions pour l’engagement de ces parlementaires en faveur d’intérêts divers. Et, aussi pour des mandats au sein de conseils d’administration. On constate aussi comment ces politiciens décrochent ces mandats : ils ne sont pas intéressants parce qu’ils sont bons, mais parce qu’ils sont parlementaires. Les entreprises, les associations, les ONG et les syndicats ont par leur biais un accès direct au pouvoir législatif ». Otto Ineichen a été récemment élu politicien de l’année par la télévision suisse. Au-delà des consignes de son parti (PDC), Otto Ineichen a su s’engager pour une politique de la santé moins onéreuse et pour plus de places d’apprentissage pour les jeunes. Il souligne:  « L’influence des représentants d’intérêts spécifiques au parlement a fortement augmenté lors de ces dernières années. Nous perdons de plus en plus de vue l’intérêt général de notre société ». Marianne Kleiner fait aussi partie des parlementaires qui ne prennent aucun plaisir au jeu de dupes en politique. « Les trucs par derrière,  les mensonges, les petites tactiques – cela je ne veux pas l’apprendre, jamais » dit-t-elle. Cette radicale qui a grandi dans une famille bourgeoise bien connue dans l’arrière-pays d’Appenzell n’aime pas les manœuvres en coulisses. Elle raconte comment se font au parlement les contacts avec les lobbyistes. « Lorsque j’ai siégé à la Commission des affaires sanitaires, j’ai été approchée, voici comment cela se passe : à la Salle des pas perdus on est approché par quelqu’un et on se met à discuter. La personne nous invite à déjeuner. On demande de quoi il en retourne et la plupart du temps on en reçoit déjà l’explication. Si on accepte,  on devient membre d’un comité ou d’un conseil d’administration et on touche peut-être 50 000 ou 80 000 francs par année. Une belle somme d’argent en l’occurrence ». Pourrait-elle nous dévoiler quelques noms?

« Je ne le ferais pas! Je suis tout de même loyale », dit Kleiner. Elle respecte donc le devoir de confidentialité. Elle a décliné toutes les offres qui lui ont été faites « Je veux faire de la politique en gardant mon indépendance ».

Hilmar Gernet, ancien secrétaire général du PCD Suisse dit: « Tous ceux qui entrent dans un conseil d’administration ou dans une commission savent ce qu’on attend d’eux. En l’occurrence, qu’ils défendent  certains intérêts au parlement ». Gernet va publier au printemps un livre sur le financement de la politique. Actuellement il travaille en tant que directeur de la section Politique et économie auprès de la banque Raiffeisen. Il en est donc le lobbyiste en chef.

Un cas d’école d’un de ces représentants d’intérêts se nomme Eugen David. Ce politicien UDC siège depuis 22 ans au parlement. Une fois élu, il a rejoint des conseils d’administration, des comités consultatifs et des conseils de fondation. Actuellement, il remplit 16 mandats de cette nature. Pour la présidence du conseil d’administration de la caisse maladie Helsana, il a touché l’année dernière 126 000 francs (selon le Rapport de gestion). Lorsqu’Eugen David est questionné sur ses multiples connexions bien rémunérées, il donne une réponse, puis demande qu’elle ne soit pas publiée. Il veut voir imprimer quelque chose qu’il n’a pas dite. « Dans le cas contraire je vous demande expressément de renoncer à mes citations », écrit-t-il dans un e-mail. Auparavant, il s’est arrogé le droit de contrôler toutes les citations (ce qui est un procédé habituel). Quant à nous, nous refusons d’accéder à sa demande.

Christoph Blocher, qui siégeait autrefois au conseil d’administration de la Société de banques suisses, a dit un jour (en 1993, dans le journal « Cash ») : aujourd’hui les parlementaires qui siègent dans des conseils d’administration des grandes entreprises sont plus sous pression qu’avant. Les parlementaires doivent désormais suivre des instructions comme si ils étaient des marionnettes. Le respect vis-à-vis de l’indépendance des conseillers nationaux et des conseillers aux Etats était autrefois beaucoup plus marqué ».

Cela est-il vrai pour Caspar Baader, le président du groupe UDC au parlement ? Baader est membre du conseil d’administration de la Fenaco, il est aussi membre de la direction de Swissoil. Fenaco est un groupe qui pèse des milliards, est actif dans le secteur de l’agriculture et profite financièrement de la protection que l’Etat offre aux paysans. Le groupe s’érige dès lors contre l’ouverture des marchés qui se profile à l’horizon. Swissoil, l’organisation faîtière des négociants en pétrole, est comme son nom l’indique un acteur dans la lutte féroce qui a cours en matière de politique énergétique. Baader, qui tire une grande partie de ses revenus de ces deux mandats,  déclare : « les indemnités proposées chez Fenaco et Swissoil sont, en comparaison avec d’autres entreprises et associations, relativement modestes. Je ne dévoilerai pas de chiffres. La plupart des parlementaires représentent des intérêts divers, que ce soit pour l’économie, pour des ONG et d’autres organisations. Ces intérêts sont dûment déclarés au registre du parlement, chacun peut consulter qui entretient quelle relation. En cas de déclaration correcte, cela ne pose pas de problèmes pour notre démocratie. Par contre, parler ouvertement des indemnités perçues ne servirait qu’à alimenter le voyeurisme ».

3 — Omerta

Lorsque tu recherches en Suisse des infos sur le thème du financement de la politique, tu fais là une expérience particulière. Partout c’est le règne du silence. C’est comme si c’était indécent, dans notre pays, de parler des intérêts financiers en politique.

Seule la discrétion est prônée.

Stefan Brupbacher, secrétaire général du parti radical suisse, déclare : « nous ne fournissons pas de renseignement sur nos donateurs, car la confidentialité est un des éléments centraux de notre système politique. Etant donné que seuls le président du parti et moi-même connaissons les finances, un second élément s’en trouve renforcé, à savoir l’indépendance du groupe. Nous ignorons par exemple qui soutient tel ou tel politicien lors d’une élection. Celui qui exige de la transparence cherche à mêler les politiques dans son entourage à des combines douteuses, mais personne ne veut exposer nos politiciens à un soupçon généralisé. Car cela aurait pour effet de décourager encore plus les entrepreneurs de s’engager dans le système de milice. Ainsi, nous élevons des politiciens hors sol ».

Tim Frey, secrétaire général du PDC, déclare: « Dans le système de milice, un candidat est élu précisément en fonction de ses activités et des intérêts qu’il défend. Il est donc impossible, ou très rare, de pouvoir acheter après coup un politicien. Je ne connais personne au parlement qui modifie ses décisions parce qu’il tire ses revenus d’une organisation quelconque. C’est tout à fait impensable. Les politiciens ont déjà leur opinion arrêtée avant leur élection.

Impensable ? N’est-ce pas au contraire plausible? Si toutes ces rétributions n’amenaient pas de résultats tangibles, les entreprises et les associations ne les verseraient pas. Et si le montant de ces rétributions ne posait pas problème, alors on pourrait le divulguer en toute transparence.

En toute transparence ? Tim Frey pense que non. « Nous n’avons pratiquement aucun politicien professionnel en Suisse et nos parlementaires sont en premier lieu des citoyens qui exercent un emploi en plus de leur fonction. En bref, des citoyens ayant droit au respect de leur sphère privée, notamment en ce qui concerne leurs revenus ».

Pouvoir voter en connaissance de cause: c’est la base de toute démocratie. On te l’a enseigné à l’école. Et c’est ce que tu te dis maintenant.

«L’électeur informé était un concept élaboré en sciences politiques dans les années septante » répond Tim Frey. « Bon nombre de recherches empiriques ont démontré que les décisions des électeurs se prenaient le plus souvent sur la base d’une communication fondée sur des symboles ou des sentiments plutôt que sur des raisonnements intellectuels ».

Le PDC ne pense donc pas que les électeurs devraient savoir dans quels rapports de dépendance leurs politiciens se trouvent ?

« Ces dépendances sont visibles. Chaque comité consultatif, conseil d’administration ou conseil de fondation est inscrit au registre du parlement. C’est suffisant. Combien ces politiciens gagnent avec leurs mandats ? Cela n’intéresse personne. Lorsqu’un électeur pense qu’un politicien a été acheté, ce politicien est banni de ses intentions de vote. Le citoyen ne vote plus pour lui. Un point c’est tout. »

Les sentiments : c’est justement là que le bât blesse. Bon nombre de citoyens ne pensent-ils pas qu’à Berne quelque chose va de travers, qu’il y un genre de magouilles, quel que soit le nom qu’on lui donne ?  Or, ce sentiment diffus ébranle la confiance que le citoyen a dans la politique.

« Nos électeurs nous font confiance », répond  Tim Frey du PDC. Autrement, ils ne nous éliraient pas. Je connais mes électeurs. Le mode de financement de nos politiciens n’est pas un thème d’actualité. Le sujet est monté en épingle par deux ou trois journalistes ».

Et puis Tim Frey ajoute : une loi régissant les partis serait envisageable et, donc, on aurait un parlement professionnel, avec une loi qui interdirait aux politiciens d’accepter de l’argent. En parallèle il ajoute : tout cela n’apporterait pas un plus pour notre démocratie. Cette expérience, je l’ai faite par exemple au Mali  : ces réglementations sont souvent contournées. En Suisse, avec le droit d’association qui est très libéral, cela serait très facile. Notre système paraît quelque peu flou, on y reconnaît un certain bricolage, quelque chose d’amateur. Mais cela me paraît plus sympathique car on ne suggère à aucun moment une transparence qui n’existe pas.

La Suisse est donc différente du Mali. Mais comment les choses fonctionnent-elles en Suisse? Il existe un rapport du Conseil fédéral intitulé : « Moneypulation… ? ». Ce rapport a été rédigé en réponse au postulat du social-démocrate Andreas Gross, qui en 1995 avait exigé qu’une fois pour toutes, soit élucidée la question de l’apport d’argent dans la politique. Autremet dit, notre démocratie est-elle à vendre? Gross écrit : « Il est d’une importance vitale pour notre Etat de déterminer la valeur de cette thèse ».  ». Ce n’était pas le premier essai de la gauche en la matière et, comme l’écrivait le PS, ce ne serait pas non plus le dernier. Le Conseil fédéral a chargé la Chancellerie fédérale de mener une étude : trois ans plus tard, le « Rapport sur le rôle de l’argent dans la démocratie directe » était ficelé. Ses 126 pages ne contenaient… rien. La Chancellerie fédérale avait mené une enquête sur la question auprès de 16 partis, de 8 associations et de 21 autres organisations politiques. Avec ce questionnaire, les événements politiques des années 1994 et 95, ainsi que les élections au Conseil national de l’automne 1995, ont été passés sous la loupe, l’examen portant sur l’utilisation des moyens financiers. Une complète confidentialité fut assurée aux répondants les résultats ont été anonymisés. Finalement, sur les 45 organisations auxquelles on avait écrit, seules 12 ont répondu (le PS suisse faisant partie de la majorité silencieuse). Le Rapport conclut en faisant remarquer, en substance, qu’au vu des montants financiers, des budgets et des moyens financiers cités, il est présomptueux d’affirmer que l’argent ne joue aucun rôle dans la démocratie. Néanmoins, l’importance à accorder aux efforts financiers demeure peu claire ».

Lorsqu’en 2001 l’ancien conseiller national PS Pierre-Yves Maillard a relancé la question par une interpellation intitulée « Argent et démocratie. Liaisons dangereuses ». Le Conseil fédéral lui a répondu en se référant au le rapport laconique de la chancellerie. « Vu l’absence générale de transparence manifestée en la matière, le Conseil fédéral doute qu’une nouvelle enquête puisse apporter de nouveaux enseignements », écrit-il. Telle est donc la situation de notre nation : la plus haute instance, le gouvernement de ce pays, aimerait savoir qui finance chez nous la politique. Mais en vain. L’omerta ne sera pas rompue. Les débats politiques et la mise en lumière des flux d’argent suivent actuellement un schéma qui oppose la gauche à la bourgeoisie. La gauche prône la transparence, les bourgeois la rejettent. Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans l’ère qui a précédé Blocher, l’UDC a mené le combat sur cette question aux côtés des sociaux-démocrates, avec une argumentation pareille en tous points : si on doit constamment lever des fonds, on se lie à ceux qui versent cet argent et on perd sa liberté. Donc, l’Etat devait financer  la politique. Aujourd’hui, l’UDC refuse formellement de dévoiler le nom de ses donateurs. L’attitude d’un parti vis-à-vis de la transparence semble donc toujours dépendre du profit qu’il retire lui-même, en secret, de ses propres donateurs.

4 — Des chiffres et des estimations

La question de savoir d’où provient l’argent demeure sans réponse. Tu tentes alors de prendre ce problème par l’autre bout de la lorgnette : à qui cet argent est-il destiné ?

Une partie va directement sur les comptes des politiciens.

Une part va aux centrales des partis (financement des partis).

Une partie sert à couvrir les frais des campagnes de votation.

Il existe des estimations dans ce domaine.

Commençons par les élections et prenons la campagne des élections au Conseil national de 2007, la plus coûteuse à ce jour. Hilmar Gernet la décrit dans son livre. Les partis ont dépensé environ 50 millions de francs pour les affiches, les annonces et les brochures. Les budgets consacrés à ces élections par les partis représentés au Conseil fédéral (plus les Verts) se sont montés à 16,6 millions de francs au total. Reste donc une lacune d’environ 34 millions de francs. Les candidats se sont, semble-t-il, procuré par eux-mêmes cette somme.

Auprès de qui ?! Nous ne le savons pas.

Le financement des partis donne également lieu à des estimations. Selon les données des secrétariats généraux, la situation est la suivante : chiffre d’affaires de l’UDC Suisse en 2009 : environ 2,5 millions de francs (Christophe Blocher ne verse rien à la caisse du parti, mais son aide financière va directement aux campagnes pour les élections et les votations). Le PS Suisse a dépensé l’an passé 4,83 millions de francs, dont 1,2 million de francs pour les campagnes électorales. Chiffre d’affaires du PLR Suisse en 2009 : environ 3 millions de francs. Le PDC compte un budget annuel de 2,5 millions de francs qui, les années d’élections, est augmenté d’un million de francs.

Comme tu peux le calculer, le travail de plus en plus coûteux effectué dans les centrales des partis représentés au Conseil fédéral s’élève donc à environ 12 millions de francs. Alors que le PS vit essentiellement des cotisations de ses membres, les partis bourgeois sont financés surtout par des dons. D’après Hilmar Gernet, les six principaux donateurs sont Credit Suisse, Novartis, Roche, Nestlé, une grande entreprise de construction et, jusqu’à l’année dernière l’UBS.

Pourtant, ces 12 millions de francs ne représentent que peu d’argent par rapport aux sommes utilisées dans le cadre des campagnes. La société Media Focus évalue chaque année le volume de la publicité politique dans les médias et son coût. En 2007, la sphère politique a passé pour 58 millions de francs d’annonces diverses. En 2008 pour 53 millions, l’année dernière, pour à peu près le même montant. Ce montant élevé, de 50 à 60 millions de francs par an, comprend toutefois les coûts inhérents aux campagnes de votations et d’élections cantonales et communales. Si tu tiens compte uniquement des campagnes nationales, la somme en jeu s’élève à environ 25 millions de francs par an.

Qui paie ces millions pour les votations et les élections ?

On te répond : les cercles intéressés.

Tu penses peut-être à Christophe Blocher ou à Walter Frey de l’UDC, ce qui n’est pas faux en soi. Bien que Walter Frey soit « un peu moins actif depuis huit ans », comme il le dit lui-même. Autrefois, lui et Christophe Blocher auraient supporté ces dépenses à part égale, alors qu’actuellement, Blocher est plus fortement impliqué. Blocher déclare qu’il ne veut pas s’exprimer sur ce sujet.

Puis, Economiesuisse vient à l’esprit. Economiesuisse est l’organisation faîtière de l’économie suisse. Economiesuisse représente l’agence la plus professionnelle pour les campagnes politiques en Suisse. Dans cette liste des puissants groupes d’intérêts, elle est suivie, à une certaine distance, par les syndicats et de nombreuses associations, telles que l’Union patronale, l’Union des arts et métiers, l’Union des paysans et des organisations environnementales. Ces dernières disposent de moins de moyens financiers, mais leurs nombreux membres leur donnent un moyen d’influence.

5 — L’association

Un jour, tu te retrouves assis en face d’un homme au visage rond et enjoué, qui porte une cravate à la mode et qui, au cours d’une conversation détendue, répond à tes questions. Cet homme se nomme Urs Rellstab. Il est directeur adjoint d’Economiesuisse. Avec un budget d’environ 15 millions de francs, cette fédération emploie plus de cinquante personnes.  Economiesuisse a ainsi un budget plus élevé que la totalité des partis politiques. Ce critère à lui seul démontre où se situent les rapports de force.

Mais le véritable instrument pour le combat politique est le fonds de campagne d’Economiesuisse. Urs Rellstab ne dit mot sur le montant de ce fonds. Il est cependant suffisamment alimenté pour qu’Economiesuisse puisse s’engager dans la bataille sur toutes les questions importantes. Lors de campagnes de moindre envergure, Economiesuisse engage un montant de 1 à 2 millions de francs, pour celles de moyenne importance, elle engage de 2 à 5 millions de francs et pour les campagnes majeures, comme celle sur la libre circulation des personnes, elle peut investir jusqu’à 10 millions de francs. On évalue à 15 millions de francs par an le montant à disposition pour des campagnes politiques. Depuis le vote sur le paquet fiscal, (il y a presque six ans, la Fédération des entreprises suisses n’a plus perdu aucun vote dans lequel elle était impliquée. On peut en déduire que l’argent est important. Très important. Urs Rellstab ne remet pas cela en question. « Quand il y a une votation aux résultats serrés, l’apport financier dans les dernières semaines peut se révéler être un facteur pertinent. Au cours de cette phase, il est important de répéter le message par des annonces dans les journaux ».

Tu demandes à cet homme de te fournir une liste de toutes les votations populaires et des montants financiers qu’Economiesuisse a engagés lors de ces campagnes. Urs Rellstab sourit d’un air entendu et dit : « Le montant que nous engageons lors d’une campagne politique, nous ne le rendons pas public. En tant qu’association faîtière de l’économie, nous ne pouvons pas mentir. Souvent, nos adversaires tentent de jouer à David et Goliath et, début d’une campagne, avancent des chiffres qui, finalement, n’ont rien à voir avec la réalité ».

Le politologue Hans-Peter Kriesi, de l’université de Zurich, a étudié il y a plus de vingt ans le rôle des associations économiques en Suisse. Dans son livre qui reste en grande partie d’actualité, Kriesi confirme la forte position occupée par les associations économiques : la Suisse pourrait fonctionner un certain laps de temps sans partis politiques, mais elle ne pourrait se passer des groupes d’intérêts. « L’implication des associations dans la politique va en Suisse bien au delà de leur reconnaissance juridique ». Selon la Constitution fédérale, lors de l’élaboration de la législation, les associations devraient , être que consultées et, le cas échéant, impliquées dans sa mise en œuvre. Or, elles fonctionnent comme des partis, comme si elles contribuaient à la formation de l’opinion et avaient un droit d’intervention. « Il est démontré que les associations en Suisse ne sont pas seulement en mesure de faire valoir leurs intérêts, mais qu’elles savent les concrétiser pour que soient prises des décisions contraignantes ». Naturellement, tu penses ici aux grandes multinationales car, ces dernières n’ont plus besoin des associations et font part de leurs exigences directement au gouvernement, comme nous avons pu le constater dans l’affaire UBS).

6 — A la commission

Nous le constatons, beaucoup d’argent est injecté dans les campagnes de votations. Mais cet argent n’est que le dernier maillon d’une longue chaîne de décisions politiques. Une campagne lors d’une votation représente pour les groupes d’intérêts la toute dernière possibilité de gagner de l’influence. Il est plus efficace d’entamer cette démarche en amont, au début du processus législatif, c’est-à-dire dans les commissions. En effet, les commissions sont les ateliers du parlement. Elles représentent une charnière entre la société et l’Etat. C’est lors de ces commissions que se produit l’essentiel. C’est ici que les propositions de loi sont formulées et que toutes les décisions préliminaires sont prises. Le parlement devra certes voter sur les propositions des commissions mais la voie est déjà tracée. En même temps, le procédé de formation d’opinion y échappe à tout contrôle, car les délibérations y sont secrètes et les procès-verbaux confidentiels. En d’autres termes, les commissions représentent le parfait terrain d’action pour les groupes d’intérêts.

Il n’y a pas que les membres des commissions des partis bourgeois qui soient au service des entreprises et des associations ; des parlementaires de  gauche bénéficient aussi de mandats dûment rétribués, par exemple la conseillère aux Etats sociodémocrate Simonetta Sommaruga. Jusqu’en juin 2008, Sommaruga a présidé le conseil de fondation de l’œuvre d’entraide Swissaid tout en étant membre, au parlement, de la commission de politique extérieure. Dans cette commission, elle a fait partie de ceux qui ont décidé d’augmenter l’argent de la Confédération consacre à l’aide au développement de 0,4% à 0,5%, ce dont l’œuvre d’entraide a directement profité. Sommaruga percevait également une partie de ses revenus de cette institution.

Elle déclare : « Dans un parlement de milice, il est légitime de percevoir des regrenus supplémentaires du secteur politique. Un mandat de ce type permet en outre d’acquérir des connaissances spécialisées. Toutefois, on devrait rendre public l’ensemble des montants perçus. Il y a une profonde différence entre le fait de présider une œuvre d’entraide et de siéger dans un conseil d’administration, où la rémunération est dix ou même cinquante fois supérieure ». Sommaruga a reçu annuellement 4800 francs de la part de Swissaid.

Ceci est la principale différence entre la gauche et les partis bourgeois : les politiciens de gauche dévoilent combien d’argent est en jeu. Sur demande, le secrétaire général du PS Suisse nomme « tous les parlementaires qui sont employés par une association ». Ensuite, il indique également leurs revenus. Cinq parlementaires sont concernés, et leurs revenus provenant du travail associatif vont de 5000 francs par an (Evi Allemann)  à 50 000 francs annuels (Paul Rechtsteiner).

Est-ce que le montant en tant que tel joue un rôle ? Vraisemblablement penses-tu que oui, qu’il joue un certain rôle. Car  plus un politicien gagne d’argent en raison de ses liens avec des groupes d’intérêts,  plus la part de son revenu couverte par des mandats de ce type est importante, plus il est dépendant de ces groupes donateurs. Est-ce le cas ou  non ?

A l’autre bout de l’échiquier politique, tu rencontres Roland Borer conseiller d’Etat UDC, lequel fait de la politique depuis des années au sein de la Commission de la politique de sécurité. Dans cette commission, Borer s’est battu contre l’idée d’un registre fédéral des armes, il s’est aussi battu pour la privatisation de l’entreprise d’armement de la Confédération RUAG. En même temps, il a siégé au conseil d’administration d’une entreprise concurrente, Micro Technology Hérémence SA, dans laquelle Borer a investi des fonds personnels (jusqu’à ce que cette dernière soit vendue en 2008 à un acheteur norvégien).

Roland Borer déclare : « J’ai toujours déclaré ouvertement que j’étais au conseil d’administration de la MTH SA. Dans les moments cruciaux, je me suis abstenu de donner ma voix dans la commission. Pour moi, il était aussi évident que je ne pouvais pas accéder à la présidence de la Commission de la politique de sécurité ».

Pour toi il n’y a aucune possibilité de constater par toi-même combien les différentes influences orientent les commissions, car comme nous l’avons dit, tout est strictement confidentiel. Mais un jour, un journaliste romand, Titus Plattner a réussi à mettre en lumière un épisode significatif de ce processus. Cette anecdote démontre ce que signifie concrètement représenter les intérêts d’un groupe.

Le 10 février 2004, la Commission de l’économie et des redevances du Conseil des Etats a siégé pour préparer la révision totale de la loi sur les douanes. Gregor Kündig, alors membre de la direction de l’association économique Economiesuisse, avait distribué à une sélection de parlementaires, une liasse de documents répertoriant trente points de la législation, partiellement reformulés selon les souhaits d’Economiesuisse et classés par ordre d’importance. Les sujets pourvus d’une étoile étaient considérés comme « importants »pour l’économie, les documents ayant deux étoiles étaient « très importants », et ceux avec trois étoiles étaient « absolument vitaux ». Lors des pourparlers sur le projet de révision, Eugen David, président de la commission, marque une longue pause à chaque article marqué par Economiesuisse. En effet, chaque modification du projet de loi doit être demandée par l’un des membres de la commission. Chaque fois, un membre s’annonce. Mais, tout d’un coup, cette machine bien huilée s’arrête. « Quelqu’un a-t-il quelque chose à ajouter ? » demande Eugen David.

Silence

« Personne? »

Le silence persiste.

« Mais dites voir, c’est une proposition trois étoiles!. Quelqu’un devrait présenter une proposition à Economiesuisse ».

Finalement, un conseiller aux Etats répond à la demande du président de la commission. C’est une anecdote très représentative,  qualifiée par Economiesuisse de « tout à fait correcte ». Urs Rellstab explique : « Si on n’avait pas dit auparavant aux parlementaires qui sont les plus proches de nous, ce qui est essentiel, on serait parti sur une mauvaise voie. Les intérêts doivent s’articulés dans le processus politique. Nous y veillons ».

Rudolf Strahm, social-démocrate ayant siégé pendant treize ans au Conseil national et a présidé pendant un certain temps la Comission de l’économie et des redevances, a constaté que les membres bourgeois de la commission venaient avec, en main, des prises de position préparées à l’avance, comme il les décrit. Il a aussi remarqué un amusant jeu du chat et de la souris entre l’Administration fédérale et les groupes d’intérêts. Avant que qu’une nouvelle loi ne puisse être débattue en commission, il faut  en effet  préparer un message et un projet de loi. C’est l’affaire des spécialistes de l’administration. Or Rudolf Strahm raconte : «lorsque plusieurs demandes émanant de la commission ont une chance d’aboutir, il arrive que l’Administration propose des modifications de dernière minute. Les parlementaires qui représentent des groupes d’intérêts dans la commission, sont parfois pris au dépourvu par ces propositions de dernière minute et ne sont pas en mesure de décider si la modification va dans le sens de l’intérêt économique qu’ils représentent. Nous avons constaté qu’à la suite d’une proposition de dernière minute de l’administration, on a demandé une pause urgente de la séance de la commission. Les membres de la commission ont filé dans les couloirs, se sont emparés de leurs téléphones portables pour  demander l’avis  d’un lobbyiste de l’association économique ou du groupe concerné ».

Le parlement est faible à certains égards. Et celui qui est faible aime qu’un plus fort que lui lui tienne la main. C’est ce qu’affirme en substance Xavier Comtesse, directeur romand d’Avenir Suisse, le laboratoire d’idées des grandes entreprises suisses. « Le problème principal n’est pas qu’on puisse acheter les parlementaires ou que ceux-ci soient livrés pieds et poings liés à des groupes d’intérêts, le problème crucial c’est qu’ils sont souvent surchargés. Il  est presque impossible d’avoirune vue d’ensemble des affaires souvent complexes dont il faut traiter. Même les politiciens les plus zélés et les plus aguerris atteignent ainsi leurs limites. Cela laisse une chance aux lobbyistes, tout simplement parce que les parlementaires sont heureux que quelqu’un leur prête main-forte ». Selon Xavier Comtesse, celle qui profite le plus de cette faiblesse, c’est l’administration. « Elle dispose des ressources humaines nécessaires pour gérer les affaires. Elle peut tirer les ficelles en toute tranquillité ou presque ».

7 — Un cas unique en Europe

Peut-être penses-tu que la démocratie suisse est loin d’être parfaite. Mais tu le sais bien, les démocraties parfaites n’existent pas. Le financement de la politique n’est pas un problème typiquement suisse, dans d’autres pays aussi l’argent occupe une place très importante dans la vie publique. Il occupe souvent une place indue. Des scandales ne se sont-t-ils pas produits dans de nombreux pays ? L’affaire de l’argent sale en Allemagne a causé un tremblement de terre politique et à coûté le siège d’honneur de la CDU à Helmut Kohl ? N’y a-t-il pas eu l’affaire Elf-Aquitaine en France, où une courageuse juge d’instruction a pu démontrer qu’un groupe pétrolier avait investi près de 300 millions d’euros pour obtenir des faveurs politiques et avait permis à Roland Dumas, l’ancien ministre des affaires étrangères, d’entretenir à grands frais une maîtresse ?

Le premier mandat de Tony Blair n’a-t-il pas presque échoué lorsqu’il s’est avéré que le parti du Labour a reçu un million de livres des organisateurs du sport automobile  en échange des efforts consentis pour que la publicité pour les cigarettes soit maintenue sur les grands prix de Formule un.

Il n’y a que la Suisse qui n’ait pas encore connu de véritable scandale lié au financement des partis. Occasionnellement, tu entends l’argument selon lequel la supériorité de notre système helvétique serait ainsi démontrée. N’est-ce pas du cynisme ? En Suisse, il n’y a pas de scandales financiers, car l’achat de décisions politiques n’est pas prohibé. Aucun juge d’instruction ne peut donc entamer de  procédure. Aucun parti n’est tenu de laisser quiconque consulter ses comptes. Ce qui, à l’étranger cause des scandales retentissants se trouve être accepté par notre système juridique.

On peut bel et bien parler de spécificité helvétique. Il n’y a que chez nous que le financement de la politique ne fait l’objet de pratiquement aucune réglementation. Les parlementaires doivent certes déclarer les liens qu’ils entretiennent avec des groupes d’intérêts, mais les montants versés demeurent secrets. Par ailleurs les mandats d’avocat, les montants versés pour des consultations et d’autres formes de payements indirects pour des services rendus demeurent cachés. Dans la plupart des démocraties, ces dernières décennies, des mesures ont été prises pour que les puissants groupes financiers ne puissent pas influencer facilement les décisions politiques. Partout le critère central se nomme transparence. Parmi les derniers pays européens qui ont rendu obligatoire la publication de ces montants, on trouve les Pays-Bas et la Grande-Bretagne. Ainsi, depuis l’an 2000, tous les dons faits aux partis en Grande-Bretagne doivent être divulgués. Malgré cela, les Britanniques, forts d’une fière tradition libérale, s’en sortent avec un faible financement de la politique par l’Etat. Cette contribution par personne est sensiblement plus faible que celle déboursée par chaque contribuable suisse au titre de la contribution aux groupes politiques. La transparence et une contribution financière minimale par l’Etat  peuvent donc faire bon ménage.

Aujourd’hui, la politique suisse de financement des partis est perçue à l’étranger comme une sorte de relique. L’OSCE, dont fait partie la Suisse, comme chacun sait, constate dans son rapport sur les élections parlementaires de 2007 que l’obligation de publication en Suisse est insuffisante. Le rapport de l’ONU sur la corruption dans le monde de 2004 fait remarquer sèchement qu’en matière de transparence du financement des partis, la Suisse se trouve sur un pied d’égalité avec l’Albanie, les Bahamas ou encore le Sri Lanka.

Les politiciens suisses ne sont ni meilleurs ni pires que ceux d’autres pays. Tu le sais naturellement et tu veux volontiers croire que beaucoup d’entre eux s’efforcent d’assumer le mandat que les électeurs leur ont confié du mieux de leur capacité et de leur conscience. Malgré cela, la réputation des représentants du peuple est en train de se dégrader. Nos politiciens souffrent d’une perte d’autorité. Les soupçons de corruption finissent par entacher la crédibilité de notre système.

 


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Genève, 15.11.2010 – Le samedi 13 novembre, la ConférenceChristNet a eu lieu à Berne. Sous le titre « Gouverner par la peur ou par l’espérance ? » les participants ont réfléchi aux mécanismes de la peur dans nos société et politique et se sont posés la question de savoir comment les dépasser par l’espérance chrétienne.

Claude Baecher, dr. théol. (Bienenberg) a abordé les fondements bibliques de la peur et de l’espérance, tandis que Markus Meury, sociologue (co-fondateur de ChristNet) a traité de la réalité de la peur en société et politique. Des ateliers et une table ronde ont été l’occasion pour approfondir des domaines concrets tels que l’argent et l’économie, l’islam, ainsi que l’État, la criminalité et les étrangers.

Les participants ont été enchantés par des exposés d’une grande qualité et un choix de sujets « d’habitude moins présents dans les milieux chrétiens ».

A midi, ChristNet a célébré son 10e anniversaire par un buffet dînatoire.

Le point de vue du théologien…

La peur : un diagnostic biblique

Claude Baecher (directeur d’études francophone au CEFOR Bienenberg) a indiqué dans son exposé « Peur ou confiance en Dieu selon la Bible » que, depuis la chute, l’Homme, créé pour la communion, se retire, se replie sur soi et se suffit à soi-même. En conséquence, il souffrirait de solitude, de méfiance et d’égocentrisme, il se fermerait à la solidarité et le vivre ensemble. Bref : une culture de la peur s’installe. Dans ce contexte, l’être humain chercherait à devenir invulnérable en construisant des murs, à ne compter que sur lui-même pour subvenir à ses besoins en entassant des richesses. S’en suivrait une spirale de la peur où le prochain est perçu comme une menace pour son propre bien-être et, partant, une logique d’exploitation aux dépens des plus faibles.

Les remèdes

Une façon de vivre empreinte de reconnaissance et d’une économie de communion est, selon M. Baecher, le remède bibliques contre la peur. Concrètement, les chrétiens pourraient renoncer aux sécurités basées sur l’oppression du prochain et, en lieu et place de cela, chercher la communion dans tous les domaines. En outre, ils pourraient ne plus amasser des biens et chercher un rapport de communion à l’argent. M. Baecher perçoit l’Église internationale comme un signe prophétique contre les murs de division. Quant à se débarrasser de la peur, il prône la justice sociale, car « la sécurité d’une société dépend de la justice pratiquée ».

… et du sociologue

Markus Meury, sociologue (ChristNet) a constaté, dans son exposé « Causes et conséquences de la peur dans la société et en politique en Suisse » que la Suisse connaît, depuis les années 1980 une véritable escalade de la peur. Ainsi, la valeur moyenne du « baromètre des peurs » (prélevé par sondage) serait montée constamment au cours des deux dernières décennies.

Selon M. Meury, les causes en seraient une désorientation grandissante dans un monde en cours de mondialisation et de transformation. Ainsi, il existerait une tendance vers une plus grande « suissitude » et vers plus de nationalisme. De même, la rupture des liens familiaux contribuerait à une perte d’identité et, partant, de sécurité.

Toujours selon M. Meury, ces développements feraient le lit du discours sur les abus qui soumet à la suspicion d’emblée tous les bénéficiaires d’aide de l’État (AI, aide sociale, asile…). Dès lors, il serait souvent plus important d’empêcher les abus que d’accorder de l’aide. Quant à l’économie, elle serait marquée par une logique de la pénurie («économie de la faim») qui part de l’idée d’accumuler toujours plus pour assurer notre survie.

Selon M. Meury, les chrétiens, grâce à leur espérance vivante en Jésus-Christ, auraient le potentiel de dépasser la peur. Puisqu’ils font confiance à un Dieu qui pourvoit, la peur de manquer ne devrait pas avoir d’emprise sur eux. « Qui, sinon nous, peut dépasser la peur ?»

Ateliers : Islam, argent et criminalité…

Trois ateliers approfondirent le sujet de la peur et de l’espérance pour les domaines de l’islam, de l’argent et l’économie, ainsi que de l’État, la criminalité et des étrangers.

Par rapport à l’islam, il a été constaté que si une menace terroriste intégriste contre la Suisse n’est pas d’actualité, les divergences culturelles et l’affirmation musulmane peuvent faire peur. Pour y remédier, il a été proposé qu’on cherche le contact avec des musulmans, que des Eglises offrent des aides en faveur des immigrés…

Quant à l’argent et l’économie, de nombreuses personnes seraient aujourd’hui exclues des circuits économiques. Tant que la solidarité est diminuée, de grandes peurs surgiraient et celles-ci seraient combattues par l’espoir d’une croissance illimitée. Ce faux espoir et l’accumulation de toujours plus de biens seraient pourtant contraires au message biblique et à l’origine de nombreux nouveaux problèmes.

Enfin, concernant l’État, la criminalité et les étrangers, il a été indiqué que le taux de criminalité en Suisse serait, dans l’ensemble, plutôt modeste. Même si la criminalité des étrangers paraît élevé en nombres absolus, elle n’en est pas bien plus importante que celle des Suisses si on tient compte du fait que la population étrangère comporte une part importante de jeunes hommes issus de couches sociales défavorisées. Le contact avec la population étrangère devrait être recherché pour diminuer la crainte. Genève, qui connaît un taux d’étrangers de 40% serait, en effet, étonnamment xénophile. Par ailleurs, l’État, les PME et les Églises devraient être encouragés dans leur rôle intégratif.

Table ronde

Ont participé à la table ronde avec discussion publique : Hanspeter Schmutz (modérateur, Institut Insist), Claude Baecher, Markus Meury, Christian Bibollet (spécialiste de l’islam, Réseau Evangélique Suisse), Urs Winkler (anc. vice-directeur de l’Office fédéral des étrangers). La discussion traitait de la gestion de la peur, la transformation possible de la culture de la peur en une culture de l’espérance, la perspective d’avenir des chrétiens en Suisse ainsi que des postulats d’une politique de l’espérance.

 

ChristNet est un forum chrétien traitant du social, de l’économie, de l’environnement, de la culture et du développement. Cette conférence a marqué son 10e anniversaire.

 

Contact

www.ChristNet.ch

Samuel Ninck, 022 731 71 83. samuel.ninck@christnet.ch.

Markus Meury, 022 734 08 17. markusmeury@gmx.ch

 

Partenaires

·        Ausbildungszentrum Bienenberg. www.bienenberg.ch

·        Institut Insist. www.insist.ch

·        Institut für Gemeindebau und Weltmission. www.igw.edu

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Il est récemment devenu à la mode de se moquer des contribuables qui paient les impôts en toute honnêteté. L’évasion fiscale et la fraude fiscale sont aujourd’hui considérées comme des pécadilles, voire comme un droit humain1.

Il est triste de constater que même des chrétiens entonnent ce refrain. J’ai dernièrement entendu quelqu’un défendre le secret bancaire en arguant que les autres pays étaient, entre autres, eux-mêmes coupables de l’évasion fiscale commise par leurs ressortissants –  en fin de compte, ils n’avaient qu’à ne pas percevoir des impôts aussi élevés ! (Remarque : le secret bancaire en Suisse permet aux ressortissants d’un autre pays de pratiquer l’évasion fiscale par le fait qu’en cas de soupçon d’évasion fiscale, ce pays ne peut pas obtenir d’entraide administrative et judiciaire). N’est-il pas présomptueux et injuste de faire un bénéfice grâce à des personnes pratiquant l’évasion fiscale dans d’autres pays si ceux-ci ont défini leurs taux d’imposition de manière démocratique ?

Un conseiller national chrétien a lui aussi tenu des propos choquants récemment. Interrogé sur ce qu’il trouvait particulièrement précieux de préserver en Suisse, il a loué le système fiscal suisse qui n’oblige pas simplement le contribuable à payer les impôts, mais lui permet plutôt de payer le montant de son choix2. Quel manque total de responsabilité lorsque même des conseillers fédéraux et d’autres personnalités de premier plan soufflent dans la même trompette et présentent les impôts comme quelque chose que l’on ne paie que lorsqu’on est satisfait de leur montant. Ainsi, Kaspar Villiger a dit : « Lorsque le prix des services publics est raisonnable, les gens sont prêts à payer des impôts ». Et lorsque l’Etat n’agit pas exactement selon ma compréhension de la justesse – suis-je donc en droit de refuser de m’en acquitter ? Les politiciens bourgeois s’efforcent aujourd’hui par tous les moyens de faciliter la tâche à qui souhaite éluder les impôts. Parmi les moyens dont ils disposent figurent :

·        L’exacerbation de la concurrence fiscale (entre communes, cantons et nations).

·        L’octroi d’allègements fiscaux destinés à attirer les multimillionnaires et entreprises. Il s’agit souvent de cas très peu transparents3, qui violent les principes fondamentaux de l’égalité devant la loi4.

·        Le refus de combler les lacunes importantes en matière fiscale.

·        Le secret bancaire : il constitue une injustice particulière, puisque nous permettons ainsi à des ressortissantsd’autres pays de s’adonner à l’évasion fiscale.

Quel état d’esprit trouve-t-on derrière cette attaque en règle contre toute morale fiscale digne de ce nom, aussi minimale soit-elle ? D’abord, le fait que tous – les pauvres aussi bien que les gens aisés – trouvent difficile de payer des impôts. C’est compréhensible et il n’y a pas lieu de les critiquer. Mais un tout autre facteur entre ici en jeu. C’est, en premier lieu, une quête acharnée de l’argent – une recherche qui ne permet ni répit ni générosité.

L’une des raisons fondamentales au dédain actuel face aux impôts est le fait que les citoyens ne se perçoivent plus comme faisant partie intégrante d’une collectivité : ils ne ressentent plus de lien d’appartenance à leur pays, ni le fait que leur richesse n’aurait pas vu le jour sans l’entremise de nombreuses autres personnes, ni même qu’ils tirent des avantages considérables des prestations de l’Etat. C’est ici la perception de l’Etat dans son ensemble qui a changé. Il nous faut donc recommencer à zéro…

Dominic Roser et Markus Meury, Octobre 2005

 


1. P.ex. Phil Gramm, Président adjoint d’UBS Warburg : « Les banquiers suisses sont de grands bienfaiteurs de l’humanité (…). Ils ont protégé non seulement la fortune des hommes, mais aussi leur liberté. La possibilité donnée à l’homme de déplacer son argent dans le but de le protéger (…) constitue l’une des libertés fondamentales de l’être humain sur cette planète » (voir « Guide général sur l’évasion fiscale », disponible sur www.ladb.ch). (Remarque à ce sujet : le sénateur républicain Phil Gramm se place, par ces propos, en nette opposition à la Bible, Dans la loi donnée à Moïse, le droit à la propriété ne bénéficiait nullement d’une protection absolue).

2. S’agissant de la question : « Quelle est la particularité de notre Etat suisse que nous tenons à préserver ? » : «  Nous avons une patrie qu’il vaut la peine de préserver. Nous détenons aujourd’hui encore des réglementations uniques en leur genre. C’est le cas également de notre droit fiscal : en Suisse, l’Etat confie au citoyen le soin d’indiquer lui-même sur sa déclaration d’impôts combien il gagne et à combien se chiffre sa fortune. Il imposé après coup sur la base des données fournies, selon des taux d’imposition qu’il définit lui-même. En bref : l’Etat laisse au citoyen son revenu, et celui-ci dit : je veux payer tant d’impôts. Dans d’autres pays, l’Etat prend au citoyen la part de son revenu dont il pense avoir besoin, et les taux d’imposition ne sont pas déterminés par le peuple par un processus de démocratie directe ». (Voirwww.jesus.ch/index.php/D/article/151-Schweiz/26051-30_Jahre_-_und_kein_bisschen_heiser:_Die_EDU_ersehnt_eine_bessere_Demokratie)

3. A l’automne 2005 dans le canton de Berne, le fait que même les parlementaires cantonaux ont eu de la peine à savoir quelles entreprises bénéficiaient d’un soutien, a fait parler de lui. Lorsqu’ils ont ensuite pu consulter la liste, même les politiciens bourgeois étaient étonnés du nombre élevé d’allègements fiscaux consentis (voir « Der Bund » du 08.09.2005).

4. Voir sur ce thème, sous www.christnet.ch, le texte « Imposition forfaitaire pour étrangers fortunés » et le courrier correspondant adressé à des conseillères et conseillers nationaux sélectionnés.

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1) Staat und Steuern in der Bibel

Wegen dem Stand der Technik (Transport, Kommunikation etc.) ist die Situation zu biblischen Zeiten kaum mit heute vergleichbar. Eine kollektive Organisation war nicht machbar wie in unserer Zeit. Trotzdem finden wir seit Mose Gesetzgebungen zum Thema Ausgleich, und seit den Königen noch mehr. Jesus bejaht den Staat als notwendige Realität («Gebt dem Kaiser…»), gibt aber keine direkte Antwort darauf, wie viel Staat und welche Staatsform. Achtung aber auch vor dem Irrglauben, dass der Staat nur dann gut ist, wenn er von Christen regiert wird, oder auch, dass eine christliche Regierung immer tut, was Gott will…

Einzel- und Kollektivverantwortung

Neben der Betonung der individuellen Verantwortung wurde im alten Testament auch anerkannt, dass verschiedene Aufgaben kollektiv gelöst werden sollten. Dies gilt z. B. für die Gesetzgebung, die Organisation gemeinsamer Aufgaben (religiöse Organisation, aber auch Strassenbau, Sicherheit etc.) und eine gewisse Umverteilung.

Teilen

Einerseits sehen wir in der Bibel die Aufforderung zum Teilen, Almosengeben, zur Barmherzigkeit, und zwar aus Solidarität mit den Benachteiligten. Das Thema Solidarität nimmt in der Bibel einen erstaunlich breiten Raum ein. Zentral ist dabei der Begriff der Armen. Dieser Begriff wird im Zusammenhang mit materieller Armut und Unterdrückung verwendet («Elende», «Geringe», etc.), aber auch für geistlich Arme, das heisst Demütige. Ich befasse mich hier nur mit den zwei ersten Gebrauchsweisen.

Die Armen

Wie werden die Armen in der Bibel betrachtet? Welche Schuld haben sie an ihrer Situation? Die Stellen, wo Armut mit Selbstverschulden in Verbindung gebracht wird, sind rar. Sie finden sich nur im Buch der Sprüche und in der Aussage im Neuen Testament, wer nicht arbeiten will, soll auch nicht essen. Ansonsten wird Armut als gesellschaftliches Übel, oft in Verbindung mit sozialer Benachteiligung und Unterdrückung beschrieben. Natürlich kann man deshalb nicht sagen, dass die Armen heute generell an ihrer Situation nicht schuld sind, aber ich sehe gewisse Parallelen.

Das Alte wie das Neue Testament sind darum voll von Aufrufen, die Armen zu schützen (physisch und rechtlich) und mit ihnen zu teilen. Als Beispiele lesen wir in 5. Mose 15. 7-11, wir sollen «dem Armen die Hand grosszügig offnen». Und in Sprüche 21.13 gar: «Wer Ohren verstopft vor dem Hilfeschrei der Geringen, der wird einst rufen und keine Antwort erhalten.» Jesus erklärt den Jüngern auch, wonach gerichtet werden wird: «Ich war hungrig, und ihr habt mir zu Essen gegeben.» (Mat. 25)

Gesetzliche Umverteilung

Almosen werden in der Bibel allgemein als gut angesehen. Es gab im Alten Testament aber auch gesetzlich geregelte Umverteilung:

·        Der Zehnte diente nicht nur der Bezahlung der Leviten, sondern auch der Armutslinderung.

·        Alle 3 Jahre gingen 10 % der Ernte an die Armen.

·        Die Nachlese nach der Ernte war den Armen vorbehalten (3. Mose 19,10).

·        Alle 7 Jahre blieb ein Feld unbestellt. Die Frucht gehörte den Armen (2. Mose 23,11).

·        Alle 7 Jahre wurden die Schulden erlassen («damit kein Armer unter Euch sei», wie es in 5. Mose 14,4 heisst).

·        Von den Angehörigen des eigenen Volkes durften keine Zinsen verlangt werden.

·        Alle 50 Jahre (im sogenannten Jubeljahr, 3. Mose 25,8-31) ging Land, das in der Not verkauft werden musste, an die ursprünglichen Besitzer zurück, um der strukturellen Ungerechtigkeit vorzubeugen und allen ein Auskommen zu ermöglichen, denn Landlosigkeit stellte den ersten Schritt in die Verarmung dar.

Es gibt Christen, die sagen, gesetzliche Umverteilung sei Raub. Wie wir sehen, ist dies in der Bibel aber nicht so.

Im Neuen Testament ist die zentrale Botschaft die Nächstenliebe, was sich konkret als Solidarität übersetzen lässt. Praktische Hinweise, was Solidarität im Bereich des Teilens, des Umgangs mit den Benachteiligten meinen kann, finden wir in der Bergpredigt (Mat. 5), im Gleichnis vom barmherzigen Samariter (Lk. 10,25-37) oder auch im Gleichnis vom Weltgericht (Mat. 25). Danach sehen wir auch hier, dass das Gewicht auf die Forderung nach Solidarität und Barmherzigkeit gelegt wird und nicht sosehr auf die Idee, nur ja nicht zu viel zu teilen, weil wir sonst Abhängigkeit und Faulheit fördern könnten.

2) Christlich verbrämte Hartherzigkeit

Eines ist klar: Im Lichte des Gesagten scheint es nicht möglich, die Theorien des «Compassionate Conservativism» und des Wohlfahrtsevangeliums aufrecht zu erhalten, die im Namen des Glaubens Teilen und Solidarität verneinen. Um was geht es bei diesen Theorien?

Wohlstandsevangelium

Das Wohlfahrtsevangelium (auch «Prosperity Gospel») besagt, dass ein guter Christ automatisch auch materiell gesegnet wird. So ist das Teilen nicht mehr nötig, denn der Nächste müsste ja nur Christ werden, alles würde gut und er wohlhabend. Nun sehen wir in der Realität, dass auf der Welt viele gute Christen arm sind. Sollen wir sie deswegen alle verurteilen? Warum haben dann eigentlich die ersten Christen alles geteilt? Und sollen wir diejenigen, die noch nicht Christen sind, einfach in ihrer Armut lassen?

Genau betrachtet ignoriert das Wohlstandsevangelium alles, was die Bibel über das Teilen, die Almosen, den Schutz der Schwachen etc. sagt. Natürlich segnet uns Gott und verspricht uns Wohlergehen, aber nie absolut und nie insofern, als dass wir dann vom Teilen ausgenommen wären. Schon nur deshalb, weil nicht wir selber unseren Reichtum erschaffen haben, sondern Gott. Bei amerikanischen und westeuropäischen Christen ist zudem sehr stark der calvinistische Einfluss und die calvinistische Arbeitsethik zu spüren, bei der versucht wird, die eigene göttliche Auserwählung durch wirtschaftlichen Erfolg zu «beweisen».

Konservativ mit Mitgefühl?

Seit der Mitte der 1990er Jahre wurde in den USA die Unlust zum Teilen und die Staats-Phobie zur komfortablen Theorie des «Compassionate Conservativism» (mitfühlender Konservativismus) weiterentwickelt. Mit der Begründung, der Sozialstaat lähme die Eigenverantwortung der Menschen, wird den Elenden praktisch jede Hilfe verweigert: kaum Hilfsleistungen für Menschen, die nicht arbeiten können, keine Steuererleichterungen und kein Zugang zu arbeitsfördernden Massnahmen (z. B. Bildung und Kinderkrippen). Dies trotz 10 % Arbeitslosigkeit (nach europäischen Kriterien) und einer quasi inexistenten Chancengleichheit. Hartherzigkeit und Desinteresse für die Lebenssituation der betroffenen Menschen wir hier gar noch als mitfühlend bezeichnet. Ist es das, was in der Bibel als Verhärtung der Herzen in der Endzeit bezeichnet wird?

3) Biblische Steuerpolitik ?

Eine biblische Steuerpolitik, die auf Gerechtigkeit und Solidarität beruht, könnte sich an folgenden Leitlinien orientieren:

Gemeinsame Aufgaben

Es gibt eine Reihe von Aufgaben, die am besten gemeinsam organisiert werden:

·        Angebote, die die Gerechtigkeit sicherstellen: Zugang zu Grundbedürfnissen, Bildung, Gesundheit, etc.

·        Aufgaben, die der Markt nicht selber erbringen kann, da die Investitionskosten zu hoch wären oder die Zielgruppe nicht genügend kaufkräftig ist, oder will (Umweltschutz, etc.). Hier gilt es, einen sinnvollen Mix von Staat und Markt zu finden. Ideologen, die alles dem Markt überlassen wollen, glauben oft an die Wohltat des egoistischen homo oeconomicusund der «unsichtbaren Hand» von Adam Smith. Auch wenn der Mensch tatsächlich oft egoistisch handelt, so ist es doch gefährlich, zu glauben, dieser Egoismus führe zum Guten…

Teilen

Wir sehen in der Bibel neben der Aufforderung zu privater Wohltätigkeit auch eine staatlich verordnete Solidarität. Dies einerseits über Umverteilung (Zehnter), aber auch dadurch, dass gewisse Produkte für die Armen reserviert sind. Zudem wurde mit gesetzlichen Vorschriften wie dem Halljahr, Zinsverbot etc. darauf geachtet, dass es keine zu grosse Differenz zwischen Arm und Reich gab.

4) Umsetzen heute?

Wie können diese Leitlinien heute politisch umgesetzt werden?

1.      Gewährleistung der Chancengleichheit: Bildung, etc.

2.      Bekämpfung der Arm-Reich-Schere: Einführung hoher Erbschaftssteuern und Umverteilung der Einkommen. Letzteres ist nur limitiert nötig, wenn die Chancengleichheit verbessert und die Erbschaftssteuer hoch angesetzt wird. Andererseits waren die Einkommensunterschiede zu biblischen Zeiten viel weniger gross als heute! Kostenloser Zugang zu verschiedenen Gütern.

3.      Solidarität: Versicherungen; zusätzliche Unterstützung, wo nötig; KEIN Giesskannenprinzip.

4.      Progressive Steuern: Jeder soll soviel Steuern bezahlen, wie er KANN. Das Steuersystem zu biblischen Zeiten war zwar linear (Zehnter), aber damals waren die technischen Möglichkeiten für ausdifferenzierte Systeme gar nicht vorhanden. Wichtig ist auch der Hinweis auf Lukas 21 und Markus 12 wo das Scherflein der Witwe mehr zählt als die grossen Gaben der Reichen, die nur von ihrem Überfluss gaben.

Leistungslohn oder Marktlohn?

Hier muss gesagt werden, dass bei Einkommen, die nur noch vom Marktwert abhängig sind, nicht mehr gesagt werden kann, nicht mehr gesagt werden kann, dass sie einer erbrachten Leistung entsprechen. Marcel Ospel leistet nicht 500 mal so viel wie eine Kassiererin in der Migros! Wenn nun Herr Ospel zehn von seinen 20 Millionen der Allgemeinheit abliefern muss, so wird seine Leistung dennoch hinreichend honoriert, und er kann vom Rest noch ganz wunderbar leben. Hier brauchen wir auch eine neue Optik: Die Frage ist nicht, wie viel wir von unserem Lohn abgeben müssen, sondern wie viel uns noch bleibt. Und wenn wir uns darüber beklagen, wie lange wir für die Allgemeinheit arbeiten müssen, so stellt sich schon die ethische Frage: Ist es denn so schlimm, für die Allgemeinheit und nicht nur für sich selber zu arbeiten?

Der Mythos, dass sich Arbeit nicht mehr lohnt, ist rechnerisch jedenfalls nicht aufrecht zu halten. Wenn nur gearbeitet wird, weil wir viel mehr verdienen, dann stellt sich schon die Frage, was denn unsere Arbeitsethik ist… Eine Flat Tax, d. h. eine lineare Besteuerung wie in der Bibel, ist im heutigen Umfeld mit seinen technischen Möglichkeiten und Einkommensdifferenzen jedenfalls nicht mehr zu rechtfertigen.

Wie viel braucht der Staat?

Auf die Frage, wie viel Steuereinnahmen der Staat nun braucht, gibt uns die Bibel wenig Anhaltspunkte. Zwar waren die Steuern zur Zeit des Alten Testamentes relativ tief. Dies widerspiegelt aber auch den geringen Komplexitätsgrad einer ländlichen Gesellschaft und den kleinen Investitionsbedarf in Infrastrukturen.

Ich glaube, der Staat sollte soviel Geld erhalten, wie für die Erfüllung seiner Postulate nötig ist, aber trotzdem nicht zu viel, damit nicht die Staatsquote zu hoch wird und dem Markt die Mittel für Innovation und Effizienzsteigerung vorenthält. Vielleicht spielt Sprüche 29,4 hierauf an, wenn es heisst: «Ein König gibt durch das Recht dem Land Bestand, aber wer nur Abgaben erhebt, zerstört es.»


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Nous ne sommes pas de simples individus autonomes, car tous ceux qui nous entourent sont nos prochains, à qui nous devons des égards, qui ont exactement les mêmes droits que nous-mêmes et qui ont une valeur égale aux yeux de Dieu. Toutes nos actions ont des répercussions sur nos prochains. Pour cette raison, des lois et des règles sont nécessaires pour régir notre vie en société.

Pour pouvoir vivre ensemble, nous devons définir ensemble de nombreux fondements : quelles sont les choses que nous voulons faire ensemble, quelles sont celles que chacun fait à sa guise, quel système économique souhaitons-nous, etc. Il faut dès lors une organisation commune où chacun dispose du même droit de parole : l’Etat. L’Etat, non pas en tant que représentation lointaine et néfaste, mais l’Etat auquel nous appartenons tous !

Etant donné que ces règles ont été définies en commun, elles s’appliquent à tous de la même manière, et nous ne pouvons y déroger pour notre simple avantage. Les puissants y trouveraient peut-être leur compte, mais l’amour du prochain, dans son sens chrétien, nous enjoint à respecter aussi les droits des plus faibles.

Une organisation commune implique un financement en commun des choses convenues, et une règle permettant de calculer la contribution de chacun. Etant donné que la richesse ne repose que dans une moindre mesure sur la prestation, il est normal que les riches doivent contribuer davantage que les pauvres, et qu’une progression fiscale vienne atténuer un peu la répartition extrêmement inéquitable réalisée par le marché.

A cet effet, les taux d’imposition doivent être conçus de telle manière que chacun contribue selon sa propre capacité, tout en conservant une partie du fruit de ses efforts. Un bel exercice d’équilibre. Il est toutefois absurde que d’aucuns viennent se plaindre de ce qu’ils ne peuvent conserver que 60 de leurs 100 millions de francs de revenus annuels. Cela n’a plus rien à voir avec une quelconque performance et il ne saurait dès lors être question d’ « inégalité ».

Nul ne peut se plaindre de devoir travailler pour les autres : en effet, il profite autant des prestations communes et il bénéficie d’un système établi en commun sans lequel il ne pourrait pas gagner tout cet argent. Il se doit donc aussi de remédier aux dommages causés par le système et de soutenir d’autres personnes lésées par le système ou qui ont carrément été mises à l’écart par le système économique actuel au motif qu’elles n’étaient pas suffisamment performantes.

Lorsque d’aucuns disent qu’il ne vaut plus la peine de travailler quand les impôts sont élevés, il y a de quoi douter de la morale du travail… ne travaillons-nous donc que pour nous enrichir ?

Certains estiment que la redistribution n’est pas biblique. Rien de plus faux : voir à ce sujet les textes sur la Bible et les impôts sur le site web de ChristNet. D’autres affirment que la progression fiscale n’est pas biblique, et que la Bible ne mentionne que le taux unique. C’est faux, là encore. Premièrement : le taux unique dans la Bible doit être vu en lien avec d’autres redistributions. Tous les sept ans, les dettes étaient remises et tous les 50 ans intervenait une année de jubilé à l’occasion de laquelle toutes les propriétés foncières (soit le capital de base de chacun) revenait à son propriétaire d’origine. L’accumulation des inégalités, telle qu’on la voit aujourd’hui, n’était donc pas possible. De nos jours, même l’impôt (minimal) sur les successions est supprimé. Il n’est donc pas possible d’introduire en même temps un taux unique « chrétien »… Deuxièmement : dans les temps bibliques, les différences de revenu pour la majorité des gens, qui étaient agriculteurs ou artisans, étaient bien moindres. Une progression à des fins de compensation n’avait donc pas de raison d’être. Libre à nous, aujourd’hui, de faire les choses autrement si les circonstances le requièrent pour répondre au sens original des Ecritures.

Il y a enfin ceux qui estiment que la situation actuelle ressemble à l’époque où les prophètes se sont plaint de ce que les détenteurs du pouvoir opprimaient leurs sujets par des impôts élevés. A cela, nous pouvons seulement répondre que la comparaison est purement grotesque : il s’agissait à l’époque de personnes dont l’existence même était menacée. Aujourd’hui, cette plainte émane avant tout de personnes qui possèdent maison et voiture et passent leurs vacances dans des pays lointains…

En tant que chrétiens, nous voulons présenter à ceux qui ridiculisent le fait de payer les impôts un autre état d’esprit. Nous nous réjouissons d’appartenir à la Suisse et sommes disposés à apporter notre contribution – à savoir : nous sommes prêts à payer des impôts. Nous savons que l’Etat est une institution nécessaire. Et l’Etat – c’est nous ! Il n’est pas anodin que Jésus nous ait enseigné que le paiement des impôts va de soi. Lorsque les pharisiens lui ont posé une question sur le sujet, il a demandé une pièce de monnaie, a montré l’illustration de l’empereur qui y était gravée et a dit : « Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ! » (Mt 22,21)

Ces derniers temps, la concurrence fiscale est devenue la voie royale pour éviter de payer des impôts. Encore quelques mots sur ce thème.


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1. les armements et les guerres dans le monde d’aujourd’hui

L’Institut d’Heidelberg pour la recherche sur les conflits internationaux (HIIK) nous fournit des chiffres effrayants : Le nombre de conflits armés locaux ou régionaux n’a cessé d’augmenter depuis la Seconde Guerre mondiale, passant de 90 à près de 350 (conflits ouverts et couvants confondus). Après l’effondrement des États communistes, certaines guerres par procuration ont également été réglées. Cependant, au cours des dix dernières années, le nombre de conflits armés a encore augmenté de 60.

Le dividende de la paix après la fin de la guerre froide n’a pas duré longtemps. Au lieu d’un désarmement à long terme, le monde s’est réarmé : Au cours de la dernière décennie, les ventes mondiales d’armes ont augmenté de 45 % pour atteindre 1 464 milliards de dollars, selon Sipri (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm).

L’armement est ainsi devenu un énorme business, et les organisations de lobbying de l’industrie de l’armement ne sont pas nécessairement intéressées par la paix. De nombreux conseillers du président Bush, à commencer par le vice-président Cheney, avaient des liens étroits avec l’industrie américaine de l’armement et ont fait pression pour l’invasion de l’Irak.

Nous constatons aujourd’hui que la doctrine de dissuasion par les armes, qui prévaut encore, ne s’applique que de manière limitée, à savoir par rapport aux grands blocs et aux armes nucléaires. Selon le Centre international de conversion de Bonn (BICC), la taille de l’appareil militaire a également une influence sur la fréquence de l’utilisation de la force, ainsi que sur les conflits violents internes et externes. Les transferts d’armes ont un effet accélérateur sur les conflits. Un afflux constant d’armes étrangères alimente la violence et retarde les solutions pacifiques.

Les armes légères telles que les pistolets et les fusils ont un effet particulièrement dévastateur : selon Amnesty International, 1 000 personnes sont tuées par des armes légères chaque jour, soit environ 365 000 par an. Les contrôles sur la prolifération des armes légères sont encore très faibles. De nombreux pays, dont la Suisse, refusent toujours de signer le protocole des Nations unies sur les armes à feu, qui permettrait de contrôler le commerce des armes légères ainsi que leur revente illégale. En conséquence, les armes sont revendues ou réutilisées de manière incontrôlée et à grande échelle dans des situations post-conflit. C’est l’une des raisons pour lesquelles le taux de meurtres et de violence « civile » est le plus élevé dans les pays en situation de post-conflit dans le monde entier, comme le Salvador et l’Afrique du Sud.

2. l’impact des achats d’armes et des guerres sur les pays pauvres et sur le développement

Du point de vue de la justice internationale, l’impact des achats d’armes et des guerres sur les pays pauvres et sur le développement est particulièrement intéressant.

La première chose à noter est que chaque dollar qu’un pays pauvre dépense pour l’achat d’armes est perdu dans les domaines de la santé et de l’éducation. De nombreux pays pauvres dépensent encore plus pour les armes que pour l’éducation ou la santé. Les armes entraînent également des coûts de maintenance élevés.

Comme la corruption est encore élevée dans de nombreux pays du Sud, il est facile pour les fournisseurs d’armes étrangers de convaincre les gouvernements d’acheter des armes.

La capacité des pays pauvres à contrôler les armes est très faible. Et certains pays ne se soucient pas des clauses de non-prolifération dans les achats d’armes parce qu’ils savent qu’ils ne peuvent pas être punis pour cela. La diffusion des armes alimente ainsi les conflits locaux et régionaux. Le flux d’armes libyennes dans les conflits du Libéria et de la Sierra Leone est bien documenté. Inversement, les armes de guerre se retrouvent également entre les mains de criminels, comme le montrent les exemples de la Colombie et du Salvador. Ces deux pays souffrent ou ont souffert de guerres civiles et sont aujourd’hui les deux pays ayant le taux d’homicides le plus élevé au monde.

De nombreux gouvernements du Sud ne sont pas démocratiquement élus ou contrôlés. Au contraire, ils maintiennent un appareil de pouvoir policier ou militaire avec lequel ils oppriment leur peuple. Les armes pour ce faire viennent du Nord. Les gouvernements anti-développement peuvent les utiliser pour rester au pouvoir.

3. Guerre et paix dans la Bible

À ce stade, le sujet de la guerre et de la paix dans la Bible peut difficilement être traité de manière exhaustive. Par conséquent, seuls quelques points de référence :

– Dans l’Ancien Testament, le peuple d’Israël a mené de nombreuses guerres. Ceux-ci étaient souvent commandés directement par Dieu. Certaines ont été entreprises par des rois du peuple d’Israël de leur propre chef, ce qui n’a pas toujours bien tourné. Dans l’ensemble, les guerres visaient à ce que le peuple de Dieu prenne la place qui lui était assignée et à ce que Dieu soit reconnu comme son aide.

– Dans le Nouveau Testament, la violence est rejetée par Jésus. Il n’est pas le leader violent et révolutionnaire que le peuple d’Israël attendait de lui. Et il remet l’oreille au serviteur du grand prêtre, qu’un des compagnons de Jésus avait coupé avec une épée. Après cela, Jésus dit : « Celui qui prend l’épée périra par l’épée ». (Mat. 26:52) Dans le Nouveau Testament, nous sommes également exhortés à être des artisans de paix (Mat. 5:9).

– La guerre en elle-même ne peut être considérée comme bibliquement neutre. Dans de nombreux cas, la guerre est le plus grand désastre qu’une nation puisse connaître. La souffrance est indescriptible, et de nombreux pays et générations sont traumatisés par la suite, leurs relations avec leurs voisins ou avec d’autres pays étant marquées par la peur. La guerre est donc en contradiction avec le désir de Dieu pour le bien-être de ses créatures. A moins que la guerre ne soit voulue et ordonnée par Dieu lui-même. Mais c’est rarement le cas. Pendant la Première Guerre mondiale, toutes les parties ont affirmé que Dieu était avec elles. Un prétendu « ordre de Dieu » doit donc être considéré avec beaucoup de prudence. Il faut toujours s’interroger sur d’autres motivations plus profondes, ou se demander si « l’ordre de Dieu » n’est pas simplement une projection de nos désirs.

– L’autodéfense d’un peuple est fondamentalement légitime. Toutefois, le risque est grand que ce concept soit interprété de manière très large en cas de besoin ou de grande crainte : La Première Guerre mondiale a été lancée comme une guerre préventive, et la guerre en Irak a également été appelée une frappe préventive nécessaire contre les armes de destruction massive de l’Irak, qui se sont avérées ne pas exister.

Dans le contexte d’un conflit croissant et de ses effets dévastateurs, nous, les chrétiens, devons plus que jamais nous demander s’il faut ou non vendre des armes et à qui. Puisque nous savons ce que font les armes aujourd’hui, puisque nous savons qui sont les acheteurs de nos armes et puisque nous savons ce qui pourrait arriver à ces armes, le cas échéant, nous avons une responsabilité partagée, car nous pouvons consciemment décider de vendre et de fournir ou non les armes. Nous ne pouvons plus dire que la responsabilité de l’utilisation des armes incombe à l’acheteur. Cela donne une grande importance à l’initiative en faveur d’une interdiction des armes.

Nous ne pouvons pas non plus dire que si nous ne fournissons pas les armes, quelqu’un d’autre le fera. Dieu exige que nous assumions la responsabilité de nos propres actions.

4. La Suisse en tant que vendeur d’armes

En 2008, la Suisse a vendu pour 722 millions de francs d’armes à l’étranger. Mesuré en fonction de la population de notre pays, cela fait de la Suisse le plus grand exportateur d’armes au monde après Israël. La majorité des ventes ont été réalisées dans les pays européens. Le plus gros client, cependant, était le Pakistan, avec un volume d’achat de 100 millions de francs suisses. Au cours des dix dernières années, la Suisse a fourni des armes à une centaine d’États, dont la Libye, le Zimbabwe et le Soudan.

Il y a quatre grandes usines d’armement en Suisse : Ruag à Thoune, qui exporte principalement des munitions, Mowag à Kreuzlingen (véhicules de combat d’infanterie), Rheinmetall Air Defence (anciennement Contraves ; canons antiaériens), et Pilatus Aircraft Works, qui fabrique entre autres des avions d’entraînement.

Acheteurs douteux

La liste des acheteurs et des utilisations éthiquement douteuses est longue. Voici quelques exemples :

– Dans les années 70, le Shah d’Iran, corrompu, était le principal client de l’industrie suisse de l’armement. Cependant, ses armes ont également été utilisées plus tard par les révolutionnaires islamiques et enrichies par d’autres armes suisses. Aujourd’hui, des canons antiaériens suisses protègent l’usine iranienne d’enrichissement de l’uranium à Natanz.

– L’industrie suisse de l’armement a régulièrement équipé l’Iran et l’Irak pendant la première guerre du Golfe, qui a fait un million de morts.

– Le dictateur chilien Pinochet a été autorisé à construire des chars Mowag sous licence et a ainsi dominé sa propre population.

– Entre 1985 et 1990, la Turquie était le principal client. Les armes étaient nécessaires pour la guerre oppressive contre les Kurdes.

– Dans les années 1980, des munitions et des pièces suisses pour une usine de gaz toxiques ont été fournies à la Libye de Kadhafi.

– Les Pilatus PC 7 et PC 9 ont également gagné en notoriété, vendus en théorie comme avions d’entraînement. Mais dans les milieux militaires, il est connu dans le monde entier que les avions Pilatus sont de bons bombardiers (contre les populations sans défense aérienne) et sont utilisés comme tels, et on peut supposer que les fabricants de Pilatus ainsi que les autorités fédérales approuvant les exportations de matériel de guerre le savent. Un fabricant français de bombes fait la publicité de ces avions dans ses films promotionnels, et Pilatus lui-même a fait la publicité de ces avions dans les années 1980 en disant qu’ils avaient une large gamme d’options d’attache de bombes. Ils ont été utilisés dans de nombreux cas pour maintenir des dictateurs au pouvoir contre leur propre population, par exemple au Guatemala, au Chiapas, en Birmanie, et aussi en Irak, où Hussein a fait 5000 morts lors d’une attaque au gaz toxique avec un avion Pilatus.

– Enfin, le Botswana était le deuxième client de la Suisse en 2004. En 2004 et 2005, le pays pauvre a acheté des tanks Mowag pour 100 millions de francs…

Les réglementations juridiques sont-elles suffisantes ?

Les représentants de l’industrie suisse de l’armement estiment que les dispositions légales actuelles garantissent que plus aucune arme n’est fournie aux pays en guerre ou en crise. Est-ce suffisant ?

– Le moratoire sur les exportations vers le Pakistan en 2006 est cité comme preuve de cette thèse. Mais les armes ont ensuite été fournies en 2008, alors que la puissance nucléaire pakistanaise est au bord de l’effondrement politique, avec le danger que les extrémistes islamiques prennent le dessus, selon les analyses consensuelles des experts.

– En 2007, un Pilatus PC-9 a été vendu au Tchad comme avion d’entraînement, alors que l’État ne dispose d’aucun autre avion militaire pour lequel ils auraient pu s’entraîner. En conséquence, le pays a utilisé l’avion contre les insurgés dans l’est du pays et a bombardé un camp de réfugiés au Darfour.

– Les acheteurs d’armes suisses en 2008 étaient, outre les États européens, le Pakistan, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, la Jordanie, Oman, le Kazakhstan, le Niger et le Cameroun. En d’autres termes, tous les États présentant des caractéristiques dictatoriales et des violations massives des droits de l’homme.

– Après tout, Ruag est le plus grand fabricant européen de munitions. Dans le même temps, Ruag est le neuvième plus grand fournisseur de l’Afrique subsaharienne. En raison du taux élevé d’abattage causé par les armes légères et des lacunes en matière de contrôle mentionnées aux chapitres 1 et 2, cette exportation doit être considérée comme très problématique.

Les exportations d’armes sont en contradiction avec la politique de développement

Les exportations d’armes de la Suisse vont donc en partie à l’encontre de sa politique étrangère et de développement. Cette politique déclare que ses priorités sont la promotion de la paix et des droits de l’homme. Comme on peut le constater, la Suisse fournit encore de nombreux États qui bafouent les droits de l’homme. En fournissant des armes légères aux États africains et des avions Pilatus aux États oppressifs, les efforts de paix sont encore aujourd’hui contrariés. Suite au scandale au Tchad, le Conseil fédéral a modifié l’ordonnance sur les exportations d’armes à la fin de l’année 2008. Désormais, même le risque d’utilisation contre la propre population d’un pays entraînera le refus d’une autorisation d’exportation. Pilatus-Werke a essayé de faire pression contre le durcissement, car il voulait exporter vers la Chine, même si le Tibet est maintenant en danger.

 

Même après l’entrée en vigueur de la nouvelle ordonnance, les exportations problématiques se poursuivent : en 2009, de nombreux États impliqués dans la guerre en Afghanistan et utilisant des armes suisses sur place ont déjà été approvisionnés. Le Pakistan continue également à être approvisionné, et surtout l’Arabie Saoudite, dont les dirigeants mènent des actions de plus en plus brutales contre leur propre population. L’armement du Moyen-Orient, qui ressemble de plus en plus à une poudrière, et d’autres États islamiques, qui ne sont pas à l’abri d’un renversement, posent également problème.

5 L’initiative sur le matériel de guerre

Contenu

En termes de contenu, l’Initiative pour le matériel de guerre vise à empêcher l’exportation de matériel de guerre. Ce qui est uniformément appelé matériel de guerre dans l’UE est divisé en deux catégories dans la législation suisse : En Suisse, le matériel de guerre est uniquement le matériel qui peut être utilisé exclusivement à des fins de guerre. En revanche, le matériel qui peut également être utilisé à des fins civiles est appelé « matériel militaire spécial » et son exportation est traitée de manière moins stricte par la Suisse. Cela inclut également les avions Pilatus, qui peuvent donc être exportés plus facilement que les avions analogues dans l’UE. Dans la liste du matériel de guerre de l’UE (Arrangement de Wassenaar), cependant, cette dernière catégorie est clairement classée aussi comme matériel de guerre.

En outre, la Suisse et l’UE ont toutes deux une catégorie de double usage (qui est réglementée dans l’Arrangement de Wassenaar avec une liste détaillée des matériaux), qui décrit les biens civils qui peuvent également être utilisés à des fins militaires. Elle n’est pas concernée par l’initiative.

L’initiative empêche ainsi l’exportation de matériel de guerre vers des régions en crise ou vers des gouvernements non démocratiques. Cela pourrait sauver de nombreuses vies si les acheteurs ne trouvent pas d’armes aussi bonnes sur le marché, ou s’ils reçoivent moins pour leur argent ailleurs. D’autre part, elle empêche également les livraisons à des pays démocratiques et dignes de confiance qui n’utiliseraient réellement le matériel que pour leur propre défense.

Arguments

Les opposants à l’initiative soulignent plusieurs effets négatifs possibles de l’initiative :

– On prétend que la mise en œuvre de l’initiative détruirait 10 000 emplois en Suisse. Cependant, l’étude détaillée menée par le BAK pour le compte du Seco conclut que « seulement » 5000 emplois seraient perdus. En fait, l’industrie suisse de l’armement est concentrée dans certaines régions (Thoune, Kreuzlingen, Stans et Zurich). L’initiative prévoit que la Confédération aide financièrement les régions structurellement plus faibles d’entre elles dans leur reconversion économique sur une période de 10 ans. Le fait que des reconversions soient possibles est démontré par la SIG de Schaffhouse, qui ne fabrique plus d’armes, et par la Ruag elle-même, dont la moitié produit déjà des biens civils. Si l’on suppose que les acheteurs d’armes effectueront une partie de leurs achats dans un autre pays en raison d’une interdiction d’exportation suisse, des emplois supplémentaires y seront créés en conséquence. C’est une tragédie pour les personnes qui perdraient leur emploi en Suisse. Mais en tant que chrétiens, nous ne devons pas accorder plus de valeur aux Suisses, c’est-à-dire à nos propres emplois, qu’à ceux des habitants d’un autre pays. Les deux sont de valeur égale devant Dieu.

– Des pertes macroéconomiques sont également apportées sur le terrain. Même en 2008, qui a été une année forte pour l’industrie de l’armement, les armes n’ont représenté que 0,33 % de toutes les exportations. En termes économiques, l’industrie de la défense est relativement insignifiante.

– Une autre objection soulevée est qu’une interdiction des exportations d’armes entraînerait une réduction considérable de l’industrie suisse de l’armement. Cela ralentirait le développement de la technologie des armes suisses et réduirait la couverture des besoins en équipement de l’armée suisse par ses propres industries. L’indépendance militaire de la Suisse ne serait donc plus assurée. Cependant, 70 % des besoins de l’armée suisse sont déjà achetés à l’étranger, et dans le cas des matières premières pour l’industrie de la défense, ce chiffre atteint même 100 %.

– Mais surtout, la « croissance » de l’armée, c’est-à-dire le concept de réapprovisionnement en temps de crise de sécurité, n’est pas assurée, car les fournisseurs étrangers pourraient alors se heurter à des goulets d’étranglement. Cependant, il faut dire que les crises actuelles peuvent difficilement être résolues au niveau national. Sauf dans le cas d’une attaque impossible de l’UE contre la Suisse, la Suisse serait toujours impliquée dans la coopération (probablement non officielle) et ne serait donc pas à court de fournitures. De plus, en termes de défense, il serait de toute façon entouré par l’UE. Une Suisse qui pourrait se défendre de manière indépendante contre tous les États environnants est plus que jamais une dangereuse illusion.

– Si l’initiative est adoptée, certains biens à double usage pourraient également ne plus être exportés, car il n’est pas clair quels biens sont concernés. Toutefois, la liste de Wassenaar, qui est déjà appliquée avec succès dans l’UE, est considérée ici comme une ligne directrice suffisamment claire. En outre, sur la base des expériences précédentes, on ne peut pas supposer que le Conseil fédéral déciderait au détriment de l’industrie suisse ou qu’il adopterait une ligne dure en cas d’ambiguïté.

– Après tout, ce sont précisément les exportations d’armes qui pourraient devenir un instrument de la politique de sécurité en renforçant « les bonnes ». Jusqu’à présent, cependant, il n’y a aucune preuve d’une telle politique, et on ne peut donc pas supposer qu’une telle politique sera adoptée à l’avenir.

6 Conclusion : la justice au lieu de la peur

Les exportations d’armes suisses ont été à l’origine de nombreuses souffrances dans le passé. Les développements récents ne laissent pas présager une grande amélioration. Il est donc temps d’arrêter, même si cela nous coûte de l’argent et des emplois.

Maintenir une industrie de l’armement dans le but premier de préserver des emplois est inacceptable d’un point de vue éthique, même si cela implique des souffrances pour les chômeurs. Il faut les aider. Mais devant Dieu, les vies humaines sont plus importantes que les revenus monétaires. Les pertes pour l’économie suisse seraient supportables, tout comme les coûts éventuels pour le grand public. Ne nous laissons pas guider par la peur pour notre propre prospérité, mais par la justice.

Les craintes d’une perte de la capacité de défense suisse si l’industrie de l’armement est réduite sont, à mon avis, non fondées si l’on considère la situation actuelle de la sécurité en Europe : Rien ne fonctionne plus sans le multilatéralisme. Les opposants à l’initiative semblent toujours prisonniers d’une mentalité réductionniste, avec l’idée mystique, née de motifs nationalistes, que la Suisse, en tant que pays doté d’une onction spéciale, peut se défendre seule contre tous. En fait, le Baromètre des préoccupations 2008 du Credit Suisse a révélé une forte montée du nationalisme en Suisse. Le nationalisme surgit en période de changement culturel majeur et en temps de crise qui provoque la peur. Cette crainte entraîne une recherche de protection dans l’association au sens large et une mystification de l’association.

C’est pourquoi les initiateurs sont qualifiés de destructeurs de l’armée. En fait, il est quelque peu regrettable pour la cause que ce soit précisément le groupe « Suisse sans armée » qui porte une initiative pour une interdiction des exportations d’armes. Cependant, il faut s’attendre à ce que les électeurs responsables discutent de la question et non pas le messager de la question.

 

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Le 29 novembre, les Suisses votent sur l’interdiction d’exporter des armes. ChristNet s’engage en faveur de cette initiative. Voici quelques arguments (élaborés avec l’aide de StopArmut) :

1. Les conflits armés touchent globalement et en priorité les plus pauvres.

2. Des efforts de développement fournis pendant des années sont détruits par la guerre.

3. Plusieurs pays pauvres gaspillent leurs ressources en investissant dans l’armement au lieu du développement.

4. La crédibilité de la Suisse souffre si elle envoie, dans un mêmes pays, des armes et de l’aide au développement.

5. Par rapport au nombre d’habitants, la Suisse est le deuxième exportateur de matériel de guerre dans le monde ce qui peut nuire à son engagement en faveur du droit humanitaire international (Conventions de Genève etc.).

6. La loi sur le matériel de guerre n’est pas appliquée de manière conséquente.

7. L’exportation d’armes dans des pays qui ne respectent pas les droits humains est en contradiction avec la protection de la vie, valeur chrétienne fondamentale.

8. La liste des destinataires problématiques de matériel de guerre suisse est longue : la Libye, le Zimbabwe, le Soudan etc.

9. Malgré les règlementations régissant l’exportation d’armes, du matériel de guerre suisse continue d’atterrir dans des régions en crise (PC-9 au Tchad etc.).

10. Sauvegarder des emplois au prix fort de vies humaines détruites, est contraire à l’éthique chrétienne.

11. Quant à la politique de sécurité, la Suisse ne peut plus, à l’heure actuelle, se défendre toute seule et dépend de solutions multilatérales aussi pour l’acquisition de matériel de guerre.