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Une attitude hospitalière et serviable envers les étrangers est profondément ancrée dans la tradition judéo-chrétienne, comme en témoignent de nombreux passages de la Bible. Mais ce n’est un secret pour personne que les préjugés, la méfiance ou la peur sapent cette tradition biblique. Des recherches récentes montrent toutefois que la compétence interculturelle est un processus de développement favorisé par la volonté d’aller à la rencontre de l’autre.

Depuis toujours, les gens perçoivent souvent comme un défi, voire une menace, tout ce qui est étranger, différent de leur propre culture et de leur propre expérience. De telles réactions sont tout à fait compréhensibles, mais elles peuvent notamment favoriser l’injustice envers autrui. Nous savons également aujourd’hui que les gens peuvent être confrontés à des défis non seulement en raison de la différence des étrangers, mais aussi en raison de certains aspects de leur propre personnalité qui leur semblent étrangers. Nous pouvons parfois nous sentir étrangers à nous-mêmes et ne pas comprendre entièrement nos propres traits de caractère, attitudes ou actions. Enfin, certaines personnes, par exemple celles qui ont un tempérament extraverti, ont plus de facilité à aborder les étrangers de manière ouverte et sans préjugés, tandis que d’autres, en raison de leur personnalité et de leur caractère, sont généralement plus réservées dans leurs interactions sociales. En bref, la manière dont nous traitons nos semblables qui nous sont étrangers a beaucoup à voir avec nous-mêmes.

Hospitalité et bienveillance dans la tradition chrétienne

L’exigence d’accueillir les autres avec bienveillance et hospitalité s’inscrit dans une longue tradition judéo-chrétienne. L’Ancien Testament exigeait déjà de traiter avec justice et gentillesse les personnes issues de cultures étrangères, par exemple : « Tu n’exploiteras point l’étranger. Vous savez bien ce que ressent un étranger, car vous avez vous-mêmes été étrangers en Égypte » (Exode 23,9, traduction œcuménique, 2017). Notre propre histoire, faite de fuite, d’étrangeté et de dépendance, doit nous rendre sensibles à la situation des autres. À cela s’ajoute la conviction que chaque être humain, quelle que soit son origine, possède une dignité particulière.

On trouve des exigences similaires dans le Nouveau Testament. Par exemple, les communautés chrétiennes sont exhortées à « pratiquer l’hospitalité sans murmurer » (1 Pierre 4,9, Traduction œcuménique, 2017) ! Dans une lettre adressée à des chrétiens qui subissaient eux-mêmes de fortes pressions en raison de leur foi, il était même dit ou écrit : « N’oubliez pas l’hospitalité, car c’est grâce à elle que certains, sans le savoir, ont hébergé des anges » (Épître aux Hébreux 13,2, traduction œcuménique, 2017) ! Cela fait notamment écho à des récits de l’Ancien Testament qui racontent des expériences personnelles d’étrangers ou des rencontres entre des hommes et des anges ou des messagers de Dieu. On raconte par exemple qu’Abraham a accueilli trois de ces messagers de Dieu (Genèse 18). L’un des messagers est traditionnellement interprété comme le représentant de Dieu lui-même. Les messagers ont promis à Abraham la naissance de son fils Isaac. L’ouverture d’esprit envers les personnes que nous connaissons, mais aussi envers celles que nous ne connaissons pas, est élevée à un niveau quasi surnaturel et spirituel. Accueillir les étrangers avec hospitalité n’est pas seulement une exigence éthique, mais permet également, dans certaines circonstances, de vivre une expérience particulière de Dieu. Le Nouveau Testament approfondit ce lien et le renforce. Le point de départ est l’amour du prochain envers l’étranger dans le besoin, indépendamment des liens ethniques ou religieux. Beaucoup pensent d’abord à la parabole du bon Samaritain (Évangile selon Luc 10,25-37). L’étranger d’une autre confession aide de manière désintéressée une personne en situation désespérée et contraste ainsi avec ses contemporains religieux qui abandonnent les personnes dans le besoin.

D’autres se souviendront peut-être du texte poignant de l’Évangile selon Matthieu (25,31-46). Là aussi, Jésus utilise l’exemple de l’attention portée aux personnes dans le besoin. L’hospitalité et l’attention deviennent un devoir religieux, car la manière dont on traite l’étranger détermine également la fidélité à Dieu. La manière dont on traite ceux qui ont faim, ceux qui ont soif et les étrangers devient un critère du salut. Le Christ lui-même est présent dans l’étranger : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (verset 35). Quiconque se montre miséricordieux envers ses semblables, consciemment ou inconsciemment, est invité à entrer dans la communion éternelle avec Dieu. Quiconque donne à manger à ceux qui ont faim et à boire à ceux qui ont soif, habille ceux qui sont dans le besoin, accueille les étrangers avec bienveillance, rend visite aux malades et aux prisonniers, confirme sa foi sincère en Dieu.

L’hospitalité et l’aide apportée à autrui doivent donc être comprises comme une miséricorde envers Dieu lui-même (verset 40). Le comportement miséricordieux envers son prochain est finalement considéré comme une conséquence de la miséricorde de Dieu.

De l’intégration à l’inclusion et à la participation

Les textes bibliques proviennent de cultures dans lesquelles l’hospitalité, les rencontres humaines et les relations interpersonnelles occupent encore aujourd’hui une place importante dans la société. Dans les sociétés occidentales également, le respect du prochain et de l’étranger est considéré comme une valeur fondamentale, en particulier l’aide caritative aux personnes dans le besoin. Cependant, ce n’est un secret pour personne que l’hospitalité et l’amour du prochain peuvent être limités par les préjugés, la méfiance ou la peur des abus. Les recherches actuelles montrent également que les contacts, les rencontres ou même les amitiés avec des personnes issues de (sous-)cultures qui nous sont étrangères peuvent réduire les réserves et les préjugés existants. Dans le débat public, le thème de la migration est traditionnellement associé avant tout à l’intégration. Les personnes issues d’autres cultures doivent apprendre la langue du pays d’accueil et s’y adapter pleinement. Cependant, il est désormais largement reconnu que la véritable participation nécessite « les deux côtés » : la société majoritaire doit également s’ouvrir pour faire place aux minorités.

Le concept d’inclusion met l’accent sur ce processus réciproque et souligne, dans l’esprit des droits humains, que la société elle-même doit se montrer accessible et prête au changement. Une simple optimisation des offres existantes ne suffit pas ; un changement fondamental du système est nécessaire. Il est bien connu que de tels changements ne réduisent pas automatiquement les tensions sociales, mais qu’ils augmentent à long terme les chances d’une participation durable. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que la notion d’inclusion soit de plus en plus appliquée aux questions d’asile et de migration. Cette perspective sur l’inclusion et la participation montre clairement que la cohésion sociale ne résulte pas uniquement de réformes structurelles, mais qu’elle repose essentiellement sur l’attitude intérieure des personnes concernées. L’inclusion commence là où les gens sont prêts à remettre en question leur perception de l’autre et à réfléchir à leur propre position dans le cadre de la proximité et de l’étrangeté. C’est précisément à cette intersection que la sensibilité interculturelle entre en jeu.

Utiliser la sensibilité interculturelle

La recherche contemporaine en sciences culturelles (notamment Kumar Yogeeswaran ; Hall) souligne que les individus n’appartiennent pas à une seule culture, mais s’inscrivent simultanément dans plusieurs cadres culturels de référence. Une personne peut se sentir appartenir à une communauté religieuse, être membre d’un club sportif avec ses propres normes et valeurs et faire partie d’une famille avec une identité culturelle forte. En même temps, les individus partagent des appartenances culturelles plus larges, telles que des contextes nationaux et linguistiques. Cette pluralité culturelle constitue une base essentielle pour comprendre la surestimation culturelle et le danger des attributions simplistes. Il n’est pas rare que nous rencontrions des personnes que nous percevons d’abord comme « très différentes » en raison d’une seule caractéristique culturelle – telle que l’origine ethnique – pour constater ensuite que nous vivons dans le même village, participons aux mêmes fêtes et regardons les mêmes films. Ce qui semble étranger à première vue s’avère souvent étonnamment familier dans la vie quotidienne. Une personne peut me paraître « étrangère » en raison de ses caractéristiques physiques, mais je trouve des points communs dans ses valeurs et ses principes. L’expérience montre également que notre propre tolérance à l’égard des différences augmente lorsque nous initions nous-mêmes des rencontres interculturelles ou que celles-ci ont lieu dans des conditions que nous trouvons significatives et enrichissantes. Il en ressort clairement que la sensibilité culturelle n’est pas une caractéristique fixe, mais un processus qui dépend de la situation. Le développement de la compétence interculturelle nécessite donc une perception consciente des moments où notre propre ouverture d’esprit diminue, ainsi qu’une réflexion sur les raisons de ce phénomène. Dans ce contexte, le modèle de développement de la sensibilité interculturelle (DMIS) développé par Milton J. Bennett offre un cadre théorique solide pour comprendre comment les individus perçoivent, interprètent et gèrent les différences culturelles. Le modèle décrit la compétence interculturelle comme un processus de développement dans lequel les visions du monde évoluent progressivement de perspectives ethnocentriques vers des perspectives de plus en plus ethnorelatives. En situant les individus et les groupes le long de ce processus de développement, le DMIS permet de concevoir des processus d’apprentissage et d’intervention ciblés et adaptés au développement. Dans les domaines de l’éducation, du conseil et du développement organisationnel, le modèle peut contribuer à promouvoir systématiquement le développement de formes différenciées, adaptables et inclusives de rencontres interculturelles.

Points importants à retenir

Que pouvons-nous apprendre de la tradition chrétienne et des acquis interdisciplinaires historiques pour notre rapport personnel aux étrangers dans la société ? Nous concluons cette brève incursion par quelques points importants à retenir.

Une attitude hospitalière et serviable envers les étrangers est profondément ancrée dans la tradition judéo-chrétienne. L’amour du prochain est donc une affaire de cœur, qui s’exprime toutefois par des actes concrets.
Une attitude ouverte et responsable envers les personnes issues de cultures étrangères est l’expression d’une spiritualité vivante et d’une pratique religieuse miséricordieuse, également vécue en communauté. En tant que défenseur des plus vulnérables, l’Église se range également du côté des étrangers, en particulier ceux qui sont dans une situation d’urgence existentielle et sans protection sociale suffisante.
En se référant aux textes bibliques et à la tradition chrétienne, il convient de souligner que les relations avec les étrangers doivent être structurées et responsables. Tous les êtres humains sont, d’une certaine manière, des étrangers. La réconciliation, le respect et des conditions de vie équitables pour les étrangers sont une tâche sociale universelle.

Il faut repenser la notion d’« étranger » : ce n’est pas l’appartenance à une ethnie ou à une culture particulière qui rend une personne étrangère, mais l’absence de curiosité, de respect et de volonté de rencontre. La communauté naît là où les gens établissent des liens sur la base de réalités de vie partagées, de pratiques communes et d’une attitude ouverte, et non là où ils s’en tiennent à des attributions culturelles simplistes. Les différences ne sont pas utilisées pour créer des frontières, mais sont comprises comme une invitation à rechercher des points communs dans une curiosité respectueuse.
Une communauté respectueuse repose sur la reconnaissance du fait que les cultures ne sont pas statiques, mais qu’elles changent constamment et qu’elles naissent et évoluent toujours en relation avec les rapports de force sociaux. Quiconque souhaite assumer la responsabilité de la coexistence doit tenir compte de ces dynamiques et être conscient de sa propre position. C’est seulement ainsi que la diversité culturelle ne deviendra pas une source de nouvelles inégalités, mais une ressource pour la justice, la participation et la croissance commune.

Cet article a été publié pour la première fois sur institut inklusiv.

Mark Moser

Auteur: Mark Moser

Mark Moser (*1973) est professeur de communication, de compétences interculturelles et de transformation des conflits à la Haute école d’économie de la Haute école spécialisée du nord-ouest de la Suisse. Il enseigne également en tant que professeur externe dans diverses autres universités sur les thèmes de la santé et de la culture, du bien-être spirituel dans des contextes culturellement diversifiés et dans d’autres domaines connexes.

Oliver Merz

Auteur: Oliver Merz

Oliver Merz (*1971) est théologien et a obtenu son doctorat en théologie pratique en 2015. Il est fondateur et directeur de l’« Institut Inklusiv ». Il est également conférencier invité, consultant, superviseur, expert et auteur. Ses travaux portent principalement sur la diversité et la différence, l’inclusion et la participation dans l’Église et la société, ainsi que sur la religion, la spiritualité et la santé ou la maladie et le handicap.

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Alors que les réseaux sociaux favorisent la polarisation et les bulles d’opinion, les Églises hésitent à aborder des sujets controversés par crainte de divisions. Dans cet article, Jean-David Knüsel, membre de longue date de ChristNet, propose aux chrétiens des pistes pour retrouver le plaisir d’échanger leurs opinions avec leurs frères et sœurs.

Parmi les crises que nous traversons se trouve une crise du dialogue. Elle se manifeste d’un côté par les bulles d’information, le fait de côtoyer principalement du contenu ou des personnes partageant nos opinions. On découvre alors beaucoup moins des points de vue ou vécus qui pourrait déstabiliser et faire grandir notre positionnement. D’un autre côté, contradictoire en apparence seulement, on assiste à des prises de positions polarisées, tranchantes, excluantes, catégorisant les personnes sur des opinions: woke – antiwoke, végan, antivax, complotiste, fasciste, … On se retrouve alors à expérimenter principalement un dialogue improductif voire violent entre personnes de bulles différentes, cela régulièrement en ligne, mais parfois aussi dans nos interactions. On perd donc de plus en plus goût et foi au dialogue humain, qui est pourtant parmi les plus belles choses à vivre pour des relations fécondes pour nos parcours et nos liens, comme pour la santé d’une démocratie.

Lors de la journée de la Plateforme du Christianisme Solidaire de 2024, un groupe de travail s’est constitué avec l’objectif de promouvoir le dialogue humain direct. Il a élaboré un flyer à imprimer chez soi, qui thématise l’enjeu et donne quelques pistes et outils pour mieux vivre le dialogue là où il est menacé. Il est disponible ici. Un outil à lire et partager pour retrouver et redonner goût au dialogue.

Impulsions données par une émission de télévision

Dans la même visée, le groupe de travail a été encouragé par une démarche audacieuse et plutôt bien réussie entreprise par une équipe de production de la RTS: la série d’expériences de téléréalité « Week-end »: « Weekend à la ferme » (sur le véganisme), « Guerre des sexes au chalet » (féminisme), et « Weekend entre ennemis » (wokisme). Chaque fois quatre personne dans chaque camps, aux profils très différents, vivent ensemble un weekend, en partageant les repas, animations et temps d’échange, pour expérimenter et donner à voir un dialogue humain. On n’y découvre pas que des arguments, mais surtout des personnes, avec leur histoire, et parfois un respect profond ou des liens innattendus qui peuvent se tisser.

Peur des divisions

Cette menace posant sur le vécu du dialogue dans la société pose aussi la question du vécu du dialogue dans l’église. La plupart des églises évitent d’évoquer directement dans les temps communs les sujets sensibles, par crainte de créer des divisions. La crainte est sans doute légitime, mais ne pas en parler est-ce une solution? Le risque n’est-il pas d’empêcher que des sujets de préoccupations importants dans la vie des fidèles ne soient pas exposés à la lumière que peut porter dessus l’évangile? D’arriver au final à une foi très abstraite, en exprimant ensemble que des mots dont le sens est déconnecté des principaux enjeux actuels? De favoriser la vulnérabilité des fidèles à toutes les idéologies circulantes?

Les Églises sont appelées à vivre l’unité dans la diversité

Pourtant les églises ont un réel potentiel de témoigner d’un dialogue fécond dans une société qui en a cruellement besoin aujourd’hui. En effet, l’église est appelée à réunir des générations différentes, des milieux sociaux et des cultures différentes, autour de la personne du Christ. Jésus a donné des bases si belles et solides pour vivre l’unité dans la diversité pour celles et ceux qui se sont mis à sa suite. En brassant des sensibilités divergentes dès la première communauté de disciples, Jésus appelle son église à expérimenter et témoigner d’une unité qu’on pourrait qualifier de surnaturelle. Pour cela il enseigne l’humilité en exigeant de demander et d’accorder quotidiennement le pardon. Il met l’amour qui se met librement au service de l’autre au-dessus de toute autre valeur. Et surtout il se donne lui-même par son Esprit à vivre dans l’intimité en communion à chaque croyante et croyant. On peut alors expérimenter dans nos relations, à travers les cultures et les générations, ce même Christ qui habite en l’autre et nous relie. On découvre être frère, soeur, un, en connaissant, en vivant, ce même Christ, d’une manière différente et similaire à la fois. Face à tout cela, est-ce qu’une perception différente sur le “wokisme” devrait nous faire peur? Osons échanger dans l’humilité avec nos frères et soeurs dans la foi sur les sujets sensibles et importants et cherchons ainsi à grandir en pertinence et dans l’unité en Christ.

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Photo de Chris Sabor sur Unsplash

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Dans une première partie consacrée au même sujet, publiée le 18 décembre 2025, notre auteur s’est penché, d’un point de vue sociologique, sur la question de savoir pourquoi les chrétiens soutiennent régulièrement des figures autocratiques. Il approfondit désormais le sujet d’un point de vue théologique.

Vu de l’extérieur, ce phénomène semble étrange : c’est précisément dans les milieux religieux, qui prônent l’amour du prochain, la miséricorde et les enseignements de Jésus, que les politiciens autoritaires trouvent souvent leurs plus fidèles partisans. Cela est particulièrement évident aux États-Unis, où une grande partie du mouvement évangélique considère Donald Trump comme un « instrument de Dieu ».
La question n’est pas seulement politique, mais aussi profondément théologique : pourquoi les croyants sont-ils enclins à faire confiance aux dirigeants autoritaires ? Et comment cette tendance peut-elle être examinée d’un point de vue chrétien critique ?

  1. L’attrait de l’autoritarisme : quand le pouvoir inspire confiance sur le plan religieux
    Depuis des années, les théologiens et les sociologues des religions soulignent que certaines images de Dieu influencent le comportement politique. Dans le contexte de l’Ancien Testament en particulier, Dieu apparaît comme un souverain universel, un roi qui combat, juge et exige une loyauté absolue (cf. Ps 2). Cette conception du pouvoir procure un sentiment de sécurité et d’identité – et elle est profondément ancrée dans la tradition chrétienne.
    Pour de nombreux croyants, cela crée une familiarité intuitive avec le pouvoir absolu. Pour ceux qui croient en un souverain souverain, un leader politique fort ne semble pas étrange au premier abord, mais plutôt structurellement familier. Si celui-ci utilise en outre une rhétorique religieuse, il apparaît souvent comme le représentant terrestre de l’ordre divin. Le lien entre autoritarisme religieux et autoritarisme politique n’est donc pas inévitable, mais explicable.
  2. La piété légaliste et la traduction politique de « Law and Order »
    La Torah, un système complexe de commandements, de prescriptions et de normes morales, est au cœur de la conception du monde et de Dieu dans l’Ancien Testament. La vie religieuse d’Israël était marquée par des frontières claires, des exigences morales et une structure normative forte. Le psaume 119 célèbre cet ordre divin dans de nombreux versets. Cette empreinte morale et normative se retrouve encore aujourd’hui dans de nombreux milieux chrétiens conservateurs. Dans ces milieux, l’action politique est évaluée sous l’angle de la préservation de l’ordre moral.
    Lorsqu’un homme politique annonce des règles claires, une application stricte et une discipline morale, il répond à un besoin familier dans le domaine religieux. La complexité et l’ambiguïté, conditions fondamentales d’une société pluraliste, sont en revanche perçues comme menaçantes ou pour le moins dérangeantes. Il en résulte une affinité pour les politiciens qui utilisent une logique manichéenne : ils semblent moralement cohérents, tandis que les politiques nuancées sont souvent perçues comme faibles ou floues.
  3. La peur comme catalyseur théologique
    Les recherches sur l’autoritarisme politique montrent que plus l’incertitude est forte, plus le désir d’ordre est grand. Les chrétiens ne font pas exception à la règle, bien au contraire : les milieux religieux réagissent de manière particulièrement sensible aux changements sociaux qui semblent remettre en question l’orientation morale, les structures familiales ou l’identité culturelle. La migration, la mondialisation, les changements moraux ou l’accélération technologique peuvent être perçus comme une menace. C’est précisément dans ces moments-là que « l’homme fort » devient attrayant. Il ne promet pas le dialogue, mais la décision. Pas des processus, mais des résultats. Pas de complexité, mais de la clarté.
    Cela rappelle fortement les expériences religieuses d’orientation et de guidance – mais sans leur profondeur spirituelle. Le parallèle est toutefois trompeur : alors que l’orientation divine se caractérise par l’amour et le pardon, la politique autoritaire repose généralement sur la peur et la ségrégation.
    Les cultures religieuses, caractérisées par une forte orientation vers la loi, des prétentions à la vérité absolue et une image hiérarchique de Dieu, ont tendance à accepter les structures autoritaires dans le monde entier. C’est pourquoi le phénomène du piège du dictateur est également perceptible dans d’autres religions et cultures, telles que l’islam ou l’hindouisme.
    Le national-socialisme en Allemagne a montré à quel point ce modèle peut être dangereux. Sous la République de Weimar, les chrétiens craignaient non seulement l’instabilité économique et politique, mais aussi la décadence morale et le chaos social. L’attitude autoritaire d’Hitler, sa promesse d’ordre et de restauration nationale ont trouvé un écho favorable auprès de nombreux chrétiens. L’« Église confessante » était minoritaire. La majorité a adhéré, activement ou tacitement, à un régime qui, d’un point de vue chrétien, contredisait sans ambiguïté l’esprit du Christ.
  4. La correction christologique : pourquoi Jésus est le contre-modèle du leader autoritaire
    Le point spirituel décisif est le suivant : l’éthique politique chrétienne ne peut être dérivée du concept de domination de l’Ancien Testament. Elle doit être fondée sur le Christ. Cela signifie que Jésus est au centre de la formation du jugement politique.Le Nouveau Testament présente un Messie
    · qui renonce au pouvoir au lieu de l’instrumentaliser,
    · qui refuse la violence au lieu de la légitimer religieusement,
    · qui recherche les groupes marginaux au lieu de les exclure,
    · qui aime ses ennemis au lieu de les détruire,
    · qui recherche le dialogue au lieu de durcir les fronts,
    · qui renonce au sacrifice au lieu d’exiger des sacrifices.Le nettoyage du temple – souvent utilisé à tort pour justifier la « colère sacrée » – est, d’un point de vue théologique, une exception et non un principe. Le pouvoir de Jésus n’est pas autoritaire, mais doux, non pas dominateur, mais au service des autres. Jésus représente ainsi un contre-modèle radical aux figures autoritaires.
  5. Conséquences pour la formation du jugement politique des chrétiensLes chrétiens sont invités à prendre des décisions politiques non pas par peur, nostalgie ou alarmisme moral, mais par maturité spirituelle. Cela signifie :
  • Auto-évaluation critique
    Quelles sont mes préférences politiques qui sont dictées par la peur ?
Lesquelles sont dictées par mon besoin de contrôle ?
Lesquelles sont dictées par mon image de Dieu ?
  • Le Christ comme clé herméneutique
    Le style de gouvernance et de vie d’un homme politique correspond-il à celui de Jésus ?
Traite-t-il les faibles avec dignité ?
Promouve-t-il la vérité, la miséricorde et la justice ?
  • Sensibilité à l’abus de pouvoir
    La foi chrétienne est fondamentalement critique à l’égard du pouvoir humain.
Quiconque accumule du pouvoir doit donc être évalué avec une attention particulière.
  • Promotion des vertus démocratiques
    Le dialogue, le pluralisme et le compromis ne sont pas des faiblesses, mais le reflet de la dignité humaine. Ils correspondent à la manière dont Jésus prend les gens au sérieux, même ses adversaires.
    Les chrétiens ne tombent pas dans le piège des dictateurs parce qu’ils seraient mauvais ou irréfléchis. Ils y tombent parce que certains modèles religieux peuvent être détournés à des fins politiques : le besoin d’ordre, le désir d’orientation et la peur de l’inconnu. Le moyen de sortir de ce piège ne passe pas par l’idéologie, mais par la théologie. Par Jésus-Christ. Par sa manière de régner. Par sa manière d’être humain. Ceux qui le suivent ne vénèrent pas le pouvoir sans discernement. Ceux qui le contemplent ne font pas de la peur leur référence, mais de l’amour. Et ceux qui le prennent au sérieux voient clair dans toute forme de séduction autoritaire.

PodcastCet article est basé sur un épisode de podcast datant de 2020.
Écouter l’épisode complet sur movecast.de.

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Le 30 novembre 2025, la Suisse votera sur l’initiative « Service citoyen ». Il s’agit d’étendre le service militaire et civil à tous les citoyens suisses. ChristNet soutient ce service citoyen général, car il renforce la perspective du bien commun.

Le service citoyen suscite des débats. Ses détracteurs mettent en garde contre la contrainte et la bureaucratie, tandis que ses partisans y voient une chance pour la cohésion sociale. Mais au-delà du débat politique, une question plus profonde se pose : comment une société moderne peut-elle répartir plus équitablement les responsabilités, et quel serait l’impact sur nous tous ?

Une nouvelle conception de la responsabilité

La Suisse vit de l’engagement de ses citoyens. D’innombrables tâches sont assumées par des bénévoles, des proches, des églises, des associations et des organisations sociales. Mais cet engagement repose sur les épaules d’une minorité. Beaucoup profitent d’une infrastructure de solidarité sans y participer eux-mêmes. Le service citoyen permettrait de répartir cette responsabilité de manière plus équitable et de montrer que le bien commun ne va pas de soi.

Les détracteurs craignent la contrainte, l’inefficacité ou la perte du véritable volontariat. Ces préoccupations méritent d’être entendues. Mais elles ne vont pas assez loin. Un service commun ne serait pas l’expression d’une méfiance à l’égard des citoyens, mais une reconnaissance de leur potentiel. Il ne mettrait pas les jeunes sous tutelle, mais leur ferait confiance pour assumer des responsabilités. La liberté ne diminue pas lorsqu’elle inclut la responsabilité, elle gagne en profondeur.

Rencontre contre la polarisation

Un tel service pourrait avoir un effet bénéfique sur la société. La dernière étude sur la polarisation réalisée par Pro Futuris montre à quel point les modes de vie en Suisse divergent. Les gens se rencontrent moins souvent en dehors de leur bulle sociale ou politique. Le Service Citoyen permettrait d’inverser cette tendance. Lorsque des jeunes adultes issus de régions et de milieux différents travaillent ensemble, ils vivent des expériences qui les rapprochent. Agir ensemble crée de la proximité là où la distance s’est installée et de la compréhension là où règnent les préjugés. Ce n’est pas du romantisme, mais de la psychologie sociale : la confiance naît lorsque les gens apprennent à se connaître, et non à travers les commentaires et les gros titres.

La responsabilité comme foi vécue

Du point de vue chrétien également, cette idée est familière. La foi considère l’être humain comme un être relationnel, créé pour se soutenir mutuellement. « Portez les fardeaux les uns des autres » (Galates 6,2) ne décrit pas une exigence morale excessive, mais une conception réaliste de la communauté. Personne ne peut ni ne doit tout porter seul. La solidarité n’est pas une faiblesse, mais l’expression d’une charité vécue. Le service citoyen pourrait contribuer à réinscrire plus fortement cette attitude dans la culture sociale.

Jésus a toujours cherché à se rapprocher des pauvres, des exclus, des étrangers. Son amour du prochain était concret. Il dépassait les frontières au lieu de les renforcer. Une démocratie moderne peut tirer des leçons de cette attitude. Lorsque les jeunes découvrent ce que signifie l’entraide dans le cadre d’un service commun, la confiance s’installe – et la confiance comble les fossés que les débats politiques ne parviennent pas à combler.

Des expériences marquantes

Un service civique de ce type aurait également pour effet de rapprocher les générations. Les jeunes travailleraient avec des personnes âgées qui ont besoin de leur aide. À l’inverse, les personnes âgées verraient que la génération suivante est prête à prendre ses responsabilités. Cette expérience mutuelle de fiabilité peut combler le fossé entre les jeunes et les personnes âgées. Elle crée un respect réciproque, une attitude qui se perd de plus en plus dans le débat politique et social.

Aujourd’hui, de nombreux jeunes sont en quête de sens, d’appartenance et d’orientation. Le service à la communauté peut leur permettre de vivre de telles expériences. Il les confronte à d’autres réalités de la vie, à des limites, mais aussi à la force de faire bouger les choses ensemble. Les personnes qui découvrent que leur engagement compte perçoivent leur pays, leurs concitoyens et elles-mêmes différemment. À long terme, cela peut façonner une nouvelle génération de citoyens qui considèrent la société non pas comme quelque chose que l’on consomme, mais comme quelque chose que l’on façonne.

Des attentes réalistes, un effet à long terme

Bien sûr, le service citoyen comporte des défis. Son organisation serait complexe, son financement exigeant. Il faut des conditions équitables, des tâches utiles et un bon accompagnement. Mais ceux qui ne voient que les difficultés négligent les avantages réels. Une société dans laquelle les gens se rencontrent, se rendent service et partagent les responsabilités est moins vulnérable. Elle résiste mieux aux tensions, car elle sait ce qui la soude.

Au fond, le Service Citoyen repose sur une idée simple mais profonde : la communauté ne se construit pas avec des mots, mais avec des actes. Dans la perspective chrétienne, il ne s’agit pas d’un luxe politique, mais de l’expression de la foi au quotidien. Assumer ses responsabilités signifie donner forme à sa propre foi – dans les maisons de retraite, sur les chantiers, dans les écoles, dans les forêts. Cela signifie non pas affirmer la valeur de l’autre de manière théorique, mais la rendre visible dans la pratique.

À long terme, un tel service pourrait également changer la culture démocratique. Lorsque les gens ont appris à partager les responsabilités, ils sont plus disposés à écouter, à négocier et à trouver des compromis. Cela protège du cynisme et de la résignation, des attitudes qui sapent les démocraties de l’intérieur. Ceux qui font l’expérience du soutien de la société perdent moins rapidement confiance en elle.

La confiance comme valeur d’avenir

Le Service Citoyen ne serait donc pas un projet moral, mais une forme concrète de solidarité vécue. Il rassemblerait des personnes qui n’auraient autrement guère de contacts entre elles et leur montrerait qu’elles dépendent les unes des autres. À une époque où la méfiance grandit et où beaucoup se replient sur eux-mêmes, cela pourrait faire toute la différence. Partager les responsabilités, c’est partager l’espoir – et c’est peut-être là que commence la guérison sociale.

 

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Quel rapport entre la pauvreté, la justice et les conflits armés ? Le prophète Michée apporte une réponse intéressante à cette question, comme l’écrit Salomé Richir-Haldemann, coordinatrice de StopPauvreté.

À StopPauvreté, quand nous avons choisi le thème de « Transformer les épées en socs de charrue », nous avons reçu quelques retours étonnés. Pourquoi parler tout à coup de paix ? Quel est le rapport avec la pauvreté ? Pourquoi nous éloigner ainsi de notre sujet central ? Mais la question des conflits armés est très liée avec les questions de pauvreté et de justice, et ce depuis des milliers d’années. Il y a plus de 2500 ans, les prophètes bibliques se faisaient déjà l’écho de ce lien :

1 « Un jour viendra où la montagne de la maison du Seigneur sera fermement établie au sommet des montagnes, et elle se dressera au-dessus des collines. Alors des peuples afflueront vers elle. 2 Des foules nombreuses s’y rendront et diront : “En route ! Montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob ! Il nous enseignera ce qu’il attend de nous, et nous suivrons ses chemins.” En effet, c’est de Sion que vient l’enseignement du Seigneur, c’est de Jérusalem que nous parvient sa parole. 3 Il rendra son jugement entre une multitude de pays, il sera un arbitre pour des peuples puissants, même lointains. Avec leurs épées ils forgeront des socs de charrue, et avec leurs lances ils feront des faucilles. On ne lèvera plus l’épée un pays contre l’autre, on ne s’exercera plus à la guerre. 4 Chacun cultivera en paix sa vigne et ses figuiers sans que personne l’inquiète. » C’est le Seigneur de l’univers lui-même qui parle.

Ce court passage est commun aux livres d’Ésaïe (2.2-4) et de Michée (4.1-5). Les deux prophètes étaient quasiment contemporains et prophétisaient à la même époque : celle des invasions assyriennes (environ 740 à 690 av. J.-C.). Ils n’ont en revanche pas le même public. Ésaïe est un citadin et s’adresse plutôt au roi, à la cour, tandis que Michée vient de la campagne et parle aux bourgeois et au peuple.1

Michée dépeint une vision d’espérance, un avenir radieux où toutes les nations vont à la montagne du Seigneur pour qu’il leur enseigne ce qu’il attend d’elles. Et quand les nations vivent selon ce que Dieu leur a enseigné, deux marqueurs apparaissent : les peuples (même puissants) transforment leurs armes de guerre en outils agricoles, et chacun cultive en paix sa vigne et ses figuiers.

Les deux paix

Ces deux marqueurs conjuguent une vision de paix politique, mondiale : « On ne lèvera plus l’épée un pays contre l’autre, on ne s’exercera plus à la guerre. » Et une vision de paix intime, quotidienne : « Chacun cultivera en paix sa vigne et ses figuiers sans que personne l’inquiète. ». Cultiver en paix sa vigne et ses figuiers, c’est l’espoir le plus fondamental d’Israël. On le retrouve dans plusieurs autres passages de la Bible (1R 5.5, 2R 18.31, Za 3.10)

« On ne lèvera plus l’épée un pays contre l’autre, on ne s’exercera plus à la guerre. »

Ce que dit ce texte, c’est que la paix politique et la paix personnelle dépendent l’une de l’autre. Qu’il n’y aura pas de bien-être personnel sans mettre fin à la militarisation. La poursuite de la sécurité par la guerre, la quête de ressources énergétiques pour les armes, tout cela doit être démantelé pour que les rêves personnels de paix puissent se réaliser. En effet, la guerre est avide de ressources, d’argent, de nourriture, et elle ne peut exister qu’en confisquant les biens personnels qu’elle dit protéger. Et à l’inverse, les armes ont besoin d’inégalité pour être légitimes : elles servent avant tout ainsi à garantir un arrangement inéquitable, à renverser ce même arrangement, ou simplement à prendre ce qui appartient aux autres. Pour pouvoir abandonner les armes, il faut que l’arrangement de base soit équitable. Il faut donc aussi abandonner les appétits surgonflés.

Interroger la consommation

Le désarmement n’est pas le seul processus qui permet la paix. Il est également nécessaire de réduire nos attentes économiques. Le texte décrit un mode de vie simple, où chacun a ce qu’il lui faut (mais pas plus), et respecte la production agricole de son voisin. Cela implique d’être prêt à se satisfaire de son raisin et de ses figues, sans essayer de récupérer les raisins et les figues que les autres ont produits. Le prophète sait que les vignes et les figuiers de chacun ne seront hors de danger que lorsque les puissants sauront se contenter des raisins et des figues qu’ils ont eux-mêmes produits. La vision radicale de Michée comprend que détricoter nos systèmes militaires implique forcément de revoir aussi nos valeurs consuméristes.

C’est pour cela que notre plaidoyer jongle entre ces trois thèmes : revoir notre consommation (se contenter de sa vigne), soutenir la coopération internationale (permettre à d’autres de cultiver) et résister à la fausse promesse de la sécurité armée (transformer les épées en socs de charrue).

Beaucoup d’entre nous rêvent de vivre en paix sous notre vigne et nos figuiers. Dans notre société, nombreux sont ceux qui veulent essayer de conjuguer ces rêves de vie tranquille à l’ombre des figuiers avec la protection d’un système guerrier. Michée montre l’opposition profonde et irrévocable entre les épées et les lances d’un côté, et les vignes et les figuiers de l’autre.

Une promesse à double fonction

C’est vrai, cette promesse poétique de Michée décrit un futur impensable. Celles et ceux qui l’entendent (tout comme j’imagine, Michée et Ésaïe qui la transmettent), n’ont aucune idée de comment ils pourraient arriver à la réalité qui est dépeinte. Il n’y a pas de plan stratégique, pas de marche à suivre. La promesse surgit sans prévenir. Elle vient comme une interruption du présent. Et le tableau que décrit cette promesse est magnifique. Il vient toucher le cœur de ceux qui l’entendent, répondre à leurs aspirations les plus profondes : la présence de Dieu, la paix, le repos.

Cette promesse poétique a une double fonction : la première c’est qu’elle crée une bulle de liberté. Elle nous libère des calculs, des expériences de ce qui marche ou pas, de ce qui est possible ou pas, et cette libération nous permet de penser aux avenirs inexplicables que Dieu peut faire advenir. Des futurs qui vont bien au-delà de ce que les humains peuvent créer ou construire.

L’autre fonction de la promesse c’est de renverser le présent. Cette promesse, cet exercice d’imagination de ce que l’avenir pourrait être, annonce aussi que les choses peuvent changer. Le système actuel n’est pas absolu. Pour les contemporains de Michée, l’invasion de l’Assyrie, la corruption des magistrats d’Israël, la rapacité des puissants, ne sont pas absolues. Pour nous aujourd’hui, les gouvernements avec des envies d’expansion et de domination, les menaces de guerre, les inégalités grandissantes, ne sont pas absolus non plus. Ni le roi d’Assyrie, ni les dirigeants corrompus de Jérusalem, ni les présidents russe, américain ou chinois n’auront le dernier mot, et leurs puissances réunies ne pourront jamais contrôler toutes les forces à l’œuvre dans le monde.2

Puisse cette promesse nous donner de l’espérance pour demain, et un regard critique pour aujourd’hui.3


1. Est-ce que le « grand prophète » Ésaïe a emprunté l’oracle du « petit prophète » Michée ? Est-ce le petit prophète qui a plagié le grand ? Ou encore, ont-ils tous les deux puisé dans un chant plus ancien ? Il n’y a pas de consensus parmi les biblistes et personnellement j’aime cette dernière option, celle d’une origine commune.

2. J’emprunte la double fonction de la promesse poétique à BRUEGGEMANN, WALTER. « Vine and Fig Tree : A Case Study in Imagination and Criticism. » The Catholic Biblical Quarterly 43, no. 2 (1981): 188–204.

3. Cette réflexion est en partie basée sur le travail que j’ai fait autour du livre de Michée en collaboration avec le podcast bibletunes fr. J’enregistre actuellement pour bibletunes une série de podcasts hebdomadaires de 10 minutes sur Michée (le prophète qui a inspiré le « réseau Michée » auquel StopPauvreté appartient). Le premier épisode sortira le 8 septembre 2025 sur toutes les plateformes.

Cet article a été publié pour la première fois en français le 23 juillet 2025 sur www.stoppauvrete.ch.

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À la recherche de boucs émissaires plutôt que de disciples de Jésus

Cet article fait suite à « Nationalisme de droite chez les chrétiens en Suisse ? » publié le 24 septembre 2025. Cette fois-ci, trois courants de pensée répandus dans la sphère chrétienne suisse sont présentés et examinés d’un œil critique.

Les chrétiens américains ne sont pas les seuls à risquer de se laisser séduire par les promesses de salut de l’extrême droite. Les chrétiens suisses entretiennent eux aussi des mythes historiques qui n’ont rien à voir avec la foi biblique en Jésus. Voici trois thèses de ce type largement répandues parmi les chrétiens suisses :

« La Suisse est unique et privilégiée par Dieu. C’est pourquoi la souveraineté populaire est garante de liberté et de prospérité. »

Jusqu’à la fin du XXe siècle, l’opinion selon laquelle la démocratie directe suisse était la meilleure gardienne des droits humains, car les citoyens déterminaient leur ordre juridique, était presque unanimement partagée. Elle constituait donc également la meilleure protection contre les abus de pouvoir et la corruption, car les politiciens ne pouvaient pas se permettre d’agir à leur guise sans être remarqués.

La démocratie directe est un remède universel contre la méchanceté humaine et le « peuple » est élevé au rang de garant transcendantal de la vérité et de la justice. Cette opinion est également partagée par les chrétiens. En effet, Dieu aurait protégé notre pays pendant deux guerres mondiales et son importance découlerait de sa création, de sa situation au centre de l’Europe, de son drapeau avec la croix, de sa structure politique, de ses valeurs et de sa culture nationales, de sa prospérité et de son impact humanitaire mondial. C’est pourquoi la Suisse aurait une destinée et une vocation unique.

Il n’existe aucune justification biblique à cette définition ethnique et nationale de la vocation. La communauté du Nouveau Testament a abandonné toute identité nationale et se considère comme le « royaume de Dieu », dans lequel toutes les frontières sont abolies (Éphésiens 2,11-22).

Cette conception fatale de la nation doit être remise en question, tout comme le slogan des Lumières « La voix du peuple – la voix de Dieu ». Depuis sa proclamation en 1789, celui-ci s’est souvent révélé être une illusion tragique.

De plus, nous savons depuis longtemps que le cœur suisse n’est pas un sanctuaire et qu’il peut donc être manipulé. Les limites de la démocratie directe font depuis longtemps l’objet de débats

(a) parce que nous perdons notre code de valeurs commun
(b) parce que l’instrument des référendums et des initiatives populaires peut être détourné
(c) parce que la formation de l’opinion est livrée sans défense à la séduction et à la stimulation des médias. Comment distinguer encore le mensonge de la vérité ?

Les chrétiens ne sont ni des nationalistes ni des idéologues, mais des disciples de Jésus. C’est pourquoi, en tant que citoyens critiques et réalistes, ils mettent sans cesse en garde contre une idéalisation aveugle de la « souveraineté populaire ». Ils obéissent toujours davantage à Dieu qu’à la volonté de la majorité ! L’adoration de Dieu empêche l’adoration des structures politiques ou des formes d’État créées par les hommes !

Les disciples de Jésus-Christ observeront d’un œil extrêmement critique les prétentions absolues des faiseurs d’opinion égocentriques, les intérêts cognitifs de certaines personnes et les lobbyistes avides de pouvoir, et les rejetteront précisément lorsqu’ils cachent leur nature de loups sous une peau de mouton.

« Des forces extérieures et intérieures menacent la Suisse et planifient la désintégration nationale ! »

Le pouvoir des théories du complot

Les scénarios catastrophes et les théories du complot ne sévissent pas seulement sur les réseaux laïques, ils sont également colportés et relayés dans les milieux chrétiens. Les populistes nationalistes de droite s’en servent pour attiser l’égoïsme national et social. Ceux qui connaissent les complots centraux et universels sont toujours du bon côté.

Les thèmes suivants sont actuellement populaires :

  • L’islam utilise délibérément les flux de réfugiés pour conquérir l’Europe.
  • Les migrants, les étrangers et les étrangers infiltrent la culture dominante de la Suisse.
  • La politique de gauche et verte encourage toujours une révolution culturelle radicalement laïque.
  • Le Vatican, le pape et le catholicisme veulent régner sur le monde entier.
  • Les médias diffusent des fausses nouvelles et manipulent l’opinion publique.
  • Les « élites » (Conseil fédéral, juges fédéraux, politiciens) gouvernent sans tenir compte du peuple.
  • La bureaucratie laïque de l’UE veut soumettre la Suisse.
  • Le mensonge du changement climatique causé par l’homme sert l’économie et la finance mondiales.
  • Les juifs riches, les francs-maçons et les sociétés secrètes aspirent à la domination mondiale.

Demandes :

  • Pourquoi les différences, la diversité et la différence deviennent-elles un problème ?
  • Pourquoi les chrétiens en Suisse ont-ils encore tendance à adopter une pensée d’apartheid cachée selon laquelle « nous sommes meilleurs et tous les autres sont inférieurs » ?
  • Pourquoi les étrangers sont-ils toujours, par définition, « pires et plus méchants » que nous ?
  • Pourquoi certains chrétiens ont-ils si peu développé leur capacité à réfléchir de manière nuancée, à mener des recherches approfondies et à réaliser des analyses complexes ?
  • Pourquoi ne fait-on souvent qu’attiser les peurs, les sentiments négatifs et les images hostiles ?

Il serait nécessaire de montrer

  • que le dualisme (vision manichéenne) en tant que mode de vie appartient au paganisme spéculatif [gnose orientale hellénistique].
  • que le terme « nation » n’apparaît pas dans la Bible, mais que l’on y trouve les termes « peuple » ou « peuples – ethnies ».
  • que les caractéristiques essentielles des chrétiens sont l’humilité, l’amour et la tolérance, précisément parce que notre connaissance n’est pas encore parfaite !
  • que l’État-nation n’existe en Europe que depuis le XIXe siècle et que la Suisse n’est une nation volontaire composée de membres de différentes ethnies/peuples que depuis 1815/1848. En 1291, ce n’est pas une nation suisse qui a été fondée, mais une confédération, comme cela a été le cas ailleurs à l’époque (par exemple la « Hanse »).
  • que le « mythe suisse » et les attributs souvent clichés qui y sont associés doivent être démystifiés – non seulement par les historiens, mais aussi par les chrétiens dans leurs communautés.
  • que « personne n’a toujours été là » (Holenstein André et al., Schweizer Migrationsgeschichte. Von den Anfängen bis zur Gegenwart. Baden 2018).

Il existe des boucs émissaires pour les problèmes sociaux et culturels

On entend régulièrement dire que les personnes « inférieures » – étrangers, migrants, demandeurs d’asile, bénéficiaires de l’aide sociale, bénéficiaires de l’AI – sont généralement en partie responsables des problèmes, de la baisse du niveau de vie, du déclin culturel, qu’il y ait des troubles sociaux, que la paix intérieure du pays soit menacée, que la criminalité reste élevée, que le logement se raréfie et devienne inabordable, etc.

Il y a effectivement toujours et partout des « brebis galeuses », plus ou moins nombreuses. C’est pourquoi la politique sociale doit s’attaquer à ces défis, c’est-à-dire aux conséquences de la mondialisation, du néocapitalisme et de la multiplication des conflits armés. Car c’est l’absence de justice distributive générale qui génère de nombreux problèmes, y compris dans notre pays !

Cependant, la vision globalisante et généralisatrice des populistes, qui déclarent « tous ceux-là » coupables, est particulièrement discutable. Stigmatisation des personnes vulnérables, plans de réémigration pour les étrangers, discrimination des personnes dans le besoin, réduction des mesures d’aide sous prétexte « C’est de leur faute ! Ils n’ont qu’à s’aider eux-mêmes ! » Il est scandaleux de justifier tout cela par une dévalorisation indigne de certaines personnes. Mais ceux qui défendent ces idées sur le plan politique remportent malheureusement les élections, acquièrent du pouvoir sur les gens, tombent amoureux de leur popularité et jouent ensuite les « sauveurs pseudo-divins ».

Remarques critiques

  • Quiconque a besoin de boucs émissaires et d’ennemis pour sa politique succombe à une stratégie de projection et se disqualifie lui-même. Le discours politique n’est pas facile avec ces personnes. En aucun cas, de telles thèses et affirmations ne doivent être citées dans les médias.
  • Il faut absolument adopter une attitude critique face à la pensée populiste manichéenne : non pas en condamnant précipitamment les personnes, mais en exprimant une contradiction critique sur le fond. Il n’est pas possible de s’opposer dans le dialogue et la discussion sans examiner de plus près, vouloir comprendre et remettre en question. Si cela est possible de part et d’autre, c’est déjà un grand pas en avant.
  • Le fait qu’un évangélisme national-conservateur blanc et populiste de droite soit en partie responsable de la politique mondiale disruptive actuelle est déjà devenu un fardeau coûteux. Néanmoins, il a des partisans dans notre pays.
  • Le populisme politique de droite ne peut guère être surmonté par des faits, des arguments et des raisonnements logiques. La montée mondiale de l’irrationalité, de l’égocentrisme situationnel et de la spontanéité subjective en politique est effrayante. Les politologues constatent le passage d’un ordre mondial unipolaire fondé sur des règles à un ordre mondial multipolaire sans règles. La Suisse doit trouver sa place dans un ordre mondial en décomposition.
  • Le message de Jésus apporte un contrepoint lorsqu’il oppose le service de la réconciliation à l’exercice du pouvoir par les plus forts et les plus riches. Cela indique clairement ce qu’il faut faire (voir la proclamation des chrétiens américains de 2018, « Reclaiming Jesus »).
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À propos de la photo de couverture : coopérative Dreieck à Zurich-Wiedikon1 : les bâtiments, plutôt délabrés, auraient dû être démolis dans les années 90, mais les habitants se sont opposés avec succès à ce projet et ont réaménagé et modernisé eux-mêmes les bâtiments et les espaces libres.

Les villes ont aujourd’hui une mauvaise image. Elles sont perçues comme trop grandes, trop peuplées, trop chères et trop bruyantes. Les urbanistes d’aujourd’hui en sont conscients. Et ils relèvent ces défis avec des approches créatives. Comme Samuel Leder. Il a un objectif : créer de l’espace pour de bons processus, en particulier dans les agglomérations.

Joëlle Zimmerli2 : Monsieur Leder, qui êtes-vous ? Et qu’est-ce que le « placemaking » ?

Je m’appelle Samuel Leder et je dirige différents cours de formation continue à l’université de Zurich, notamment le « CAS Urban Management » et le cours compact sur le « placemaking ». L’urban management consiste à créer ensemble, dans le cadre de processus partenariaux, des espaces urbains de qualité et davantage de logements. Dans de nombreux cas, l’accent est mis sur les acteurs du secteur public, l’économie immobilière et les disciplines liées à la planification, telles que l’architecture et la planification des transports.

Le « placemaking » apporte en complément une approche nouvelle et rafraîchissante qui peut être très importante pour la création de lieux vivants et dotés d’une forte identité, à savoir l’implication de « profanes » engagés localement. J’ai découvert ce concept aux Pays-Bas, où il est déjà établi depuis un certain temps.

Dans les milieux spécialisés, le « placemaking » est actuellement sur toutes les lèvres et suscite de grands espoirs. Pouvez-vous nous expliquer ce concept plus en détail ?

En bref, il s’agit du « développement communautaire des quartiers ». Cela signifie que les espaces physiques et les communautés sociales doivent être développés de manière itérative et ouverte 3 et créent ainsi des lieux attractifs, inclusifs et agréables à vivre sur le long terme. Je considère cela comme l’un des éléments centraux de la durabilité sociale.

Le terme « placemaking » regroupe essentiellement différentes méthodes permettant d’impliquer de manière ciblée les acteurs locaux dans le développement du quartier. C’est quelque chose qui est considéré comme important depuis longtemps, mais souvent, le langage approprié et les approches systématiques pour la mise en œuvre font défaut. Le vocabulaire et les expériences du mouvement de placemaking, qui a vu le jour aux États-Unis dans les années 90 sous ce terme, peuvent être très utiles à cet égard.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Un cas typique est celui des habitants qui souhaitent s’engager davantage dans leur propre quartier ; ou encore celui des paroisses ou d’organisations similaires qui souhaitent agir au-delà de leurs propres membres dans un quartier. Elles souhaitent par exemple créer des lieux de rencontre sociaux, végétaliser des espaces libres en friche ou renforcer les contacts intergénérationnels. Mais leur marge de manœuvre est souvent limitée en raison de contraintes juridiques, spatiales, financières ou autres. À l’inverse, on constate souvent, notamment dans les projets de construction neuve, une certaine perplexité de la part des propriétaires immobiliers quant à la manière d’activer les rez-de-chaussée ou les espaces extérieurs et de les utiliser de manière optimale pour créer un quartier vivant. Les méthodes de placemaking peuvent aider à combler cette lacune.

Le placemaking signifie donc simplement plus de participation ?

Aujourd’hui, le terme « participation » est souvent compris différemment, à savoir que des profanes sont autorisés à participer à un processus qui est toutefois principalement contrôlé par des experts. Il existe donc une hiérarchie claire. En règle générale, les pouvoirs publics ou une société de promotion immobilière planifient un projet concret et invitent les acteurs locaux concernés à un certain stade du processus à donner leur avis ou à exprimer leurs souhaits.

Le placemaking, en revanche, décrit un processus ouvert, dans lequel les propriétaires, les planificateurs et les acteurs de la société civile apportent chacun une contribution que les autres parties ne peuvent pas apporter. Il ne s’agit donc pas d’une « participation », mais d’une « co-création » des personnes concernées au niveau local. À long terme, les lieux vivants ont besoin d’un entretien et d’un développement continus par des personnes qui sont sur place tous les jours et s’identifient à leur environnement.

La SSREI mesure la durabilité des portefeuilles immobiliers, y compris les critères sociaux. Pouvez-vous nous expliquer comment ce concept s’inscrit dans l’immobilier, les zones ou les quartiers durables ?

Le placemaking favorise les interactions sociales dans l’environnement quotidien et permet aux gens de participer à l’aménagement de leur propre environnement et de s’engager. Cela crée des réseaux sociaux et des structures intégratives qui peuvent être particulièrement précieux pour les personnes qui seraient autrement socialement isolées, comme les personnes âgées ou celles qui ont des moyens financiers limités. Certains quartiers établis sont déjà des « lieux » dans ce sens et disposent d’un réseau social solide. Dans d’autres cas, ce réseau fait complètement défaut. Pour les propriétaires immobiliers, une salle commune ne suffit pas à elle seule à créer de l’interaction : il faut également mettre en place des processus appropriés pour favoriser la cohésion sociale.

Pouvez-vous nous expliquer comment ces processus se déroulent et qui est responsable du placemaking ?

Les « héros locaux », c’est-à-dire les personnes qui souhaitent s’engager dans leur quartier par motivation personnelle, jouent un rôle clé dans le processus de placemaking. Il peut s’agir de riverains, de propriétaires immobiliers très attachés à leur quartier, d’entrepreneurs sociaux ou encore de représentants de fondations, d’associations, d’écoles ou de paroisses locales qui s’engagent en faveur des intérêts du quartier. Les héros locaux sont des idéalistes qui s’intéressent à leur quartier, y voient un potentiel et s’engagent pour le réaliser.

Mais pour que cet engagement soit efficace et durable, il faut également le soutien volontaire des « acteurs descendants », c’est-à-dire, selon la situation, des propriétaires immobiliers, des pouvoirs publics ou d’autres institutions locales importantes.

En quoi le processus de placemaking diffère-t-il du processus de planification classique ?

Le processus de planification classique est linéaire et vise à minimiser les interfaces. Le développement communautaire des quartiers, en revanche, s’apparente davantage à un effet boule de neige. Cela signifie qu’il faut développer une vision, former des alliances, créer des prototypes architecturaux, développer des prototypes d’utilisation et organiser des événements. Si une approche fonctionne, elle est développée et perfectionnée. Cela crée une dynamique et une confiance mutuelle entre toutes les parties prenantes, ce qui laisse une plus grande marge de manœuvre pour les étapes suivantes.

En ce sens, le processus co-créatif est plus proche de la logique d’un « développement agile de start-up » que de l’investissement immobilier classique. Ceux qui s’adonnent au placemaking prennent un risque, car le résultat final n’est pas connu d’avance.

En revanche, le résultat potentiel est bien meilleur que ne le permettrait la marge de manœuvre initiale. Dans le cadre du développement interne d’une zone urbanisée existante, un tel processus ouvert est souvent la seule alternative à l’immobilisme total ou à des projets individuels isolés qui ne correspondent qu’au « plus petit dénominateur commun » et n’apportent donc aucune valeur ajoutée à l’environnement et à la communauté.

Quels sont les avantages pour les propriétaires et les promoteurs immobiliers de suivre une telle approche ?

Il s’agit de créer des réseaux, de susciter l’adhésion et, par là même, de réduire les risques politiques. Le placemaking permet de créer des lieux attrayants et contribue à la stabilité de la valeur à long terme, il facilite le positionnement et peut bien sûr également être utilisé à des fins de communication et de marketing. De plus, ceux qui créent un « lieu » agréable, une bonne adresse, peuvent également être fiers d’eux-mêmes.

Quelle est la différence entre le placemaking et le travail de quartier classique, c’est-à-dire ce que les pouvoirs publics, les associations de quartier ou les institutions sociales font depuis longtemps dans les quartiers ?

Le placemaking implique des groupes d’acteurs qui ne se rencontrent généralement pas en personne – propriétaires immobiliers, pouvoirs publics, « héros locaux » de toutes sortes – et ne se limite pas à la mise en réseau social, mais développe également le lieu sur le plan spatial et architectural. Dans de nombreux cas, les résultats d’un tel processus vont bien au-delà de ce que le simple travail de quartier peut permettre d’obtenir, notamment en termes d’attractivité d’un site et, par conséquent, de valeur immobilière. Cet aspect doit bien sûr être pris en compte dès le début afin d’éviter tout effet d’éviction indésirable.

Et selon vous, où faut-il agir en priorité ?

Les principes sont en principe applicables partout. Cependant, je vois aujourd’hui le plus grand potentiel dans les zones suburbaines : les agglomérations sont souvent interchangeables et anonymes, et il manque des espaces animés où les gens aiment se retrouver et passer du temps. Pourtant, même dans des lieux suburbains supposés anonymes, il existe des bâtiments, des histoires et des besoins insatisfaits susceptibles de créer une identité et qui peuvent servir de point de départ à la création d’un « lieu » agréable.

Combien de temps dure un tel processus ?

Cela varie d’une situation à l’autre. L’idéal est de commencer dès la phase de conception et de définition de la vision à établir des contacts avec des « héros locaux » engagés de manière constructive. Mais il est également possible d’intégrer certains éléments du placemaking au cours d’un processus concret de planification et de construction, et bien sûr à tout moment dans des bâtiments existants. Par exemple, en aménageant activement les espaces extérieurs ou en offrant des conditions favorables à un engagement accessible à tous.

Si un propriétaire ou un promoteur s’intéresse à ce sujet, comment procéder au mieux ?

Il faut d’abord repenser son propre rôle. Ensuite, il y a trois dimensions de développement parallèles : premièrement, l’élaboration commune d’une vision avec les acteurs locaux, deuxièmement, le test et le développement constants de prototypes architecturaux et spatiaux, et troisièmement, la création et le renforcement de la communauté locale. Ces dimensions ne se succèdent pas, mais se déroulent en parallèle et de manière itérative.

Outre les facteurs écologiques et économiques, le SSREI tient également compte de divers aspects sociaux. Pensez-vous que ce thème soit suffisamment pris en considération ?

Dans le SSREI, des points sont attribués si un complexe immobilier dispose d’un espace commun et si un immeuble collectif normal dispose de structures communautaires comparables dans le quartier. Dans la mesure où ces structures sont adaptées aux besoins réels et bien gérées, elles créent des conditions favorables à un voisinage vivant et intégratif. Sans un engagement supplémentaire des acteurs locaux, ces structures architecturales ne sont toutefois pas suffisantes. Il reste à voir si l’approche du placemaking peut contribuer à rendre les possibilités d’évaluation dans le domaine de la durabilité sociale encore plus significatives.


1. Pour en savoir plus : https://genossenschaftdreieck.ch/genossenschaft/geschichte/

2. L’interview menée par Joëlle Zimmerli a été publiée dans la newsletter SSREI de juin 2023 et nous a été aimablement mise à disposition. SSREI est une norme d’évaluation durable des parcs immobiliers.

3. Selon la définition, le processus itératif est une approche dans laquelle un projet, un produit ou une initiative est créé, développé et amélioré. Les équipes qui utilisent un processus itératif créent, testent et révisent un processus jusqu’à ce qu’elles soient satisfaites du résultat final. (Source : Internet)


Cet article a été publié pour la première fois sur Insist.

Samuel Leder (MSc en architecture ETH) est directeur du programme Urban Management et initiateur du cours intensif sur le placemaking au Center for Urban and Real Estate Management (CUREM) de l’Université de Zurich. Il est également co-président de l’association « Placemaking Switzerland », fondée en 2023, une sorte d’association professionnelle et de plateforme réseau pour le placemaking en Suisse.

Prochains cours sur le placemaking
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Les partisans de la suppression de la valeur locative affirment à tort que les pertes fiscales qui en résulteraient seraient compensées. Une fois de plus, le projet sur lequel nous voterons fin septembre constitue une baisse d’impôts cachée dont profiteront en premier lieu les personnes fortunées, et dont les personnes qui sont en besoin paieront encore les frais. ChristNet s’oppose donc à la suppression de la valeur locative.

Le 28 septembre 2025, un projet intitulé « Arrêté fédéral du 20 décembre 2024 sur les impôts cantonaux sur les immeubles secondaires » sera soumis au vote. Il ne s’agit toutefois pas en premier lieu de l’introduction éventuelle d’un nouvel impôt foncier dans les cantons, mais de la suppression de la valeur locative. Un projet de loi correspondant est lié à l’arrêté fédéral susmentionné et n’entrera en vigueur que si l’arrêté fédéral est également accepté par le peuple.

La suppression d’un impôt « fictif » et donc injustifié, la simplification du système et la déduction des intérêts passifs pendant les premières années suivant l’acquisition d’un logement sont les arguments avancés en faveur du projet. Les porteurs du projet promettent que la perte fiscale résultant de la suppression de la valeur locative sera compensée par la suppression simultanée des déductions fiscales pour les intérêts passifs, l’entretien et la rénovation. Mais cela n’est pas vrai : selon des estimations actualisées (état : mai 2025), les pertes fiscales attendues pour la Confédération et les communes s’élèvent à environ 2 milliards de francs par an avec un taux hypothécaire de 1,5 %. 1 Plus les taux hypothécaires baissent, plus cette perte de substance fiscale est importante. Il n’est donc pas étonnant que la Conférence des gouvernements cantonaux (CdC) ait décidé en juin 2025 de s’opposer publiquement à ce changement de système. Markus Heer, directeur des finances du canton de Glaris, déclare à ce sujet : « L’argent manquera pour financer la santé et l’éducation. C’est pourquoi les cantons s’opposent clairement à ce changement de système inutile. » 2

L’injustice s’accentue

En l’espace de 20 ans, les loyers ont augmenté de près de 25 % en Suisse, tandis que les taux hypothécaires ont baissé.3 Les propriétaires profitent de la situation des taux d’intérêt, tandis que les locataires souffrent des loyers élevés. La suppression de la valeur locative et le maintien de plusieurs possibilités de déduction, notamment cantonales, pour les propriétaires immobiliers renforcent cet effet. Il en résulte une inégalité de traitement encore plus marquée entre les 2,3 millions de ménages locataires et les 1,4 million de ménages propriétaires de leur logement. 4

Projet de réduction d’impôts pour les riches

Ce qui choque particulièrement dans la suppression de la valeur locative, c’est qu’il s’agit d’un projet de redistribution du bas vers le haut. Les personnes aisées profitent du changement de système en matière d’impôts fonciers, car elles vivent principalement dans leurs propres murs. Et ce d’autant plus s’ils n’ont pas besoin de rénover leur logement ou s’ils ont remboursé leur hypothèque. Ils bénéficient d’avantages fiscaux, tandis que les personnes à faibles revenus ne sont souvent pas propriétaires de leur logement et sont en même temps touchées de manière disproportionnée par les mesures d’austérité prises par les pouvoirs publics. Si des augmentations d’impôts s’avèrent nécessaires, ce ne sont pas seulement ceux qui profitent de la suppression de la valeur locative qui devront payer, mais aussi tous les autres.

Certes, la réglementation actuelle de la valeur locative n’est pas parfaite. Les retraités propriétaires de leur logement, en particulier, supportent une charge fiscale plus élevée en raison de la valeur locative. Cependant, le changement de système actuellement en discussion est mal pensé et prématuré. Non seulement la gauche et les Verts, mais aussi des bourgeois du PLR, de l’UDC, du centre et du PVL ainsi que les professionnels de l’immobilier rejettent le projet. 5

L’acquisition d’un logement en propriété ne sera pas facilitée

Si le projet est accepté, l’UBS craint, sur la base d’une étude, que les prix de l’immobilier continuent d’augmenter : il deviendra plus intéressant d’investir son patrimoine dans l’immobilier, ce qui entraînera à son tour une hausse des prix. Pour les jeunes familles en particulier, le rêve d’accéder à la propriété s’éloignera encore davantage.
Dans un rapport, le Conseil fédéral montre également que le changement de système en matière d’impôt foncier profitera en premier lieu à ceux qui pourraient déjà acquérir un logement aujourd’hui. 6

Valeur locative ?

Toute personne qui loue une maison ou un appartement doit déclarer les revenus locatifs comme revenu imposable. Mais même ceux qui utilisent leur propre logement doivent payer des impôts sur le revenu, qu’il s’agisse de leur résidence principale ou d’une simple résidence secondaire. L’impôt est prélevé sur ce qu’on appelle la valeur locative. En termes simples, la valeur locative correspond au loyer que les propriétaires pourraient demander s’ils n’habitaient pas eux-mêmes leur maison ou leur appartement. Ce montant doit être déclaré comme revenu imposable. En contrepartie, les propriétaires peuvent déduire leurs investissements et leurs dettes hypothécaires de leur revenu imposable.

Quelle: Postfinance Was bedeutet der Eigenmietwert für Ihre Steuern? | PostFinance

1. Aktualisierte Schätzung der ESTV

2. EMW_DE_250721.pdf

3. LIK, Mietpreisindex auf allen Indexbasen. [MPI MULTIBASIS] – 1.8.1939-31.7.2025 | Tabelle

4. Nein zum Bundesbeschluss über die kantonalen Liegenschaftssteuern auf Zweitliegenschaften – KdK – Konferenz der Kantonsregierungen

5. Eigenmietwert: Scheitert Abschaffung am Röstigraben?

6. BBl 2021 2076

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Dans chaque canton, la population est appelée à voter sur des réductions d’impôts. Les projets semblent tous séduisants et promettent plus d’argent à la « classe moyenne ». Mais qui en profite réellement ? Et qui en souffre le plus ? À qui la politique fiscale devrait-elle réellement servir ?

Avec l’augmentation du niveau de vie général, beaucoup de gens ont quelque chose à défendre. C’est pourquoi ils sautent généralement sur l’occasion lorsqu’un projet de loi prévoit une réduction d’un impôt individuel quelconque : impôt sur le revenu, taxe automobile, taxe sur les loteries, etc. Il n’y a toutefois aucun concept identifiable permettant de déterminer quels sont les impôts raisonnables et équitables. L’essentiel, c’est de réduire les impôts !

Partout dans le monde, y compris en Suisse, des réductions d’impôts sont promises ou proposées. La tentation est grande. Les moteurs de cette tendance sont

  • Notre avarice : j’ai quelque chose à défendre.
  • Notre fierté : c’est ma fortune, je l’ai gagnée grâce à mes propres efforts. C’est exactement dans cette veine que s’inscrit le FDP, qui nous persuade que la richesse ne s’acquiert qu’en se levant tôt et en travaillant dur, alors qu’il est prouvé que les héritages et la commercialisation des talents sont tout aussi déterminants.
  • Les idéologies qui justifient le refus de partager :
    1.) L’État est mauvais, trop puissant et dépense trop (tout le monde trouve une dépense qui ne lui convient pas…).
    2.) Ceux qui ont besoin de l’aide de l’État sont simplement paresseux.

Une aide pour les mauvaises personnes

La majorité des votants ne se formalise pas non plus du fait que la réduction de l’impôt sur le revenu profite généralement à ceux qui en ont le moins besoin. En effet, les impôts sur le revenu sont généralement réduits en pourcentage, ce qui profite davantage aux revenus élevés.

Si baisse d’impôt il y a, alors qu’elle profite à ceux qui en ont le plus besoin !

Si une baisse d’impôt doit vraiment profiter à ceux qui ont de faibles revenus, elle doit se faire par le biais d’une déduction fiscale identique pour tous. Ce montant – par exemple une déduction pour enfants – aurait alors beaucoup plus d’importance pour les bas salaires que pour les hauts salaires. En revanche, si les déductions sont retirées du revenu imposable, seuls ceux qui ont un revenu imposable suffisamment élevé pour bénéficier de ces déductions en profiteront pleinement.

Si baisse d’impôt il y a, alors qu’elle profite à ceux qui en ont le plus besoin !

Même le centre, qui se présente comme le « parti des familles », souhaite que les primes d’assurance maladie pour les enfants ne soient déductibles que du revenu imposable et non de la facture fiscale. Il n’aide donc pas les familles qui auraient le plus besoin de ces déductions.

Quelle souffrance, quel fardeau ?

Il y a plus de 20 ans, le conseiller fédéral Villiger affirmait déjà que ceux qui se plaignent le plus de la charge fiscale élevée sont ceux qui peuvent le mieux payer leurs impôts. Pourquoi continuons-nous à croire que les impôts sont toujours un fardeau ? Et quand ne le sont-ils plus ? Nous devons commencer à ne plus nous concentrer sur le montant des impôts à payer, mais sur ce qui reste aux gens pour vivre après déduction de toutes les dépenses obligatoires telles que les impôts, les cotisations sociales et les primes d’assurance maladie, c’est-à-dire sur leur revenu disponible. Certains affirment que les riches paient déjà la part du lion des impôts. Mais c’est une vision erronée, car ce fait reflète uniquement les énormes différences de revenus et, par conséquent, les capacités très différentes de payer des impôts. Et il ne s’agit pas ici de groupes de revenus, mais d’individus : dans quelle mesure est-il pénible pour les individus de payer des impôts ?

« Redonner quelque chose aux gens » – et laisser les personnes dans le besoin sous la pluie

Le Grand Conseil zurichois a décidé de réduire les recettes fiscales à partir de 2023 « afin de redonner quelque chose aux gens après la pandémie de coronavirus », alors que tout le monde sait que les groupes défavorisés ont davantage souffert des conséquences de la pandémie que les autres. Or, ce sont précisément eux qui sont les plus touchés par les mesures d’économie qui suivent généralement une baisse des impôts.

Ces baisses d’impôts ne sont donc pas seulement un « principe de l’arrosoir » absurde, mais une redistribution ciblée vers les mauvaises personnes : les communes ont moins d’argent pour l’aide sociale et les mesures d’intégration, et les écoles suisses ont fait l’objet d’économies au cours des 20 dernières années. Ces dernières ont souvent conduit à des classes plus nombreuses et, dans de nombreux cas, à une moins bonne intégration des enfants sans formation. Les prestations complémentaires pour les personnes âgées sans ressources et les subventions pour les primes d’assurance maladie des familles à faibles revenus ont été supprimées. De nombreux hôpitaux ont été fermés et les transports publics sont devenus plus chers. Les baisses d’impôts permettent aux consommateurs lambda d’économiser quelques dizaines de francs, mais elles détruisent une partie du service public.

Course vers le bas

En Suisse notamment, la concurrence fiscale entre les cantons conduit à une « course vers le bas », une course destructrice à la baisse des impôts : les cantons déjà riches réduisent encore davantage leurs impôts, ce qui entraîne l’exode des personnes et des entreprises fortunées vers les cantons voisins. Les cantons plus pauvres sont donc également contraints de réduire leurs impôts, ce qui entraîne à son tour des mesures d’austérité. Un autre problème est que les impôts qui ont été réduits ne peuvent plus être augmentés.

Aujourd’hui, Zoug réduit à nouveau ses impôts, ce qui entraîne des difficultés supplémentaires pour ses voisins comme Lucerne et nuit encore plus aux personnes pauvres. La péréquation fiscale entre les cantons n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Le problème fondamental est la concurrence fiscale, qui est hors de contrôle et qui a fait l’objet d’un vote il y a environ 15 ans dans le cadre d’une initiative sur la justice fiscale visant à la limiter. Mais après une campagne de peur massive menée par les opposants, qui affirmaient à tort que l’acceptation de l’initiative entraînerait des augmentations d’impôts pour tous, celle-ci a été rejetée. C’est pourquoi la « course vers le bas » se poursuit ! En raison de cette réduction des impôts individuels, notamment de la progressivité fiscale, et de l’augmentation des taxes et des cotisations sociales, la Suisse dispose en réalité d’un impôt à taux unique depuis (en allemand) 2001 : en pourcentage, les pauvres et les riches paient le même montant d’impôts et de cotisations obligatoires (par exemple, les primes d’assurance maladie).

En matière fiscale, on entend souvent l’argument selon lequel on ne peut pas toujours faire payer les riches. La réalité montre plutôt le contraire.

« L’argent, c’est le nerf de la guerre »

Dans les années 70, Ronald Reagan a rencontré l’économiste Milton Friedman. Ils ont réfléchi à la manière dont ils pourraient réduire le pouvoir de l’État en général par rapport à celui de l’économie et des riches, ainsi que la redistribution. Ils étaient d’accord sur le fait qu’il était impossible de faire accepter aux gens un démantèlement de l’État providence et donc des prestations dont ils bénéficiaient. Cela devait se faire sous la contrainte, c’est-à-dire plutôt par une réduction des moyens financiers. Ils ont donc élaboré une stratégie consistant à promettre aux citoyens une réduction des impôts. Le démantèlement de l’État suivrait automatiquement, car « soudainement » les moyens financiers ne seraient plus suffisants. Après l’élection de Reagan à la présidence, cette stratégie a été appliquée dans le monde entier et est aujourd’hui considérée comme faisant partie de la révolution néolibérale.

Oxfam a montré que cette révolution fiscale depuis le tournant néolibéral sous Reagan et Thatcher est une cause importante de l’élargissement du fossé entre riches et pauvres dans le monde. Ces différences sociales ont également un impact sur le pouvoir de l’information : en Suisse aussi, de plus en plus de médias sont créés ou achetés par des milliardaires. Ils revendiquent ainsi le monopole de l’interprétation des conditions sociales et poussent les électeurs dans leur direction.

À quoi ressemble une politique fiscale judicieuse ?

Nous devons enfin développer un véritable concept définissant les impôts les plus judicieux et les plus équitables, et mener une politique fiscale qui serve ceux qui ont vraiment besoin d’un allègement fiscal et/ou qui dépendent réellement des pouvoirs publics ! Ce concept doit

  • garantir des ressources suffisantes pour les tâches communes, c’est-à-dire publiques
    être équitable
  • réduire les énormes différences entre les personnes en termes de chances dans la vie et de pouvoir social

Qu’est-ce que cela pourrait impliquer ?

  1. Des recettes fiscales suffisamment élevées
    · Des impôts diversifiés afin que l’ensemble du système soit moins vulnérable aux crises.
    · Une réduction de la concurrence fiscale, qui provoque une fuite des capitaux ou une « course vers le bas ».
  2. Moins le revenu ou la richesse provient d’un effort personnel, plus l’imposition est élevée.
    · Renforcer l’impôt sur les successions.
    · Lutter contre le mythe « salaire = performance » : le salaire correspond à la valeur marchande de l’activité/du poste, qui est également déterminée, par exemple, par des aptitudes innées. Chacun peut certes y contribuer, mais seulement en partie.
  3. Assurer une forte progressivité : le critère est ce qu’une personne peut payer tout en restant riche. De quel revenu disponible dispose-t-elle ?

Liens pour approfondir le sujet :

Impôt sur les successions : L’impôt le plus juste – argumentaire en faveur de l’impôt successoral
Une politique fiscale biblique : Un impôt biblique ?– Réflexions fondamentales

Foto de Pawel Czerwinski sur Unsplash

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Les demandeurs d’asile déboutés qui ne peuvent pas retourner dans leur pays d’origine sont en quelque sorte jetés dans des centres de retour. Leur sort est ainsi comparable à celui des anciennes victimes de mesures de coercition à des fins d’assistance, que la Suisse a récemment indemnisées.

Plusieurs milliers de victimes de mesures de coercition à des fins d’assistance vivent encore aujourd’hui en Suisse, la plupart dans le canton de Berne. Jusqu’en 1981, il existait, sur la base de l’ancien droit civil, deux formes de ces mesures de contrainte : Les enfants placés, qui étaient placés hors de leur famille, et les personnes placées administrativement, qui étaient envoyées sans jugement dans des établissements, des foyers de travail ou des prisons. L’injustice subie par ces personnes est reconnue par l’Etat : Jusqu’à fin 2023, l’Office fédéral de la justice a versé une indemnisation à plus de 10 600 personnes concernées. C’est réjouissant, mais il est tout aussi important que la Suisse tire les leçons de ce chapitre sombre de son histoire.

Mais cela ne semble pas être le cas, car dans les centres de retour de notre pays, des personnes – enfants, femmes et hommes – sont parquées pendant des mois et des années. Il s’agit de demandeurs d’asile renvoyés qui ne peuvent pas être contraints de retourner dans leur pays d’origine en raison des conditions politiques précaires qui y règnent. Ils restent donc dans les centres de retour et y sont en quelque sorte éliminés. L’histoire se répète-t-elle ici ?

Le sociologue Zygmunt Bauman, aujourd’hui décédé, disait déjà en 2015 à propos des camps de réfugiés tels que nos centres de retour : « Être placé dans un tel camp signifie être expulsé du monde et de l’humanité … Les chemins du retour vers la patrie perdue sont barrés. Les occupants des camps sont privés de toutes les caractéristiques de leur identité, à une exception près : le fait qu’ils sont des réfugiés. Sans État, sans maison, sans fonction, sans papiers. Ils sont durablement marginalisés et se trouvent également hors la loi … »


L’histoire se répète-t-elle ?


On a du mal à l’imaginer, mais c’est une réalité : en Suisse, des familles entières vivent pendant de longues périodes dans des centres de retour, enfermées dans un espace très restreint. Elles vivent dans une forme de semi-détention : si elles font un pas hors du centre de retour, elles risquent à tout moment une amende, voire une incarcération pour séjour illégal. Ils vivent dans la crainte permanente de la répression des autorités.

Nos autorités cantonales en matière d’asile sont confrontées à une tâche quasiment insoluble lorsqu’il s’agit de requérants d’asile renvoyés qui ne peuvent pas être renvoyés sous la contrainte, car personne ne retourne actuellement de son plein gré en Érythrée, en Iran ou au Tibet.

Dans les milieux politiques, cette pratique condamnable du point de vue des droits de l’homme est connue, mais personne ne veut se brûler les doigts avec la politique d’asile. Après tout, une politique d’asile restrictive est un gage de voix électorales. Même nos Eglises nationales ne s’engagent pas publiquement et courageusement dans cette affaire : on ne veut pas effrayer les contribuables de l’Eglise et on agit depuis peu de la manière la plus neutre possible sur le plan politique. Il semble que notre Eglise agisse de la même manière que la Suisse politique sur les thèmes brûlants des droits de l’homme. L’argent passe avant la morale. La brutalité avec laquelle ces personnes sont traitées laisse des traces dans notre société. Il faut prendre au sérieux les paroles de Karl Kopp, militant allemand des droits de l’homme : La dignité humaine et les droits de l’homme, réponses civilisationnelles à la barbarie, doivent être défendus.

Des images : Centres de retour | AAZZ