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Christianisme, racisme et protection de l’environnement : à première vue, ces trois grandes questions semblent n’avoir presque rien en commun. Mais quand je regarde le style de gouvernement de Jair Bolsonaro, par exemple, le lien devient très évident – et cela me rend très sensible en tant que chrétien.

Le président brésilien Jair Bolsonaro est une figure très controversée sur la scène politique internationale. D’une part, il assouplit les lois sur la déforestation et discrimine la population indigène, et d’autre part, il proclame sa foi en Jésus-Christ. Il est un modèle pour les chrétiens évangéliques, un cauchemar ambulant pour les écologistes et les militants des droits de l’homme. Pour moi, en tant que chrétien, il est difficile de comprendre comment une personne peut croire en Dieu et en même temps apparaître publiquement comme raciste et hostile à l’environnement. Mais un regard sur le passé révèle que Bolsonaro ne fait pas exception.

L’histoire commence en 1492, lorsque Christophe Colomb, au nom de la couronne espagnole, cherche une route maritime directe vers l’Inde et découvre ainsi l’Amérique. La découverte du « nouveau monde » a également suscité l’intérêt du Pape. Dans le but de faire du christianisme la religion mondiale, le pape Alexandre VI a rédigé la bulle Inter Caetera en 1493, dans laquelle il permettait aux chrétiens de s’emparer de tous les domaines qui n’étaient pas gouvernés par un souverain chrétien. Dès lors, l’Espagne a poursuivi l’objectif de conquérir l’Amérique latine et l’Amérique du Sud, de les missionner et de les intégrer dans la domination espagnole. Les objectifs politiques du pouvoir se mêlent à la pensée que la vision du monde hispano-chrétienne est la plus progressiste et la plus supérieure à toutes les autres. Mais la vision du monde de la population indigène d’Amérique du Sud et d’Amérique latine a été façonnée de manière animiste. Cela a aliéné les conquérants et les missionnaires espagnols. Leurs premiers rapports sur les indigènes étaient donc extrêmement racistes du point de vue actuel. La relation des conquérants et des missionnaires avec la population indigène a été ambivalente dès le début. D’une part, les conquérants avaient besoin de la population locale pour des voyages d’exploration à l’intérieur du pays et pour trouver des matières premières pour le commerce. D’autre part, ils ne traitaient pas les indigènes sur un pied d’égalité, même s’ils s’étaient convertis au christianisme. Ce comportement, cependant, contredit le taureau Inter Caetera et les vues de certains missionnaires qui prônent l’égalité de traitement des convertis. L’un d’eux, Bartolomé de las Casas, a défendu avec véhémence l’égalité des droits des indigènes au Mexique. Il est encore considéré aujourd’hui comme l’un des premiers militants des droits de l’homme. Pour moi, il est une grande lueur d’espoir dans ce triste chapitre de l’histoire européenne et américaine.

Les effets du colonialisme peuvent encore être ressentis globalement aujourd’hui, car le colonialisme n’a pas seulement eu lieu sur les continents de ce monde, mais aussi dans l’esprit des gens. Bien que la vision chrétienne du monde ait été remplacée par une vision naturaliste en Europe et aux États-Unis, l’idée de la « suprématie blanche » est restée au cœur de la démarche. Cette idée de supériorité a longtemps été très répandue, en particulier dans le domaine de la protection de l’environnement. Les populations indigènes ont été chassées de leurs terres pour créer des parcs nationaux. Les connaissances traditionnelles sur les animaux et les plantes ont été dévalorisées par rapport aux sciences naturelles occidentales. Les environnementalistes autochtones recevaient des salaires inférieurs à ceux de leurs collègues blancs ou n’étaient même pas autorisés à travailler sur des projets de protection des espèces dans leur propre pays. Certains de ces abus existent malheureusement encore aujourd’hui. En réponse au mouvement « Black Lives Matter », des efforts sont faits au sein de la communauté de protection de l’environnement pour éliminer ces abus une fois pour toutes et pour mieux soutenir les projets de protection de l’environnement de la population locale.

Il faudra probablement attendre un certain temps avant que l’idée de « supériorité blanche » ne disparaisse de l’esprit des gens. Ce que nous pouvons déjà faire aujourd’hui, en tant que chrétiens, c’est de regarder attentivement dès qu’un gouvernement comme celui de Jair Bolsonaro aborde la population indigène de son propre pays avec la même attitude xénophobe qu’autrefois les puissances coloniales européennes. Le président du Brésil peut s’identifier comme un chrétien, mais cela ne lui donne pas le droit de prendre des terres aux indigènes sous le couvert du progrès économique et de saper leurs projets de protection de l’environnement. Tout comme la protection de l’environnement en Occident, le christianisme doit également se demander où, dans ses croyances, l’idée de « supériorité blanche » s’est glissée.

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La crise du covid-19 nous a pris par surprise et a mis en lumière la vulnérabilité de notre société face à ce genre d’épidémie.

Force est de constater qu’à l’heure où j’écris ces lignes, certains États ont été beaucoup moins touchés que d’autres. Si l’impact de la maladie par pays peut s’expliquer par des facteurs dus au contexte (densité de population, pyramide des âges de la population, force du système de santé en place), l’autre aspect déterminant est lié à la réponse politique qui a été donnée et à la réaction de la population.

Des conclusions définitives ne pourront être tirées qu’une fois la crise passée, cependant les aspects suivants m’ont particulièrement frappé et constituent une base de réflexion pour la gestion d’autres crises, en particulier la crise climatique :

La grande difficulté à agir alors que les conséquences de la maladie ne sont pas directement visibles. Dans le cas présent, il y a environ deux semaines de décalage entre les causes et les effets, il est donc extrêmement difficile d’imposer des mesures alors que les effets ne sont pas encore visibles.

Dans le cas de phénomènes où la croissance du nombre de cas est exponentielle, chaque jour compte. Au début de l’épidémie, le nombre de cas doublait tous les trois jours en Suisse. L’impact pour les hôpitaux peut donc passer du simple ou double en agissant 3 jours plus tard. Le Portugal, en prenant très tôt des mesures, a limité l’impact sanitaire, alors que le Royaume-Uni a payé le prix fort de sa difficulté à agir.

Ensuite le niveau de confiance dans la communauté médicale, scientifique et les experts en général. Lors de l’arrivée du covid-19 en Suisse, le virus était très mal connu et les impacts difficiles à évaluer. Il est donc nécessaire d’avoir à disposition un panel d’experts qui puisse analyser les différents aspects de la crise sur la santé publique, le système hospitalier ou encore l’économie afin de faire une juste pesée d’intérêts en tenant compte des incertitudes.

Certains aspects sont difficiles à comprendre pour les « non-initiés », il est donc fondamental d’établir une relation de confiance entre les experts et les décideurs. Notre tendance humaine nous pousse souvent à vouloir écouter l’avis qui arrange le mieux. Il est donc d’autant plus important que les décisions politiques s’appuient sur des faits rationnels et non sur des décisions émotionnelles ou des calculs politiques.

Intimement lié à cela, on peut citer également la confiance de la population dans le gouvernement et le leadership des décideurs. Les pays où la population a suivi les recommandations ont plus facilement contenu l’épidémie. Les politiciens ont été également tiraillés entre impératifs sanitaires et économiques. L’application du principe de précaution s’est apparentée particulièrement dans ce cas à un exercice d’équilibriste.

Notons qu’un gouvernement avec un forte légitimité démocratique est plus en mesure de faire une bonne pesée d’intérêts entre les enjeux sanitaires et économiques. Par ailleurs, il est ardu de prendre des décisions dans l’urgence et il était étonnant de voir le faible degré de préparation de certains gouvernements et de l’OMS alors qu’une telle crise était prévisible.

Finalement je soulignerais le besoin de limiter nos libertés individuelles par solidarité entre les générations et les plus faibles. Il est difficile d’accepter de se limiter, de rester chez soi pour protéger les autres face à un fléau qui est peu perceptible. Nous avons rapidement entendu des voix comme celles d’André Comte Sponville qui appelaient à la liberté individuelle “laissez-nous mourir comme nous voulons”, sans se soucier des effets que pourrait avoir une vague non-maîtrisée sur la surcharge des hôpitaux.

La plupart des gens ont cependant joué le jeu, convaincus que l’on vivait quelque chose de grave qui nécessitait des actions fortes. En Suisse, il est démontré que la population a même anticipé les mesures du gouvernement. Les gens ont réussi à changer leurs habitudes. Cependant il est plus facile de se limiter pour une brève période que sur du long terme.

Il est alors possible de tirer des bonnes leçons de cette crise globale pour les autres défis auxquels nous faisons face et en particulier dans le cadre de la crise liée aux changements climatiques :

  • difficulté à mettre en place des mesures alors que les conséquences ne sont pas directement visibles
  • scepticisme face aux alarmes des scientifiques, remise en cause de l’opinion scientifique majoritaire et difficulté à anticiper la crise

  • défiance dans le gouvernement et freins dès quune mesure touche l’économie

  • limitation de nos libertés individuelles pour protéger les plus faibles

Ce que cette crise montre déjà aujourd’hui, c’est que l’action politique et la réponse de la population font toute la différence. Quelle devrait être notre apport en tant que chrétiens ?

Tout d’abord être attentifs aux nouveaux besoins des laissés pour compte qui apparaissent (Jc 1:27), être prêt à renoncer si nécessaire (Ph 2:7) et ne pas céder à des réponses simplistes, mais chercher une voie qui protège au mieux la vie (Ro 12:2). Et également persévérer dans la prière pour nos autorités (1 Ti 2:1-2).

Finalement, souhaitons que ce que nous avons vécu durant ces mois puisse apporter un éclairage nouveau et des arguments solides aux défenseurs de l’environnement. Car ce que l’on constate c’est qu’il est possible de modifier certains comportements pour traverser ensemble le mieux possible une crise et que le rôle des gouvernements est déterminant.

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Entretien avec Florian Glaser, d’Églises pour multinationales responsables

CN : Depuis quand l’église est-elle impliquée dans l’initiative pour des multinationales responsables ?

FG : L’initiative a été lancée conjointement avec les milieux ecclésiastiques, qui la soutiennent encore aujourd’hui. Par exemple, dans le cadre de la Campagne œcuménique 2016 d’Action de Carême et de Pain pour le prochain, la cause et l’initiative ont déjà fait l’objet de discussions et des signatures ont été recueillies. Mais les méthodistes, les adventistes et de nombreuses autres congrégations d’églises étaient aussi déjà actives à cette époque. En 2019, l’Église évangélique réformée de Suisse, la Conférence épiscopale suisse, le Réseau évangélique suisse ont aussi décidé de soutenir l’initiative.

CN : Pourquoi cette initiative est-elle une préoccupation majeure de l’Église ?

Susanne Meier-Fuchs a interviewé Florian Glaser pour ChristNet.

FG : Ce large soutien montre clairement que l’initiative est basée sur des préoccupations qui se situent au coeur du message biblique et de la foi chrétienne : la justice, la charité et le soin de la création. L’Église et ses organisations d’entraide s’engagent sur place dans les pays du Tiers-Monde, où les entreprises suisses sont malheureusement aussi impliquées dans des activités d’exploitation des êtres humains et de la nature. Il est dès lors logique que les Églises et leurs organisations rattachées cherchent non seulement à réduire les souffrances par leur engagement, mais aussi à faire en sorte que les entreprises suisses assument leur responsabilité.

CN : Quels changements positifs attendez-vous de la mise en œuvre de l’initiative ?

FG : Si l’initiative est acceptée, les entreprises ne pourront plus fermer les yeux sur l’impact de leurs activités à l’étranger sur l’être humain et la nature. Et si des entreprises comme Glencore chassent les gens de leurs terres ou empoisonnent les rivières, elles devront en rendre compte à l’avenir. Ainsi, l’initiative a un effet préventif et garantit la réparation des dommages occasionnés.

CN : Depuis la semaine dernière, il est clair que l’initiative ne sera pas retirée et qu’un vote aura lieu à l’automne 2020 ou au printemps 2021. Églises pour multinationales responsables s’attendait-elle à cela ?

FG : Les initiant.e.s étaient prêt.e.s à discuter tout au long du processus, mais sans règles contraignantes pour les entreprises, un retrait de l’initiative était exclu. En fin de compte, le lobby des grandes entreprises a prévalu au Parlement sur tous les points, et le vote va maintenant avoir lieu.

CN : Êtes-vous prêt pour ce vote ?

FG : Oui, la question bénéficie d’un très fort soutien populaire. Il existe plus de 350 comités locaux avec plus de 13 000 bénévoles, ainsi que des comités de représentant.e.s d’entreprises et de politicien.ne.s, qui montrent que la liberté va de pair avec la responsabilité. Et les églises forment derrière cela une large alliance également. Si toutes les personnes soutenant l’initiative la promeuvent autour d’eux, nous pouvons gagner le vote.

CN : Que pouvez-vous déjà dire sur l’engagement actuel et à venir pour l’initiative ?

FG : Les églises, les organisations chrétiennes et les particuliers soutiennent activement l’initiative car cela correspond à leur compréhension de leur foi. Des tracts et des affiches sont placés dans les églises pour exprimer le soutien de l’église, et les paroisses accrochent des banderoles avant le vote pour rendre la cause visible. De nombreuses congrégations et paroisses planifient également des cultes où elles aborderont les thèmes de l’amour du prochain et de la préservation de la création. De plus, de nombreuses organisations chrétiennes publient des lettres de nouvelles ou des articles de magazines pour informer sur l’initiative.

CN : 8 millions ont été mis sur la table par le comité d’opposition pour la campagne de votation. À votre avis, l’initiative a-t-elle une chance ?

FG : La campagne sera difficile. Mais comme dit plus haut, nous disposons d’une autre ressource : un large soutien citoyen. Mais oui, nous avons aussi besoin d’argent pour ne pas rester muet dans une Suisse remplie d’affiches d’opposition au texte, et pouvoir informer les gens.

CN : La place de la politique dans l’Église a été un sujet chaud l’automne dernier. De nombreux membres actifs de l’Église nationale, sont très favorables aux entreprises et donc plutôt opposés à l’initiative. Comment gérez-vous l’équilibre entre votre engagement en faveur de la responsabilité des entreprises et la volonté de ne pas contrarier ces membres ?

FG : L’engagement politique des Églises s’enracine dans leurs propres sources – notamment la Bible et la tradition socio-éthique. La protection des pauvres est une mission chrétienne centrale – et l’Église doit également l’apporter en politique. L’Église évangélique réformée de Suisse l’a exprimé ainsi dans sa déclaration sur l’initiative : « L’économie doit être au service de l’être humain. C’est pourquoi l’Église évangélique réformée de Suisse élèvera toujours la voix pour rappeler la Suisse à sa responsabilité à l’égard des êtres humains dans les pays du Sud ».

CN : L’un des rôles de Christnet est de sensibiliser les différentes églises évangéliques à la justice sociale. L’initiative pour des multinationales responsables est l’un de nos sujets prioritaires jusqu’au vote. Pouvez-vous imaginer un réseau/une coopération avec les églises évangéliques dans les différents cantons ? Ou cela existe-t-il déjà ?

FG : Oui, c’est même très souhaité. Certaines sont déjà actives : l’Église évangélique méthodiste, les mennonites ou encore l’Armée du Salut se sont clairement positionnées et, comme je l’ai dit, le RES également. J’espère vivement que les Églises évangéliques seront encore plus actives. Toute personne venant d’une église évangélique souhaitant devenir active est la bienvenue et peut me contacter.

Contact :
Florian Glaser
Églises pour multinationales responsables
https://www.eglisespourmultinationalesresponsables.ch

 

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Entre villas et anciennes fermes, au coeur du petit village de Hagenthal-le-Haut et tout près de Bâle et Saint-Louis, se site le cohabitat Mosaïk. Trois familles chrétiennes y vivent depuis bientôt 10 ans, et partagent des liens, du temps et des espaces communs.

Rencontre avec un membre d’une des familles, Michel Sommer, aumônier en insertion sociale et enseignant au Centre de Formation théologique du Bienenberg.

Comment l’idée d’un habitat participatif a germé ?

Une famille de la région a rassemblé des personnes intéressées. Un groupe de réflexion s’est constitué avec 10 foyers qui s’est réduit finalement à trois familles. Pour ma part, lorsque nous vivions à Strasbourg, nous connaissions trois familles habitant le même bâtiment qui, tout en ayant des espaces privés séparés, vivaient un habitat participatif. Quand la possibilité de vivre quelque chose de similaire s’est présentée, nous étions partants. Le projet est devenu réalité en moins de deux ans.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce mode d’habitat différent ?

Je crois voir l’influence massive de l’individualisme et du consumérisme qui marquent notre société et créent de l’isolement. Nous souhaitions vivre quelque chose de différents, permettant de mieux tisser des liens avec d’autres, et avec notre entourage, de manière réaliste. L’habitat participatif, ou cohabitat, était la forme qui nous semblait la plus adaptée à notre famille et nos aspirations.

Concrètement, comment s’organise votre vie commune ?

Nous partageons un temps commun presque quatre fois par mois : une séance de travail, un temps de prière, un repas ensemble, et nous nous retrouvons au fil de l’année pour l’entretien des lieux communs, une conférence, une excursion, un temps de « paroles libres », etc. Il y a la liberté de ne pas être forcément présent, même si ces temps sont pensés pour être prioritaires dans nos agendas.

Mais une partie des liens se tissent en dehors de ce cadre : par exemple, lorsque l’un des couples invite nos enfants pour aller voir un film au cinéma. De notre côté, nous invitons chaque enfant des autres familles à manger chez nous pour son anniversaire. Un beau temps privilégié !

Partagez-vous une part de vos biens ensemble ?

En dehors de la propriété du bâtiment partagée sous une forme juridique adaptée (Société Civile Immobilière), nos biens sont séparés. Plus symboliquement, nous avons une « boîte de justice » dans laquelle chaque famille dépose 20 euros lors nos repas ensemble. Cela nous permet de soutenir de temps à autres anonymement une personne ou une famille que l’on sait dans le besoin. On espère aussi toucher le coeur de nos enfants sur l’importance de partager nos biens, alors que nous sommes dans une position si privilégiée.

Arrivez-vous à tisser aussi des liens avec le voisinage ?

On essaie ! Pour les familles dont les enfants vont à l’école du village, c’est plus naturel. Un voisin immédiat nous prête un terrain pour y faire du jardinage. Nous avons la chance de disposer d’une grande salle commune qui permet d’accueillir jusqu’à une trentaine de personnes. Nous y organisons des après-midi jeux de société les dimanches en hiver, et parfois une conférence ou un film qui fait réfléchir. Nous avons par exemple projeté le documentaire « Demain ».

Les questions écologiques sont importantes dans votre vie commune ?

Oui, clairement, nous sommes très préoccupés par ces enjeux fondamentaux aujourd’hui, c’est un des points de notre charte. Nous cherchons avant tout à agir à notre niveau, dans notre mode de vie. Nous partageons par exemple l’usage des voitures, et même si ça peut paraître très relatif, ça nous permet au moins de ne pas avoir besoin de plus d’une voiture par famille. Nous avons aussi vu notre quantité de déchets diminuer fortement, refait l’isolation du bâtiment ce qui a amélioré beaucoup son efficacité énergétique, installé des panneaux photovoltaïques et nous achetons une part de notre nourriture auprès de producteurs locaux. Deux d’entre nous vont au travail à Bâle en vélo. Nous nous voyons cependant encore en chemin vers une manière de vivre durable.

Après presque 10 ans de vie partagée, quels aspects positifs retiens-tu ?

Au-delà des aspects écologiques et relationnels, je mentionnerai aussi les services mutuels entre les familles. Par exemple, deux des appartements se trouvent sur le même étage, et sont reliés par une double porte avec un sas. Lorsque l’un des couples doit partir pour la soirée, l’autre peut faire du babysitting simplement en ouvrant la double porte de chaque côté, et entendre si l’un des enfants ne dort pas. On cherche ainsi à développer une liberté de demander une aide, mais aussi d’accepter ou de refuser de la donner si c’est trop compliqué.

Et quels sont les aspects plus négatifs liés à votre mode de vie ?

Il n’y en a pas beaucoup ! Dans une vie partagée, il arrive bien sûr des conflits. Ceux-ci peuvent être difficiles à vivre, mais ça dépend aussi de comment on les gère. Entre nous, le désaccord le plus net a eu lieu autour d’un arbre malade, pas très beau mais faisant de l’ombre. Fallait-il le couper ou pas ? En cultivant un état d’esprit constructif et une attitude bienveillante envers l’autre, nous n’avons pas rencontré jusqu’ici de tensions trop difficiles.

Merci beaucoup pour ce témoignage. Peut-être une dernière question : quel conseil donnerais-tu à une personne ou une famille qui aspirerait également à une nouvelle manière d’habiter ?

Venez nous rendre visite ! Ou allez voir un autre habitat de ce type et discutez avec ses habitants ! Ca permet de lever des craintes éventuelles et d’imaginer des possibilités. Puis, mettez-vous en réseau avec d’autres, des amis, des membres des Eglises, sur Internet, en vue de créer ou de rejoindre un groupe. J’ajoute ceci : les chrétiens ne sont pas spécialement en avance dans ce domaine, mais heureusement, il y a ChristNet qui diffuse ces bonnes idées et pratiques !


Suite au départ l’année passée de l’une des trois familles pour raisons professionnelles, un appartement est libre de suite, en vente voire en location :

 

 

 

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Frères et sœurs sensibles à la justice sociale, vous a-t-il déjà semblé plus simple d’aimer la requérante d’asile déboutée plutôt que le quasi-fasciste du coin ? Peut-être avez-vous ressenti bien plus d’affinités avec l’écolo de votre potager communautaire qu’avec votre frère en Christ éperdu de tours à moto ?

 

Inégalités sociales et cloisonnements

La persistance du mouvement des gilets jaunes en est une énième démonstration : tout ne tourne pas rond. Notre monde actuel comprend son lot d’incompréhensions et de révoltes, donnant matière à ériger des murs entre diverses catégories de personnes.

Le risque est grand de prendre les maux du siècle pour en faire un problème personnel. Face aux signes continuels d’inégalités frappant nos pays, prenons du recul et penchons-nous sur nos relations plus directes. Mesurons la portée de notre désir d’équité, là où l’on ne pense généralement pas en termes de « justice sociale ».

Il est tentant d’évaluer son prochain à l’aune de nos propres critères. Pourtant, en défendant les causes qui nous paraissent les plus respectables, nous avons toujours autant désespérément besoin du Dieu de miséricorde et de justice que la personne qui ne partage pas notre opinion.

 

Face à cette réalité, attardons-nous sur une vérité relationnelle de l’Évangile :

 

Un premier geste de charité : ôter la poutre de son œil

A force de travailler le bois, Jésus le charpentier en retire une image fort bien sculptée : « Comment peux-tu dire à ton frère : ‘Frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton œil’, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère. » (Lc 6.42)

C’est bien là le premier geste de charité à effectuer: savoir reconnaître ses torts. Avoir de belles idées et de bonnes valeurs ne nous dédouane jamais de la poursuite de l’humilité et de l’intégrité1 . Ces dernières nous invitent alors à interpeller l’autre sans arrogance, dans une démarche fructueuse pour les deux parties.

 

Un amour renversant

Cet aspect est révolutionnaire, ceci avant tout dans les petits détails de nos vies. L’amour mis en pratique ne comprend pas uniquement les actes de bravoure et de compassion retentissants, mais aussi toute forme d’honnêteté avec soi-même.

Alors que nous évoluons dans un climat de polarisation, de démesure et d’extrêmes, gardons-nous de mépriser autrui et agissons au contraire pour son bien, même lorsqu’il n’attire pas la sympathie. Jésus le souligne : nos engagements sociaux n’ont de valeur que s’ils sont enracinés dans un cœur et des relations transformés.

 

De Siméon Rapin 2


1.    Inspiré du livre de Tom Holladay, Les relations : le modèle de Jésus, éd. Ourania, 2010.

Image : Steve Buissinne sur Pixabay

 

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D’après un article du Monde en ligne, 3,2 millions de Français sont en risque élevé de burn-out, c’est-à-dire plus de 13% de la population active occupée1. Ces gens sont en train de dépasser leurs limites et risquent de tomber dans un état d’épuisement total, laissant parfois des traces pour le restant de leur vie. De l’autre côté, Christian Bourion, économiste spécialisé dans le domaine du travail, estime que 30% des employés sont atteints de bore-out, à savoir la démotivation totale et la maladie par l’ennui au travail. Si à cela on ajoute encore le mobbing, les conflits, les harcèlements sexuels, le workaholisme, les dénigrements, les inégalités salariales, le monde du travail ne ressemble plus à forcément à un eldorado regorgeant d’opportunités mais à une jungle vraiment dangereuse. Les chrétiens ne sont bien sûr pas épargnés.

De gros espoirs puis la désillusion ?

Et notre société aussi exige beaucoup, note le chercheur Christian Bourion : « Aujourd’hui, les gens veulent que l’emploi soit source d’épanouissement. Nous éduquons nos enfants comme cela, nous leur faisons faire de longues études. Mais lorsque ces derniers arrivent sur le marché de l’emploi, c’est la grosse désillusion. Résultat : il y a encore plus de souffrance. » Il y a une inadéquation entre les aspirations et la réalité. La réalité est la suivante : Dieu a créé l’homme et lui a confié une responsabilité consistant à prendre soin du jardin d’Eden. Or sa chute, sa révolte contre Dieu en Eden, a transformé les conditions de ce travail.

Obéir à un chef bienveillant

Comment vivre alors notre engagement dans le monde du travail en tant que chrétiens à la suite du Christ ? Voici quelques points qui me semblent essentiels.

Notre seul vrai chef, c’est le Christ ! Et il nous dit que son fardeau est léger car il le porte avec nous. Il ne veut sans doute pas nous guider ni au burn-out, ni au bore-out. Si on se sent surchargés ou en perte de sens dans notre travail, nous pouvons parler à notre chef pour obtenir son soutien et sa direction pour comment améliorer cette situation.

La dureté du travail est associée dans la Bible à l’arrivée du péché dans le monde (Genèse 3:17). On peut s’attendre à ce que nous ayons des difficultés à affronter dans ce domaine.

Initier l’espérance à venir

Mais même dans ces difficultés, notre travail peut produire un beau fruit, qui témoigne de l’amour de Dieu au service du monde. Et nous pouvons travailler aussi à ce que le respect et la dignité et de meilleures conditions de travail soient mieux garantis dans ce secteur souvent sans merci.

Et surtout, souvenons-nous qu’un jour Christ viendra supprimer les larmes, la souffrance et la frustration liées au travail !

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Le numérique est de plus en plus présent dans les relations que nous entretenons avec l’administration. Vous souhaitez obtenir une prime d’activité ? Passez par la « case » virtuelle ! Vous souhaitez entrer en lien avec la CAF ? Commencez par vous créer une adresse email ! En quelques années, la France a fait de rapides « avancées » dans la digitalisation de son administration, le Gouvernement actuel étant bien décidé à passer au « tout numérique » d’ici 2022. Il est poussé/porté par un double objectif : celui d’une part de simplifier – et d’améliorer l’efficacité – des démarches administratives et, par-delà, de faire des économies. Celui, de l’autre, de renforcer l’accès des dispositifs au plus grand nombre. Or, contrairement à ce qui est souhaité, pour de plus en plus de personnes, cette virtualisation de l’administration n’est pas synonyme d’égalité, mais bien de mise à l’écart.

E-exclusion ?

Certaines voix – travailleurs sociaux, représentants associatifs, etc. – se font aujourd’hui entendre pour alerter sur les risques de précarisation induits par la digitalisation accrue – et contrainte – des relations administratives. Les personnes en situation de fragilité cumulent souvent des difficultés d’accès, d’usage et de cognition (littéracie) dans leurs démarches administratives. Elles peinent à accéder au dispositif, à trouver les informations souhaitées de même qu’à entrer en contact et communiquer avec les professionnels. Ces nouvelles injonctions/obligations représentent ainsi autant de nouvelles barrières qui se dressent devant elles, les conduisant parfois à abandonner leurs démarches. Pour peu qu’elles ne disposent pas dans leur réseau de personnes capables de leur servir d’intermédiaire et de les accompagner dans ce dédale technologique, elles peuvent alors se retrouver privées de leurs droits (Défenseur des droits, 2017).

Vers une solidarité numérique ?

Cette situation nous amène à prendre conscience, en tant que chrétiens, des nouveaux visages de la précarité et nous sensibilise aux besoins grandissant d’accompagnement numérique que rencontrent un certain nombre de nos Prochains. Un encouragement à développer et pratiquer l’entraide, également sur la Toile… Plus largement, cette situation nous incite également à réfléchir sur la place et le rôle que notre société – et nous-mêmes – confère à la technologie ; elle représente en cela une invitation à la « prudence » et un appel à la sagesse pour éviter de succomber aux chants de la toute-puissance technologique et pour se garder de lui déléguer de manière irréfléchie de trop grands pans de notre existence. Veillons ainsi à ce que ces technologies ne fassent figure ni de tour de Babel, ni de veau d’or dans nos vies, mais que celles-ci soient de plus en plus des outils au service du plus grand nombre. Et continuons à remettre la conduite de notre existence en premier lieu aux mains de notre Seigneur.

Tribune parue sous la rubrique « Regards » dans Christ Seul (mensuel des Eglises évangéliques mennonites de France), n° 1092, novembre 2018, www.editions-mennonites.fr.

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Le décès, en décembre dernier, de la jeune strasbourgeoise Naomi Musenga, 22 ans, après qu’une opératrice du SAMU ait pris son appel à la légère a causé beaucoup de bruit et eu nombre répercussions : enquêtes, manifestations publiques, mea culpa de la part l’opératrice, démission du directeur du SAMU strasbourgeois. Des répercussions largement causées et amplifiées par le soupçon de discrimination associé à cette affaire : l’opératrice aurait-elle en effet agi différemment – en transmettant l’appel à un médecin, comme elle aurait dû le faire au vu des types de douleurs décrites – si Naomi ne s’était pas appelée « Musenga », si elle n’avait pas été une femme ?

 

Injustices épistémiques

Certaines voix se sont ainsi élevées pour dénoncer les méfaits du « syndrome méditerranéen », biais de perception rencontré chez certains professionnels de la santé qui tendrait à considérer les expressions de douleur comme exagérées chez leurs patients originaires du sud. Que le spectre de ce triste syndrome hante encore ou non les couloirs des établissements hospitaliers, difficile à dire. En revanche, une chose est certaine : la voix des minorités, quelles qu’elles soient, continue à avoir moins de poids, à porter moins loin. Non seulement on les « entend » moins, mais, qui plus est, on leur accorde moins de « crédit ». La sociologue américaine Miranda Fricker qualifie « d’injustice épistémique testimoniale » la situation des personnes dont le témoignage n’est pas pris au sérieux du fait qu’elles appartiennent à groupes marginalisés ou en raison des stéréotypes et autres préjugés associés au groupe dont elles font partie.

 

Empowerment christique

Ces discriminations et leurs effets potentiellement mortifères doivent continuer de nous émouvoir. Ne blindons pas nos cœurs, ne fermons pas nos oreilles… Oui, mais comment (ré)agir à notre échelle ? Certains, à l’image des représentants du mouvement ATD Quart Monde, ont choisi de contribuer à renforcer la voix des « sans-voix » : en facilitant leur accès au savoir et en les aidant à se penser et à se vivre comme des êtres pensant et donc à se faire reconnaitre/à s’imposer comme tel… Un magnifique exemple d’empowerment christique. D’un point de vue individuel, que dire à part, encore et toujours, se laisser imprégner et transformer par l’exemple du Christ… Pauvres, femmes, vieillard, samaritains, supposé-e fou/lle : aucune des personnes qui ont croisé Sa route n’ont eu besoin de sortir un porte-voix pour faire entendre et reconnaitre leur voix. Vers chacune d’entre elles, il a tendu l’oreille, ouvert Son cœur, incarnant ainsi Ses célèbres paroles prononcées lors du sermon sur la montagne : « Heureux les doux car ils hériteront la Terre, heureux les pauvres car le Royaume des Cieux est à eux » (Matthieu.5 3-4)

Tribune parue sous la rubrique « Regards » dans Christ Seul (mensuel des Eglises évangéliques mennonites de France), n° 1090, août-septembre 2018, www.editions-mennonites.fr.

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Un Samaritain qui voyageait

Ces derniers mois, la cause des réfugiés syriens a été au cœur de l’actualité médiatique ; elle a ému et suscité un élan de générosité au sein de la population européenne. En France, les dons de nourriture, de vêtements ont afflué dans les associations et les mairies et des milliers de Français se sont dits prêts à ouvrir les portes de leur maison. Les médias ont grandement contribué à cet élan en nous confrontant régulièrement à un flot d’images de réfugiés en train de fuir, voire de mourir. L’émotion suscitée, l’automne dernier, par le petit Aylan, étendu sans vie sur une plage, a d’ailleurs été un des déclencheurs de cet élan de solidarité.

Zapping émotionnel et informationnel…

Dans notre monde hyper-médiatisé, les images vont et viennent et suscitent des élans de sympathie et des sentiments de connivence, eux aussi éphémères. Or, qu’en sera-t-il dans six mois, une année ? Les réfugiés syriens seront toujours là, avec leur besoins et leurs souffrances. Nous serons-nous, quant à nous, tournés vers d’autres peines ? Le risque est en effet grand de se laisser emporter par d’autres causes – également importantes – et, au fil du temps, d’être anesthésiés. Ou alors aurons-nous, pour une raison ou pour une autre, cessé de compatir ? Les récents événements passés à Cologne et le soupçon de violences sexuelles pesant sur des migrants, de même que la crainte de voir les djihadistes emprunter la filière migratoire conduisent certains à fermer la porte de leur cœur et des Etats à barricader leurs frontières…

… ou compassion au quotidien

Comment ne pas se laisser emporter par un zapping émotionnel et informationnel et ne pas se laisser émouvoir et mouvoir de part et d’autre ? Comment entrer dans une véritable compassion ? Un terme à ne pas prendre à la légère puisqu’il nous engage. Compatir, c’est souffrir avec. Un partage qui implique une profondeur et surtout un engagement durable. Le bon samaritain a non seulement vu, il s’est ému, il a agi, mais il a aussi prévu la suite. En même temps, peut-on arguer, le bon samaritain a été confronté à un seul souffrant sur sa route, non pas à des millions. Est-ce possible de passer de l’émotion à la compassion pour tous les êtres souffrants ? Le Seigneur, lui, le peut. Il compatit au sens premier du terme avec chacun d’entre nous. Une compassion à la mesure du monde qui l’a conduit à la Croix. Mais nous, avec notre humanité chevillée au corps et au cœur, nous sommes prompts à nous laisser mouvoir et émouvoir, désireux de faire, tout en étant limités par la fragilité de nos possibles. Nous avons donc besoin de prendre le temps de prier, d’écouter, de réfléchir aux différentes façons d’incarner et d’expérimenter une véritable compassion au quotidien. Une compassion à notre mesure, qui ne nous écrase pas, ne nous place pas sous un joug. Mais une compassion durable, qui ne s’évapore pas au gré des images qui défilent.

Le Bon Samaritain

« …. un Samaritain qui voyageait arriva près de lui et fut rempli de compassion lorsqu’il le vit. Il s’approcha et banda ses plaies en y versant de l’huile et du vin; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, [à son départ,] il sortit deux pièces d’argent, les donna à l’aubergiste et dit: ‘Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras en plus, je te le rendrai à mon retour.’ » (Luc 10.33-34)

L’auteure

Béatrice Vatron-Steiner, sociologue, est collaboratrice parlementaire à l’Assemblée nationale à Paris. Elle est présidente de l’Association de soutien ChristNet.


Tribune parue sous la rubrique « Regards » dans Christ Seul (mensuel des Eglises évangéliques mennonites de France), n° 1063, mars 2016.