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Les chrétiens ont vite fait d’adopter une conception biblique de la liberté. L’article suivant regarde sous la surface et s’éloigne de la liberté comme objectif suprême d’une société.

Chaque fois que la liberté est présentée comme une valeur et un objectif, la critique l’attend au tournant. Car la « liberté » est généralement comprise comme une liberté « négative », comme un « être libre de… ». Le besoin d’une extension positive s’impose alors.

Libre de, libre à

D’un point de vue chrétien, on peut souligner à juste titre qu’il ne suffit pas d’être « libre de… », par exemple du péché, de l’injustice ou de la peur. Il s’agit aussi d’être « libre de… », c’est-à-dire de mener, avec un vent spirituel qui souffle librement, la vocation d’une vie qui favorise la communauté et qui a du sens, des perspectives et de l’espoir. En tant que chrétien, je suis enclin à accueillir la vision positive de la liberté comme un complément important et à clore ainsi le débat sur la compréhension du terme « liberté » : Oui, tous les hommes devraient et peuvent être libres du péché, de l’oppression et de l’injustice, afin de mener à la place une vie de liberté spirituelle, physique et politique dans l’obéissance au Créateur et de marquer le monde de leur empreinte par une participation responsable, tout à fait dans l’esprit de son règne de paix à venir. Avec cette vision complémentaire de la liberté, qui part d’une compréhension globale du Royaume de Dieu, tous les aspects de la liberté sont finalement couverts, pourrait-on penser.

La liberté face à l’oppression

Dans son livre « De l’exclusion à l’étreinte », le théologien croato-américain Miroslav Volf réfléchit à l’exclusion, à l’inclusion, à l’identité, à l’oppression, à la libération, à la réconciliation et à bien d’autres choses encore. Il associe de manière fascinante théorie politique, événements historiques, considérations philosophiques, expériences biographiques et théologie biblique. Un chapitre central (124 et suivants) est intitulé « Étreinte ». Le geste de l’étreinte représente chez Volf une attitude du cœur de proximité, de pardon, d’amour des ennemis, de « néanmoins… » semblable à celui du Christ. Il s’agit toujours pour lui de savoir comment les personnes liées et asservies peuvent devenir libres et ce qui est nécessaire pour cela, aussi bien de leur côté que de celui des oppresseurs. C’est là que la liberté entre en jeu. On attendrait d’un théologien chrétien qu’il plaide en faveur d’un processus qui commence par la reconnaissance de la faute et la conversion d’un oppresseur et qui, par le biais du pardon de la personne liée, mène à la réconciliation et à une nouvelle proximité. La liberté de la culpabilité, une relation libérée et une liberté effective de l’ancien opprimé en seraient le résultat.

La question sceptique de Volf

Volf est sceptique quant à l’attente que nous venons de décrire. Non pas parce que le processus serait faux en soi, mais parce qu’il devient problématique lorsque le processus censé mettre fin à un état de servitude est principalement, voire exclusivement, motivé par l’objectif de « liberté ». La vulnérabilité humaine au péché, selon Volf, menace de faire basculer la liberté acquise dans son contraire. Volf souligne que tant les « bourreaux » que les « victimes », en fait tous les êtres humains, sont appelés à se repentir. Si les catégories de l’oppression et de la libération, de la culpabilité et de l’innocence sont trop attribuées à un côté et mises au premier plan, on crée ainsi un fossé dans lequel les opprimés se sentent moralement supérieurs, deviennent des oppresseurs en cas de liberté acquise et poussent ainsi les anciens bourreaux/oppresseurs dans le rôle de victimes et donc dans la supériorité morale. « La morale supérieure est trop souvent la morale des supérieurs », cite Volf (131f) Zygmunt Bauman, soulignant ainsi les risques qui guettent les personnes ayant gagné la liberté dans un acte de libération.

De la liberté à l’amour risqué

Les catégories culpabilité/innocence sont claires devant Dieu, mais pas devant les hommes, car la cohabitation humaine est complexe et rarement univoque. Volf ne nie en aucun cas l’importance de la foi et de l’action libératrices. Mais il souligne, par conviction théologique et philosophique, que la « liberté » ne convient pas comme objectif suprême d’une société. Il plaide plutôt pour que l’amour devienne, à l’instar du Christ, le but suprême de l’action humaine et de la cohabitation sociale. Un tel amour, inspiré par la croix, est vulnérable. Il vit de manière risquée, car il doit s’attendre à ne pas être payé de retour, voire à être rejeté et méprisé. Il risque de rester unilatéral dans son attention et son pardon non calculés. Mais ce qu’il ne fait pas, c’est qu’il ne crée pas de nouvelles inégalités et qu’il n’exploite pas la faiblesse humaine qui consiste à vouloir transformer une injustice subie en supériorité. L’amour ouvre la possibilité que quelque chose se produise malgré tout : Une réaction, une réflexion, un timide retour d’amour. Une croissance d’une nouvelle confiance. Même si cela prend du temps.

L’amour libérateur

Volf applique la primauté de l’amour sur la liberté principalement aux relations entre groupes de personnes ou même entre États. Mais l’idée sous-jacente est également fructueuse dans d’autres domaines de la vie : La liberté, même si c’est une liberté chrétienne, comporte le risque de se placer soi-même au centre. Car la liberté a un but, elle est en quelque sorte « mesurable » et ce qui est mesurable a tendance à être comparé, à faire des gagnants et des perdants. L’amour, en revanche, n’est pas mesurable. Mais il peut être vécu et n’a pas de but, ce qui lui permet de mieux résister à l’appropriation, à l’attente de gains et à l’égocentrisme. Le véritable amour, comme la véritable liberté, trouve sa source en Dieu. Mais alors que cette dernière doit accomplir quelque chose de précis, l’amour est simplement ce qu’il est.
L’absence de but de l’amour motivé par Jésus est donc aussi l’attitude à adopter lorsque nous revenons du champ politique au vécu quotidien : L’amour ne doit rien avoir, ne doit rien atteindre, ne doit pas consommer, ne doit ni acheter ni vendre, ni gagner ni éviter. L’amour est libre, véritablement libre, de ne pas devoir penser à soi et de tomber ainsi dans une servitude de l’ego. L’amour peut se donner en faveur de notre prochain, ici, ailleurs sur la terre et dans l’avenir. Pour les Suisses épris de liberté, le Christ est justement celui qui a aimé le premier. Son amour brise les chaînes et libère, sans créer de nouveaux esclaves et de nouveaux défavorisés.


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La liberté peut être comprise comme étant à la fois collective et individuelle. D’importantes bases philosophiques pour cette valeur ont été posées au 18e siècle. Mais la compréhension biblique de celle-ci va bien au-delà.

La « liberté » est un concept presque iconique dans le monde occidental. Lorsqu’il s’agit de la cohabitation des hommes, la liberté est toujours considérée comme une valeur importante, souvent la plus importante. En effet, depuis le siècle des Lumières, les interdictions de penser et les dogmes ont été et sont toujours remis en question, et les hommes et les peuples se voient accorder le droit d’être leur propre autorité en toute liberté.

Deux conceptions de la liberté

La plupart des gens ont une conception largement individualiste de la liberté. La manière dont nous voyons la cohabitation au sein de l’État et notre propre responsabilité a été essentiellement façonnée dans le sillage des Lumières. Kant et Locke sont deux noms associés à une conception de la liberté au service de l’individu. Cette vision peut être qualifiée de « libérale » au sens des sciences politiques. La conception libérale de la liberté a eu beaucoup d’impact, mais elle n’est pas la seule. Une forme plus ancienne de compréhension de la liberté remonte à l’ancienne République romaine ou à des noms tels que Machiavel et Rousseau. Contrairement aux penseurs susmentionnés, ces derniers mettaient plutôt l’accent sur la liberté d’une communauté, voire d’une cité (ou d’un État), de pouvoir faire face collectivement à la tyrannie. Cette vision est généralement associée au terme « républicain ». Dans ce sens, les républicains, contrairement aux libéraux, mettent beaucoup plus l’accent sur la capacité de défense et la liberté d’action de la collectivité. Les deux conceptions de la liberté ont ceci de particulier qu’elles mettent l’accent sur un « être libre de … ». Alors que les libéraux pensent plutôt à la liberté de l’individu face à l’arbitraire de l’Etat, les républicains mettent l’accent sur la libre autodétermination d’un peuple face à une menace généralement extérieure, mais parfois aussi intérieure.

La liberté, partie intégrante de l’identité suisse

Les deux courants esquissés sont identifiables dans la politique suisse. Tant le peuple que les citoyens individuels veulent et doivent être libres de toute restriction inadmissible. La tradition libérale est perceptible dans les affaires politiques quotidiennes, par exemple lorsqu’il s’agit de la liberté du commerce ou de la mise en échec des efforts de surveillance de l’État. Dans ce contexte, il n’est pas rare que l’on oppose « liberté » et « sécurité » en soulignant qu’il ne peut y avoir de sécurité sans le fondement de la liberté de l’individu. D’autre part, la tradition républicaine laisse des traces dans les médias lorsque le « souverain », c’est-à-dire le peuple en tant que dernière instance déterminante, est mis en avant ou lorsqu’il s’agit de s’opposer en tant que pays à l’influence réelle ou imaginaire de l’étranger ou à l’adaptation de puissances étrangères. Les mots clés sont par exemple le débat sur la neutralité, le secret bancaire et les relations avec l’UE. Il appartient donc à l’histoire et à l’image que la Confédération se fait d’elle-même d’accorder à l’individu la plus grande liberté possible dans tous les domaines de la vie, tout en soulignant que la Suisse, en tant que communauté nationale, doit être et rester libre de toute influence étrangère.

La liberté politique n’est ni de droite ni de gauche

Les deux conceptions de la liberté sont observables dans les affaires politiques quotidiennes ; certains thèmes peuvent même être attribués sans peine à un parti politique particulier. Mais l’axe libéral-républicain n’est pas un « ou bien ou bien », mais un continuum sur lequel les acteurs politiques se positionnent consciemment ou inconsciemment en fonction des questions posées. C’est pourquoi les deux conceptions de la liberté ne sont pas simplement identiques à l’axe gauche-droite. Dans les partis de gauche, on constate aussi bien une focalisation sur le collectif fort – mots clés comme solidarité et compensation des charges – qu’un malaise face aux intrusions de l’Etat dans la vie privée – mot clé : résistance aux mesures de surveillance. Sur d’autres sujets, mais avec la même véhémence, la droite politique met l’accent aussi bien sur la communauté – mot-clé : autodétermination de la Suisse en tant que nation – que sur les besoins de l’individu – mot-clé : politique fiscale et économique.

La liberté chrétienne est plus que simplement républicaine ou libérale

La liberté au sens chrétien englobe bien entendu bien plus que la question de savoir de quoi nous devons être libérés. Mais restons-en pour l’instant à la question de savoir si, selon la conception chrétienne de la liberté, c’est plutôt la collectivité ou l’individu qui doit être protégé de quelque chose ou libéré de quelque chose.
Il est clair tout d’abord que la liberté mérite une grande estime d’un point de vue chrétien, car là où souffle l’Esprit de Dieu, la liberté est une conséquence selon Paul (2 Corinthiens 3,17) et les chrétiens sont finalement appelés à la liberté (Galates 5,13). Il n’est pas non plus surprenant que, dans cette perspective, la liberté collective et la liberté individuelle ne puissent pas être séparées l’une de l’autre, mais soient liées l’une à l’autre : Dans le discours inaugural messianique de Jésus (Luc 4, 16-21), il se présente comme celui qui, entre autres, libère les prisonniers et les maltraités – des individus – et attribue au peuple – le collectif – la grâce libératrice de Dieu. Celui que le Fils rend libre est vraiment libre (Jn 8,36), et cela vaut aussi bien pour les individus que pour les attitudes et les valeurs communautaires, comme le montre la discussion en Jn 8,31-47. La liberté que le Christ promet aux croyants n’est donc pas « républicaine » ou « libérale », elle n’est pas non plus simplement la somme ou un mélange des deux, mais bien plus : la liberté chrétienne englobe en fin de compte toute la création comme objectif (Romains 8,18-25). Cette vision large peut aider à ne pas se contenter d’être attentif et de comprendre les différentes conceptions de la liberté dans les questions politiques, mais aussi à élever le regard au-delà des affaires courantes vers le but de Dieu : une création libérée.

Un autre article sur le même thème suivra la semaine prochaine.


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Qu’est-ce que je me suis énervé ! Les vacances de printemps approchaient, le gazon du terrain de football était déjà vigoureux, il ne manquait que les buts de football. J’ai écrit à la personne responsable de notre administration municipale pour lui demander s’ils pouvaient encore installer les buts avant les vacances. Non, les conditions météorologiques sont encore trop incertaines et le gazon pourrait être endommagé. Ces personnes ne savent pas ce que cela signifie de se diriger vers les vacances de printemps avec trois garçons adolescents, sans football au programme.

Dans la commune voisine, les buts étaient déjà en place depuis des semaines. Et même mes garçons ont fini par s’y rendre à vélo pour y jouer au football. Je me suis rendu compte une fois de plus que les enfants et les jeunes sont rarement écoutés. Il y a bien un responsable de la jeunesse dans notre municipalité, mais on ne l’a jamais vu dans les écoles et aucun enfant ne sait qui il est – et encore moins comment le contacter. Comme dans tant de communes, les idées et les besoins des enfants et des jeunes sont ignorés.

Qui peut participer aux décisions ?

En Suisse, lorsque les décisions politiques sont prises dans les urnes, environ un quart de la population détermine le résultat 1 . Par conséquent, les trois quarts des personnes en Suisse ne sont pas représentées dans la décision. Lors du ForumChristNet en début d’année, le conseiller national socialiste Eric Nussbaumer nous a mis au défi de faire entendre notre voix en faveur des sans-voix. Il avait alors cité les sans-papiers – des personnes sans nationalité – comme exemple de groupes de population sans voix. En Suisse, il s’agit d’environ 90 000 personnes.

Quelle autre voix n’est pas entendue en Suisse ? Le groupe le plus important est celui des étrangers – 2,2 millions vivent ici sans passeport suisse. Ils sont nos voisins, nos collègues de travail et les amis d’école de nos enfants. A l’exception de quelques cantons romands et de quelques communes des Grisons et d’Appenzell Rhodes-Extérieures, ils n’ont pas le droit de participer aux décisions, même au niveau communal. Les 2,1 millions de personnes qui y auraient droit mais qui, pour diverses raisons, ne se rendent pas aux urnes, constituent un groupe pratiquement aussi important. Les 1,7 million d’enfants et d’adolescents de notre pays n’ont pas non plus le droit de participer aux décisions, tout comme environ 16’000 personnes sous tutelle.

Dans le cas des mineurs, il faut ajouter qu’ils sont particulièrement concernés par les décisions prises aujourd’hui. C’est tout à fait fondamental, car ils ont encore de nombreuses années à vivre. De plus, ils sont touchés de manière disproportionnée par la pauvreté et souffrent généralement à plusieurs reprises de la situation financière précaire de leurs parents (matérielle, sociale, culturelle, santé, etc.). Malgré cela, ils ne sont généralement pas consultés lorsqu’il s’agit de fixer les montants de l’aide sociale.

Engagement au niveau communal

Mon fils et moi avons profité du manque de possibilités sportives pendant les vacances de printemps pour attirer l’attention sur les préoccupations des enfants et des jeunes. Nous avons rédigé une liste de revendications qui permettraient aux jeunes de faire plus facilement du sport pendant leur temps libre. Nous avons ensuite recueilli plus de 100 signatures d’adultes, d’enseignants et d’enfants qui soutenaient notre demande et avons envoyé le tout à la municipalité. Comme nous avions déjà adressé six demandes à l’administration sans pouvoir lui arracher la moindre concession, nous avons voulu mettre un point d’exclamation : Nous avons écrit au rédacteur en chef du Rheinaler. Celui-ci a compris notre demande et l’a soutenue par un article d’une page entière et un commentaire personnel (https://www.tagblatt.ch/ostschweiz/rheintal/rheineck-kinder-wollen-auch-in-den-ferien-fussball-spielen-ld.2446076).

Il s’en est suivi une invitation du président de la ville – mon fils n’a pas été invité – pour discuter du sujet. Il a présenté quelques idées, mais n’a pas pu s’engager concrètement. Plus tard, j’ai été à nouveau invité et on m’a promis des buts de football sur le terrain « tous temps », afin que les enfants puissent jouer au football même pendant la saison humide. Celles-ci sont maintenant effectivement en place et sont également très utilisées pendant les pauses scolaires.

Qu’est-ce que cela a apporté ?

De mon point de vue, les buts ne sont toutefois pas le principal bénéfice. Ce qui me semble encore plus important, c’est que des dizaines d’enfants ont eu connaissance de cette action et que beaucoup en ont fait partie en la signant. Une éducation politique dans la pratique, donc. Du côté des autorités, j’espère également des retombées positives. A savoir qu’à l’avenir, les préoccupations des jeunes ne seront plus balayées d’un revers de main.

Ceux qui veulent défendre les intérêts des enfants et des jeunes trouveront ici des ressources utiles et un réseau de personnes partageant les mêmes idées :


1. en 2022, 8,82 millions de personnes vivaient en Suisse, dont 5,54 millions avaient le droit de vote. Selon l’OFS, 45,4 % ont participé aux élections et aux votations, soit 2,5 millions.

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Les membres de ChristNet et de cinq autres groupements chrétiens-sociaux de Suisse romande se sont réunis l’après-midi du 12 novembre 2023 à Morges sous le thème « Une appartenance qui favorise la solidarité » pour la « Plateforme Christianisme Solidaire ».

Le sens de la journée était de joindre un engagement de foi à des implications politiques : elle y a parfaitement réussi. Non seulement les intervenants René Knüsel comme sociologue et Michel Sommer comme bibliste ont excellemment concentré leurs apports, mais l’intention de la journée était de faire participer activement nos membres à un travail collectif : retenir des thèmes durant les exposés, les afficher, cocher les thèmes préférés, et former des ateliers autour des thèmes souhaités. C’est ce qui est arrivé durant cette après-midi de travail.

Les quatre ateliers ont présenté des idées remontant de leurs discussions, et le débat en plénière avec les conférenciers et plusieurs partenaires du public a fait ressortir l’importance du choix personnel en matière d’appartenance et d’engagement : affiner notre lecture évangélique, nous former à l’écoute mutuelle, développer nos capacités d’argumentation, tout cela exige des lieux d’échanges ouverts et donc des conceptions ecclésiales ouvertes aux divergences plutôt que des structures héritées de génération en génération.

Le sociologue René Knüsel avait d’ailleurs décrit notre société comme un monde d’appartenances plurielles, sélectives et réversibles : chacun y cherche à « pouvoir être soi » ! Le risque est celui du « repli généralisé », et il reste à y cultiver l’acceptation mutuelle ou ce que les sociologues appellent « solidarité organique », par-dessus les différences sociales, lesquelles pourtant méritent le respect, afin de reconnaître l’autre comme tel. Chacun a aujourd’hui son « groupe de référence » identitaire, variable d’une personne à une autre.

Le bibliste Michel Sommer a présenté la première communauté chrétienne, à la lumière de l’apôtre Paul (notamment Galates 3,26-29), comme s’étant formée par la réception d’un « sur-vêtement » appelé « Christ », par-dessus toutes les appartenances sociales précédentes et conflictuelles. Cette appartenance-là est foncièrement ouverte à la diversité, interne et externe : langues, liens sociaux, cultures, religions, destins. Une célèbre parabole de Jésus avait justement impressionné en montrant un Samaritain franchir ses barrières culturelles pour soigner un Juif blessé et se faire ainsi solidaire d’un prochain inattendu (Luc 10,25-37).

La discussion a souligné la nécessité de repérer et reconnaître chez autrui ses besoins humains, de lui offrir une sécurité sans dominer son groupe culturel, d’apprendre donc à construire la paix en créant le lien plutôt qu’en répondant à un lien et un don préalables. Cet apprentissage requiert des lieux de formation où l’on vienne « recharger ses batteries » face à face. « Peuple de frères, peuple de sœurs », avons-nous chanté en conclusion de cette après-midi, qui avait confirmé notre proximité, notre sensibilité partagée, à travers des appartenances ecclésiales diverses acceptant de se rattacher à leur source d’inspiration commune.

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Qu’est-ce que le racisme exactement ? Comment pouvons-nous le combattre au quotidien ? Mark Moser fait d’abord le point sur les notions et donne ensuite des conseils pratiques pour mener « une vie activement antiraciste ».

Selon des études, les idées de droite et le racisme gagnent du terrain dans le monde germanophone. En Suisse, 10 % de cas de racisme en plus ont été signalés au Réseau suisse de conseil en 2022. La xénophobie, les idées de droite et la catégorisation des personnes en fonction de leur classe sociale, de leur ethnie, de leur nationalité et de leur statut de séjour ne sont malheureusement pas rares dans les Églises non plus.

Dans le contexte du discours raciste, on rencontre désormais une multitude de termes. Des termes comme black facing ou black profiling, mais aussi des expressions comme racial turn, différence raciale, intersectionnalité, white supremacy ou critical whiteness. Il est toutefois essentiel de clarifier ce que l’on entend par « race » et « racisme ». Le racisme au quotidien se réfère aux « pratiques racistes dans la vie quotidienne et à leur expérience ainsi qu’à l’incorporation d’attitudes racistes au sens de modèles de pensée et d’action ainsi que de réactions et d’empreintes émotionnelles ».

En droit suisse, le racisme englobe toute forme d’inégalité de traitement injustifiée, de manifestation ou de recours à la violence physique qui rabaisse, blesse ou désavantage des personnes en raison de leur origine, de leur race, de leur langue ou de leur religion.

La catégorisation sociale comme base des préjugés
Il existe un concept classique de « racisme ». Sont racistes les idéologies qui divisent l’humanité en un certain nombre de races biologiques aux caractéristiques génétiquement transmissibles, et qui hiérarchisent les races ainsi comprises.
En revanche, un concept généralisé (sens large) du racisme est plus répandu. Elle englobe les idéologies et les formes de pratique fondées sur la construction de groupes humains en tant que communautés d’origine et de descendance auxquelles sont attribuées des caractéristiques collectives qui sont évaluées implicitement ou explicitement et interprétées comme ne pouvant pas ou difficilement être modifiées.

Cette définition élargit le champ d’application du terme « racisme » des races conçues biologiquement à tous les types de groupes d’ascendance présentés comme différents, notamment les « groupes ethniques » ou les « peuples ».

Dans notre société fragmentée et hyper-individualisée, nous observons les effets de la catégorisation sociale. Nous entendons par là le processus mental par lequel une personne associe quelqu’un d’autre ou elle-même à une catégorie sociale ou à un groupe social. On voit une autre personne ou soi-même comme une femme ou un homme, vieux ou jeune, etc. Il s’agit d’un processus automatique qui ne peut pratiquement pas être supprimé. D’une part, la catégorisation sociale est utile, car elle permet de construire des attentes et de préparer des actions. D’autre part, elle est à la base de l’application de stéréotypes et de préjugés.

La recherche sociale montre que nous faisons la différence entre les groupes (in-groups) auxquels on se sent appartenir et les groupes étrangers (out-groups) auxquels cela ne s’applique pas. Les membres d’un ingroup se considèrent les uns les autres comme des individus, tandis que nous considérons les membres d’un outgroup plutôt comme un groupe. Les recherches montrent que lorsque nous jugeons des personnes appartenant à d’autres groupes sociaux (out-groups), nous sommes moins empathiques et plus critiques, avec des associations souvent négatives.

Le racisme n’est pas compatible avec l’amour du prochain
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même ! » Ce commandement de l’amour du prochain est clair, il ne contient aucune marge de manœuvre pour la discrimination et la persécution des personnes. Dieu aime l’homme : « Ce n’est pas que nous ayons aimé Dieu, mais c’est qu’il nous a aimés et qu’il a envoyé son Fils comme une expiation pour nos péchés » (1 Jean 4.10). Son amour pour les hommes est inconditionnel et s’adresse à tous. Le passage suivant, tiré de l’Exode, est également très connu : « Tu n’opprimeras pas l’étranger et tu ne l’opprimeras pas ; car vous aussi, vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte » (Exode 20, 22). Le message est clair comme de l’eau de roche : le racisme n’est pas compatible avec le commandement de l’amour du prochain. De même, le racisme et la xénophobie ne sont pas compatibles avec une théologie qui part d’une image aimante de Dieu.

Les Blancs se sont forgé des idées racistes pour se distinguer des non-chrétiens blancs (juifs, musulmans, etc.) et des non-Blancs chrétiens (par ex. les Éthiopiens, les Coptes, les Arabes, les Africains christianisés, les Latinos, etc.

C’est précisément le christianisme qui doit reconnaître sa part de racisme, la traiter et la surmonter par une autre approche. Sur le plan scientifique, mais aussi littéraire, des membres des People of Colour ont récemment publié d’excellents écrits qui esquissent de telles approches et visions.

Pour le christianisme, « l’humanité » est une approche : devant Dieu, nous sommes tous égaux. L’humanité vise à la réconciliation.
L’idée que Dieu habite en l’homme et non pas quelque part au loin dans l’espace peut être un moyen pour que les hommes se traitent avec respect.
« Du haut des cieux, Dieu regarde les hommes pour voir s’il y a quelqu’un d’intelligent, quelqu’un qui s’interroge sur Dieu » (Psaume 53,3).

Concrètement : comment réagir au racisme ?
Ne pas accepter le racisme est une attitude active dans la vie. J’essaie de vivre activement de manière antiraciste. Je ne tolère pas les déclarations et les actes racistes et discriminatoires. Je suis prêt à réagir à ceux-ci. Ce que je veux éviter à tout prix, c’est une situation dans laquelle j’accepte en silence des déclarations ou des actes racistes. Car le silence est compris comme une approbation, une acceptation.

Selon le degré de relation et de confiance, j’opte pour une approche différente face aux déclarations racistes et discriminatoires.

S’il n’y a guère de confiance et de relation, je trouve qu’il est peu prometteur de vouloir provoquer un changement d’attitude. Dans ce cas, je nomme la déclaration et l’acte racistes ou discriminatoires et je m’en démarque. Il est important de rendre les déclarations et les actes visibles et, le cas échéant, de prendre des mesures.

Je suis prêt(e) à exprimer verbalement mon désaccord avec l’affirmation et je me concentre sur les affirmations et non sur la personne. J’essaie de comprendre l’affirmation et je fais vérifier l’affirmation. « Est-ce que je t’ai bien compris ? Tu dis … » Cela donne à la personne la possibilité, le cas échéant, d’atténuer ses propos ou de les retirer.
J’essaie de comprendre pourquoi la personne fait cette déclaration à ce moment-là. Est-ce par colère, déception ou sous le coup de l’émotion ? Cela n’excuse pas la déclaration, mais aide à la classer.

Je pose des limites claires avec des déclarations telles que : « Je ne suis pas du tout d’accord et je me distancie très clairement de cette déclaration ».
Souvent, les personnes qui font des déclarations racistes réagissent en invoquant leur droit à la liberté d’expression. Je renvoie souvent au contexte légal et au fait que, selon le droit suisse, les personnes ne doivent pas être discriminées en raison de leur origine, de leur nationalité, etc. et j’essaie d’orienter la conversation vers des principes et des valeurs.

C’est précisément parce que les religions peuvent offrir un terrain propice aux interprétations racistes qu’il est particulièrement important que les religieux s’engagent contre le racisme.
En tant qu’être humain et chrétien, je suis convaincu que Dieu le père/la mère est une divinité aimante. Cet amour divin ne s’adresse soit à personne, soit à tous.


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Comment voter ? C’est la question que se posent les électeurs ces jours-ci face à une enveloppe de vote qui n’a jamais été aussi épaisse. Nous suggérons des lignes directrices et des conseils concrets..

Un scribe a demandé à Jésus quel était le plus grand commandement. Jésus répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée ». C’est le plus grand et le premier commandement. Mais le deuxième lui est égal : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». C’est à ces deux commandements qu’est suspendue toute la loi et les prophètes. (Matthieu 22.35-40).

L’amour de Dieu et de notre prochain doit être le fil conducteur de toutes nos actions, donc aussi de nos actions politiques. Le bien-être de notre prochain doit être dans notre champ de vision au même titre que notre propre bien-être. Car chaque être humain est créé et aimé par Dieu, chaque personne a la même valeur aux yeux de Dieu. Mais tout le monde n’a pas les mêmes capacités, tout le monde ne peut pas s’imposer de la même manière dans notre monde et veiller lui-même à son bien-être.

Qui doit être soutenu en particulier ?

Qui a particulièrement besoin de notre amour du prochain ? L’Ancien Testament ne cesse d’appeler avec insistance à la protection des veuves, des orphelins, des pauvres, des miséreux, des petits, des étrangers, etc. Aux yeux de Dieu, ils ont particulièrement besoin de protection. Souvent, leur situation est liée à l’impuissance ou à l’esclavage pour dettes. Les prophètes accusent le peuple d’Israël de ce que les forts tentent de faire plier les droits des pauvres et invitent à les aider à faire valoir leurs droits. Ils doivent être nourris par la dîme et l’esclavage pour dettes doit être supprimé à intervalles réguliers.

Dans le Nouveau Testament, Jésus se tourne lui aussi spécialement vers les marginaux et les sans-pouvoir. Il n’a toutefois pas formulé de revendications à l’égard du système politique, car cela n’était guère possible à l’époque.

Assumer notre responsabilité envers les personnes défavorisées

Ici et aujourd’hui, nous avons la possibilité, par le biais d’élections et de votations, de participer à la définition des conditions sociales. Nous avons ainsi une coresponsabilité à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire. Les décisions que nous prenons en tant qu’électeurs et les lois qu’édicte un parlement ont des conséquences concrètes pour nos prochains. La Bible nous conseille de ne pas prendre nos décisions en pensant uniquement à notre propre bien, mais aussi à celui de notre prochain.

Mais qui sont aujourd’hui ceux qui ont le plus besoin de notre voix ? Qui sont les impuissants, les vulnérables, les misérables, ceux qui vont le plus mal ? Les personnes en situation de pauvreté, dont le nombre ne cesse d’augmenter ? Les enfants qui sont plus touchés par la pauvreté que la moyenne, qui ressentent de plus en plus de pression à l’école et qui sont ballottés ? Les migrants, considérés comme un danger ? Les personnes handicapées ? Les moins instruits, qui ont du mal à suivre ? Ou tout simplement les moins performants ? Il est de notre devoir d’aider ces personnes défavorisées à obtenir des chances de vie équitables. Cela peut se faire par la redistribution, par l’empowerment, par un accès simplifié à la justice, etc.

De qui la politique s’occupe-t-elle aujourd’hui ?

La politique peut créer des conditions générales qui aident les personnes défavorisées ou alors qui leur nuisent encore plus. Qu’en est-il aujourd’hui, pour qui fait-on de la politique ? La majorité des partis disent faire de la « politique pour la classe moyenne » – donc pas pour ceux qui ont le plus besoin de soutien. La voix des personnes réellement défavorisées n’est pas entendue. C’est la seule façon d’expliquer,

  • pourquoi les parlements cantonaux et fédéral proposent chaque année de nouvelles baisses d’impôts qui profitent avant tout aux plus aisés et qui sont ensuite économisées sur les aides au logement, les prestations complémentaires à l’AVS et les subsides aux primes de caisse maladie des personnes aux bas revenu,
  • pourquoi il y a un projet parlementaire au niveau fédéral de vider les droits des locataires contre les hausses de loyer
  • pourquoi le Parlement fédéral veut interdire une grande partie des salaires minimums cantonaux, ce qui touche particulièrement les couches les plus pauvres.
  • pourquoi l’idée de créer des caisses-maladie bon marché est propagée, dans lesquelles les personnes à bas revenu seraient poussés, tout en recevant de moins d’accès au système de santé.

Comment faire le bon choix ?

Politik muss denjenigen nützen, die es am meisten brauchen. Sie müssen unsere Aufmerksamkeit erhalten.
La politique doit être utile à ceux qui en ont le plus besoin. Ils doivent bénéficier de notre attention. Mais cela implique d’accorder à chaque personne la même valeur devant Dieu et donc la même attention et les mêmes chances de vie. Or, aujourd’hui, on dit trop vite que chacun doit se débrouiller seul. En certains endroits, les plus faibles dans la société sont même considérés comme un fardeau ou ils sont carrément dévalorisés. Dans les églises, nous entendons parfois dire que les personnes défavorisées devraient simplement se tourner vers Dieu et que « l’État » ne devrait pas assumer les tâches de Dieu. Or, Dieu nous demande de protéger le droit des pauvres et de nous occuper d’eux ! Saisissons donc l’occasion de ces élections fédérales pour soutenir avant tout ceux qui ont le plus besoin de notre aide. Comment le savoir ? Sur le site web indépendant www.smartvote.ch , il est possible d’indiquer ses propres priorités politiques sur un questionnaire, après quoi le site affiche les partis et les candidats individuels qui se rapprochent le plus de l’orientation politique indiquée. Il n’y a donc plus d’excuses. Votez maintenant !

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On dit que dans l’Egypte ancienne, les porteurs de mauvaises nouvelles étaient exécutés. Ce n’est certes pas le cas chez nous, mais les défenseurs du climat ne sont pas vraiment appréciés, ils sont devenus des ennemis dans certaines parties de la société.

Pouvoir profiter du progrès

Dans notre culture, la liberté est l’un des biens les plus précieux. Nous sommes habitués à profiter intensément du progrès technique, à nous laisser enthousiasmer par les nouveautés et les nouvelles possibilités. Parfois, celles-ci promettent d’accroître notre joie de vivre, de nous offrir de nouvelles perspectives et activités (par exemple, s’envoler vers des destinations lointaines), ou peut-être aussi de réduire les pénibilités (par exemple, grâce à des applications simplificatrices).

Pas de limites

Toutefois, il n’y a jamais de « suffisant » prévu. Le confort et le luxe doivent être constamment augmentés, ce que l’on appelle toutefois « maintenir la prospérité ». Nous parlons certes de croissance économique, mais rares sont ceux qui admettent qu’il s’agit de « toujours plus ». Pas même les stars du football qui, malgré des centaines de millions d’euros sur leur compte en banque, partent maintenant en Arabie saoudite pour amasser encore beaucoup plus d’argent et acheter leur vingtième maison.

Les rabat-joie deviennent des ennemis

Nous voulons pouvoir décider nous-mêmes de la manière dont nous organisons notre vie, nos activités et, par exemple, notre mobilité. Les personnes qui objectent que notre culture de la consommation et du divertissement n’est pas durable et limite les possibilités de vie de nos enfants sont désagréables. Ils ne nous permettent pas de profiter de nos activités et de notre luxe en toute bonne conscience. C’est méchant. En revanche, de nombreuses justifications sont proposées, comme par exemple le fait que nous créons des emplois avec notre consommation, ou bien le fondement même comme le changement climatique est mis en doute. Il semble plus facile de faire l’autruche.

La diabolisation des lanceurs d’alerte eux-mêmes est très appréciée. Ils sont tour à tour traités de jaloux, de bien-pensants ou de wokistes, qui veulent même détruire notre culture – en fait notre culture de consommation. On entend souvent des accusations telles que « ils veulent détruire notre joie de vivre » ou « ils veulent nous priver de tout plaisir ». En opposant « eux » à « nous », on crée des images d’ennemis, ce qui permet d’écarter toute information sur les destructions causées par notre culture de consommation (changement climatique, particules fines, îles de plastique et mort des poissons, disparition d’espèces, microplastiques dans l’eau potable, augmentation de la fréquence des cancers chez les jeunes). Car, comme les « ennemis » sont méchants, on ne peut pas non plus savoir si ce qu’ils disent est vrai.

Réparer les dégâts à court terme au lieu de s’attaquer aux causes

Une majorité de la population n’est pour l’instant disponible que pour réparer les dégâts après la consommation. Des pots catalytiques pour pouvoir quand même rouler en voiture, le passage à une énergie « propre » pour pouvoir continuer à augmenter notre consommation d’énergie, ou l’espoir de techniques permettant de réduire le CO2. Mais cela ne peut pas non plus fonctionner à long terme, car des milliards de personnes attendent encore dans le monde de pouvoir copier notre mode de vie. Même en limitant les dégâts, une vie de luxe telle que nous la connaissons en Suisse n’est pas possible : les catalyseurs et les capteurs solaires doivent être éliminés et même moins de plastique finit par se retrouver dans la mer. Et chaque nouveau micro et nanoproduit finit par s’accumuler dans le cycle organique, jusqu’à ce que des dommages importants et irréparables surviennent. Celui qui exige des restrictions ou qui veut même les imposer en se collant à une chaussée devient l’ennemi. On assiste alors à un greenbashing collectif – également dans la campagne électorale actuelle. Le PLR l’a montré avec son affiche : il veut « décoller », c’est-à-dire libérer la voie pour plus de croissance, et a délibérément choisi les « autocollants climatiques » comme sujet hostile. La consommation ne doit pas être limitée

Un changement de culture est inévitable – quand est-ce que « ça suffit » ?

Mais faire l’autruche n’est pas possible : même avec des techniques de réparation, nous vivrons aux dépens de nos enfants. La seule possibilité qui nous reste est de réfléchir à un « assez ». La discussion sociale sur le moment où nous avons assez pour vivre et être heureux doit être menée. Nous devons également pouvoir discuter des limites légales. On pourrait penser que cela devrait être plus facile entre chrétiens, car nous ne tirons pas notre bonheur uniquement des choses matérielles. Mais même parmi nous, on invoque la croissance. Chez nous aussi, l’appel est donc de mise : commençons par nous-mêmes !

Et oui, il y a des gens qui ont du mal à joindre les deux bouts. Pour eux, il faut un « plus ». Mais cela ne doit pas être créé avec encore plus de croissance. Qui peut dire que la Suisse n’a pas assez de ressources pour s’occuper aussi des pauvres ? Ou avons-nous encore peur de ne pas avoir assez ou d’être trop limités si nous donnons quelque chose ? Qui peut nous aider à combattre cette peur ?

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La lutte contre la pauvreté n’est pas seulement une question d’aide matérielle, mais aussi de renforcement de la dignité humaine. Les personnes pauvres souffrent souvent d’exclusion sociale. Cette forme de souffrance pèse aussi lourd que la pauvreté matérielle. En Afrique notamment, les liens sociaux sont essentiels à la survie, tant sur le plan émotionnel que matériel. Mais la pauvreté isole et est considérée dans de nombreux pays du Sud global comme une malédiction ou une punition de Dieu : les pauvres sont les lépreux de notre époque. L’aide au développement ne devrait donc pas seulement viser à soulager la misère matérielle, mais aussi à surmonter les préjugés et à supprimer les barrières sociales.

Les personnes doivent être traitées avec dignité. Non pas en raison de ce qu’ils ont, mais en raison de ce qu’ils sont – des créatures de Dieu, créées à son image. Il est contradictoire d’affirmer que nous aimons Dieu, mais de traiter en même temps les pauvres comme des personnes de seconde classe.

Ce que Jésus fait avec les indignes

Cela se produit malheureusement aussi souvent en lien avec des convictions religieuses. Celui qui est riche est béni par Dieu, celui qui est pauvre est sous la malédiction de Dieu. Jésus a tendu un miroir aux hommes religieux de son époque en touchant les lépreux. Cela le rendait impur selon la loi juive. Il a loué la miséricorde du Samaritain qui s’est occupé d’un homme blessé par des brigands, ceci contrairement aux chefs religieux qui ne voulaient pas se souiller avec ce malheureux. Il a parlé à la femme au puits de Jacob – elle aussi une Samaritaine méprisée, à laquelle il n’aurait pas dû parler selon la loi rabbinique. Il l’a traitée avec dignité, a apaisé sa soif d’acceptation et lui a montré le chemin vers un Dieu qui aime et pardonne.

Traiter les gens avec dignité signifie les aborder, les regarder dans les yeux, les écouter, les toucher et les bénir. La composante spirituelle rend la coopération chrétienne au développement globale et unique. Elle s’applique à tous les hommes, indépendamment de leur contexte religieux. Et elle devrait toujours faire partie intégrante de la coopération chrétienne au développement.

Remettre en question nos motivations

Traiter les pauvres avec dignité signifie les soutenir dans leur quête d’autonomie. Pour ne pas les rendre dépendants de notre aide, nous devons examiner nos motivations dans la coopération au développement. Est-ce que nous aidons par compassion, est-ce que nous donnons de l’argent pour avoir un bon sentiment ou est-ce que nous nous engageons professionnellement pour des causes humanitaires afin de pouvoir exercer une activité utile ?

Les pauvres ne veulent pas qu’on les plaigne, ils veulent être pris au sérieux. La compassion réduit les gens à leur besoin et cimente le fossé entre ceux qui aident et ceux qui souffrent. L’aide devrait toujours avoir pour objectif l’autonomie des personnes aidées.

Celui qui soutient les pauvres financièrement ou par son expertise ne devrait pas exiger de reconnaissance en retour. On attend souvent de l’aide que les bénéficiaires acceptent sans discussion les conditions des donateurs. Toute opposition à la manière dont l’aide doit être apportée est souvent considérée comme de l’ingratitude par les donateurs. Il s’agit d’une forme déguisée de paternalisme qui sape la dignité des bénéficiaires de l’aide.

Le désir de s’engager professionnellement en faveur de personnes dans le besoin n’est pas faux. Toutefois, le sentiment de s’engager pour une cause utile peut être ébranlé si les résultats escomptés ne sont pas au rendez-vous. La frustration qui en résulte se traduit alors souvent par des reproches à l’égard des bénéficiaires de l’aide. Le maintien de la dignité mutuelle, même en cas d’échec, est un art délicat. Mais c’est une condition préalable à la coopération au développement d’égal à égal si souvent citée.

Des visites dignes

Dans le cadre de mon activité de directeur de l’œuvre de bienfaisance SELAM en Éthiopie, j’ai rendu visite en 2022 à trois femmes de notre programme de soutien aux femmes travailleuses pauvres à Addis-Abeba. Elles m’ont donné un aperçu de leur situation professionnelle et familiale et m’ont invité dans leur hutte de tôle ondulée de cinq mètres carrés. Un an plus tard, je leur ai rendu visite à nouveau. Je voulais savoir comment ils allaient et si quelque chose avait changé.

Leur joie était grande lorsque je suis réapparu avec ma femme, mon fils et sa fiancée. Une femme m’a dit qu’elle n’oublierait jamais ce que j’avais fait pour elle. Je lui avais rendu visite malgré sa pauvreté. Personne de sa famille n’était encore venu – elle avait honte de sa situation précaire. Et puis, j’aurais aussi prié pour elle et nous aurions pleuré ensemble.

Une autre femme, mère célibataire, m’a raconté avec fierté que sa fille avait réussi à entrer à l’université.

Les progrès économiques de ces trois femmes étaient minimes, mais leurs visages étaient rayonnants et pleins d’espoir en un avenir meilleur. Nous nous sommes embrassés en partant, comme si nous étions des amis de longue date.

La visite de trois jours du directeur du SELAM à Addis, Solomon Chali, et de sa femme Kidist chez nous, en Suisse, m’a également beaucoup appris sur la dignité d’une relation de partenariat. Comme nous ne pouvions pas trouver d’hôtel approprié à proximité de notre lieu de résidence, nous avons hébergé nos hôtes chez nous et leur avons laissé notre chambre à coucher. Cela les a tellement impressionnés qu’ils en ont parlé à tous leurs amis à Addis. Pour ma femme et moi, ce n’était pas grand-chose, mais pour eux, c’était une forme d’estime qu’ils n’avaient encore jamais connue en Europe.

Nous avons également répondu à leur souhait de visiter les montagnes et les avons invités au Stockhorn. Le trajet en téléphérique jusqu’aux hauteurs et la visite de la plate-forme panoramique sur le côté nord du sommet, avec une vue à couper le souffle sur l’Oberland bernois, les ont laissés sans voix.

Sa réaction a été une contre-invitation à l’Éthiopie, accompagnée d’une visite guidée des endroits les plus enchanteurs de ce magnifique pays. Solomon était fier de nous faire découvrir son pays et voulait nous rendre la pareille pour notre hospitalité. C’est ainsi qu’une amitié et une base de confiance se sont créées, ce qui rend la suite de la collaboration beaucoup plus facile. Le défi pour nous est de respecter la fine ligne entre la proximité amicale et la distance professionnelle.

En résumé, le traitement digne de nos semblables peut se résumer à une formule simple : Traite les gens comme tu aimerais être traité toi-même.


Cet article a été publié pour la première fois le 01 juillet 2023 sur Insist Consulting.

Photo de Ricardo Díaz sur Unsplash

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Touchés par la crise syrienne et encourages par leur foi, Anne-Sylvie et Kim Giolo ont décidé en 2015 de se lancer dans l’aventure de l’accueil de réfugiés à la maison.

Samira*, une jeune Erythréenne est arrivée dans notre famille en 2016, puis, après son départ, Aicha*, d’origine iranienne, et aujourd’hui Fatima, qui vient de l’Afghanistan.

Une expérience quotidienne

Pendant ces différentes périodes, nous avons accueilli ces jeunes femmes au quotidien, partage nos repas et fait des activités ensemble. Ces temps ont donné lieu a beaucoup d’explications, de rires, de bons repas exotiques, et j’ai pu réaliser à quel point le français est une langue souvent pas très logique ! L’accueil en famille est une merveilleuse façon d’aller à la rencontre de l’autre et de s’ouvrir à d’autres cultures. Cela a été très formateur pour nos deux filles qui ont pu réaliser que la vie est très différente ailleurs. Les personnes que nous avons accueillies ont pu comprendre comment fonctionne la culture suisse et apprendre plus vite la langue. Notre famille a servi de pont entre leur origine et la Suisse.

Un ancrage et un tremplin

Cependant, ce que ces expériences nous montrent aussi, c’est qu’il faut éviter d’avoir des exigences de succès ou de rentabilité, mais qu’il faut plutôt aborder l’accueil dans une optique d’accompagnement, pour porter la personne un peu plus loin et témoigner de notre soutien. En effet, les refugies sont souvent passes par des situations de vie très traumatisantes, ce qui les rend fragiles. Avoir des personnes de référence leur permet de trouver un point d’ancrage dans le pays hôte. En habitant avec nous, Fatima a pu se retrouver dans un environnement sûr, stable et tranquille par rapport à la vie en foyer, et se concentrer sur l’apprentissage du français qui constitue la clé de l’intégration. N’ayant fait que trois ans d’école, les cours de français étaient trop durs pour elle au début, mais sont rapidement devenus trop faciles. Elle est récemment passée au niveau A2 et espère pouvoir commencer un apprentissage. Une nouvelle vie commence pour elle, loin des difficultés de son pays d’origine, et c’est une grande chance de pouvoir contribuer à notre manière à ce nouveau départ.

* Noms modifié

Cet article est paru pour la première fois dans le numéro de mars 2023 de la revue « Christ seul« .

Photo de Priscilla Du Preez sur Unsplash

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Sur notre frigo, ce petit mot nous rappelle ce que signifie concrètement faire ses courses de manière durable. Il a été rédigé pendant la lecture d’un livre que je vous recommande ici : « 101 réponses pour ton quotidien durable » de Sabina Galbiati. Celui qui consomme plus que les quantités indiquées par personne dépasse son quota de ressources disponibles sur notre planète. J’ai dû constater qu’en tant que famille, nous respectons tout au plus de justesse ces limites. Bien sûr, on peut par exemple consommer moins de viande et plus de fromage. Mais les quantités sont modestes.

Pourquoi ce livre en particulier ?

Nachhaltig einkaufenDans ce livre, il n’est pas seulement question d’achats, mais aussi de logement, de mobilité, de loisirs et de vacances, et même d’astuces psychologiques permettant de modifier durablement son comportement. Pour deux raisons, c’est pour moi l’un des meilleurs livres sur ce thème. Premièrement, les recommandations se basent sur des chiffres et des faits actuels en Suisse. Je trouve souvent difficile d’utiliser des moyennes mondiales et même des chiffres d’Allemagne comme référence pour mes décisions personnelles. Et deuxièmement, cinq grands leviers sont désignés comme étant les plus utiles pour le climat et l’environnement. D’habitude, il n’y en a que trois : mobilité, logement, alimentation. Sabina Galbiati y ajoute l’engagement politique et l’engagement financier ciblé. Ces deux dernières possibilités auraient pu être abordées plus en détail dans le livre.

Qu’est-ce qui en vaut vraiment la peine ?

Une de mes connaissances est passée du film transparent aux toiles cirées par souci de l’environnement. Elle continue à faire ses courses avec son Dodge Durango, qui consomme 12 litres d’essence aux 100 kilomètres. Heureux celui qui peut tromper sa mauvaise conscience aussi facilement.

Mais dans la vie de tous les jours, il y a de nombreuses questions qui ne sont pas si facilement résolues. Voici quelques astuces que j’ai eues en lisant le livre de Galbiati :

  • Faire ses courses sans voiture apporte plus que toutes les mesures réunies sur notre feuille de route. Mais c’est une alimentation végétarienne/végétalienne qui aurait le plus d’impact.
  • Lors du lavage, des microfibres synthétiques sont rejetées dans les eaux usées. Malgré les stations d’épuration, un tiers d’entre elles se retrouvent dans les eaux sous forme de microplastiques.
  • Parmi tous les emballages disponibles, la bière en canette est la moins nocive pour l’environnement.
  • Pour le café, la majeure partie de la pollution est due à la culture – réduire la quantité est donc plus efficace que d’adapter le mode de préparation.
  • Le chauffage (65%) et l’eau chaude (15%) représentent 80% de la consommation d’énergie des ménages privés. En éteignant la lumière, nous ne faisons pas grand-chose.
  • Pour presque tous les appareils ménagers (à l’exception du sèche-linge et du four), une réparation à partir de 10 ans ne vaut plus la peine d’un point de vue écologique (les nouveaux appareils sont plus efficaces sur le plan énergétique).

Superbe collection de liens

Savais-tu qu’il existe diverses offres de covoiturage et d’autopartage ? Ou que l’on peut emprunter ou louer des objets d’usage courant ? Et qu’il existe d’innombrables offres de mode durable, dont plus d’une douzaine de labels de Suisse et des pays voisins ? Sur son site Internet, Sabina Galbiati propose une liste structurée avec des centaines de liens vers des offres, des projets, des boutiques et de l’inspiration sur le sujet – et là aussi, en adéquation avec le contexte suisse. On trouve ainsi diverses offres durables pour presque tous les besoins. Car il y a une chose que j’ai dû admettre : Si l’on veut adopter un mode de vie durable, il est indispensable de s’intéresser de près et en permanence aux effets de sa propre consommation. Sinon, on se préoccupe soudain du film transparent et on perd de vue son SUV.


Le livre peut être commandé sur le site web des auteures :
https://www.sabinagalbiati.ch/buchprojekt