Migration : les mesures prises par les autorités causent aux enfants des souffrances difficilement imaginables
Certains enfants vivent parfois pendant des années dans ce qu’on appelle des « centres de retour ». Ce sont des lieux extrêmement dangereux. Ils sont victimes de mesures prises par les autorités qui nuisent à leur bien-être et mettent en péril leur développement. Comment une telle situation peut-elle exister en Suisse ?
Imaginez : en Suisse, des enfants de tous âges grandissent depuis des années dans des centres de retour. Il s’agit souvent d’enfants issus de familles originaires de pays avec lesquels il n’existe aucun accord de réadmission pour les demandeurs d’asile déboutés. C’est le cas, par exemple, de l’Érythrée, de l’Iran ou encore – jusqu’à récemment – de l’Irak.
Fin 2024, on comptait au total 2 088 «bénéficiaires de longue durée» de l’aide d’urgence. Parmi eux figuraient 449 enfants et adolescents. La majorité de ces enfants vivent dans des centres de retour, certains d’entre eux depuis déjà de nombreuses années. Selon les statistiques, au moins 220 de ces bénéficiaires de longue durée de l’aide d’urgence sont originaires d’Érythrée et au moins 179 d’Iran – des pays où les conditions de vie sont précaires et où un retour volontaire exige un courage extraordinaire.
Inhumain
Le rapport de la Commission nationale de prévention de la torture et des traitements inhumains (CNPT)1 sur les centres de retour bernois, publié le 10 février 2022, conclut que l’hébergement des demandeurs d’asile qui y vivent est inhumain. La situation des enfants, en particulier, serait incompatible avec la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant. Les conditions de vie des familles seraient précaires, et même dans les établissements pénitentiaires, l’espace disponible serait plus confortable. De plus, l’absence de possibilités d’occupation mettrait en danger la santé mentale des personnes concernées. Dans d’autres centres de retour suisses également, les conditions ne sont guère meilleures que dans le canton de Berne.
Privation sensorielle et surstimulation
Dès 2020, le Dr phil. Urs Ruckstuhl, psychothérapeute reconnu au niveau fédéral et psychologue spécialisé en psychothérapie (FSP), à Zurich, a publié un recueil d’essais intitulé « Le système d’aide d’urgence pour les demandeurs d’asile déboutés – un rapport sur les conséquences pour la santé mentale ». Dans son essai intitulé « Stratégies de découragement et d’usure », il expose les conditions et les conséquences du régime d’aide d’urgence. La stratégie d’usure, choisie délibérément, consisterait en un mélange de privation sensorielle et de surstimulation.
La privation sensorielle – ou plutôt une privation sensorielle, émotionnelle, sociale et culturelle globale, c’est-à-dire une privation durable des besoins humains fondamentaux – résulte notamment d’une vie dépourvue de diversité et de participation sociale. L’absence de possibilités de formation et d’emploi conduit à une monotonie et un ennui sans fin.
Parallèlement, les centres de retour sont le théâtre d’une surstimulation due à des bruits soudains, des disputes, des situations chaotiques, l’absence de possibilités de s’isoler et un manque d’intimité. Urs Ruckstuhl résume cela de manière percutante : « Le régime d’aide d’urgence mise sans détour sur la dissuasion et l’usure psychologique. L’affaiblissement progressif de la résilience physique et psychique, l’atteinte à l’intégrité personnelle par la concentration de facteurs de risque et de stress dans les conditions de vie des personnes déboutées, ou la réduction des facteurs de protection et de soutien, ainsi que le retraumatisme parfois sciemment accepté dans les hébergements d’urgence, constituent le cœur de cette stratégie inhumaine, cynique et indigne d’un État démocratique et respectueux des droits de l’homme.» Ces conditions ont entraîné de multiples conséquences psychologiques : irritabilité, apathie, états d’anxiété, dépressions, troubles de la concentration et du sommeil, agressivité et augmentation du risque de suicide.
«multiples conséquences psychologiques : irritabilité, apathie, états d’anxiété, dépressions, troubles de la concentration et du sommeil, agressivité et augmentation du risque de suicide.»
Des centaines d’enfants bénéficiant d’une aide d’urgence subissent le même sort que leurs parents en matière de droit d’asile. Cela constitue une violation de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, que la Suisse a ratifiée en 1997. Les enfants sont particulièrement vulnérables et ne doivent en aucun cas être punis avec leurs parents au titre d’une responsabilité collective – et encore moins pour la malchance ou le sort que représente une décision d’asile négative. C’est précisément leur situation qui montre le plus clairement à quel point le régime de l’aide d’urgence est devenu une injustice structurelle.
Traumatisme
Deux publications récentes de la Commission fédérale des migrations (CFM)2 – l’étude de l’Institut Marie Meierhofer pour l’enfant (MMI) ainsi que l’avis juridique correspondant de l’Université de Neuchâtel – mettent en lumière les conditions de vie des mineurs dans les structures d’aide d’urgence et les centres de retour. Ces deux travaux montrent clairement le mauvais état psychique des enfants et des adolescents concernés.
Dans des centres de retour parfois isolés, ils sont exposés à des expériences traumatisantes, notamment la violence, les suicides et les expulsions forcées. Souvent, une famille entière vit dans une seule pièce, sans aucune possibilité de s’isoler. L’isolement, l’absence de perspectives d’avenir et le sentiment d’impuissance nuisent à leur développement psychosocial et mettent en danger leur santé mentale.
Les études concluent que les conditions de vie de ces enfants ne sont compatibles ni avec la Constitution fédérale suisse, ni avec la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant.
Par exemple
Dans les centres de retour bernois d’Aarwangen et d’Enggistein, 18 familles comptant de trois à sept membres vivent chacune depuis au moins un an dans une seule pièce. Une famille de sept personnes vit en effet depuis plus d’un an dans un espace extrêmement exigu – une situation qui rappelle l’élevage des poulets en batterie.
Les personnes concernées sont majoritairement originaires d’Érythrée, d’Iran, d’Irak et de Turquie. L’expérience montre que beaucoup d’entre eux n’osent pas s’opposer à ces conditions de vie. La peur est trop grande.
Lettre ouverte de 300 professionnels
Dans une lettre ouverte publiée en novembre 2025, 300 professionnels des domaines de la médecine et de la psychologie soulignent que la situation des enfants dans les centres de retour et les structures d’aide d’urgence a de graves conséquences sur leur développement psychologique. La pratique clinique montre que les enfants et les adolescents qui grandissent dans un régime d’aide d’urgence pendant des phases décisives de leur développement développent des symptômes psychiques et somatiques marqués, des troubles liés au stress ainsi que des retards de développement. De plus, leur pronostic en matière de santé mentale et physique à l’âge adulte est nettement moins favorable.
Important : distinction entre les bénéficiaires de l’aide d’urgence à court terme et ceux à long terme
Il est important de distinguer les demandeurs d’asile déboutés et leurs familles qui ne vivent dans les centres de retour que pendant une courte période. Les bénéficiaires d’aide d’urgence à court terme sont, par exemple, les cas relevant du règlement de Dublin, qui ne restent que quelques semaines dans les structures d’aide d’urgence et sont rapidement renvoyés vers le pays de premier accueil compétent. En font également partie les personnes pour lesquelles il existe des accords de réadmission avec leur pays d’origine et qui peuvent donc être renvoyées. Il existe un consensus social sur le fait que tous les demandeurs d’asile ne peuvent pas rester en Suisse.
La situation est tout autre pour les bénéficiaires de longue durée de l’aide d’urgence. Ces personnes proviennent souvent de pays avec lesquels il n’existe pas d’accord de réadmission – comme l’Érythrée ou l’Iran, par exemple, comme mentionné précédemment – ou de régions où règnent des conditions dangereuses et répressives, telles que le Tibet/la Chine. L’Érythrée est gouvernée depuis des décennies par un régime extrêmement répressif, et les structures de l’État de droit y sont totalement absentes. Le risque en cas de retour volontaire est considérable, comme le démontrent les recherches menées par le collectif d’investigation « Reflekt », plusieurs fois récompensé. Ce dernier a documenté le cas d’un demandeur d’asile débouté qui a été torturé après son retour en Érythrée. Il n’est pas le seul dans cette situation. Les médias suisses – la télévision suisse le 3 mai 2022 et le journal « Republik » le 4 mai 2022 – ont rendu compte de cette situation.
En Iran également, la situation reste dangereuse sous le régime des mollahs. On ne peut donc pas s’attendre à ce que des demandeurs d’asile déboutés retournent volontairement dans ce contexte.
Le retour en Turquie, qu’il soit volontaire ou forcé, comporte également des risques considérables. Une enquête de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) montre que, dans au moins douze cas, des demandeurs d’asile kurdes ont été placés en détention après leur retour en Turquie, suite au rejet de leur demande d’asile. La télévision suisse a abordé ces cas le 4 décembre 2025 dans une émission.
Euphémismes, minimisation ou ignorance de la part des autorités
Les preuves de la détresse des enfants concernés sont accablantes. Mais que disent les conseillers d’État compétents des cantons suisses les plus peuplés, Berne et Zurich, au sujet de la situation des enfants bénéficiant de l’aide d’urgence dans les centres de retour ?
Le conseiller d’État Philippe Müller a déclaré dans une interview accordée au journal « Der Bund » le 7 juin 2021 : « C’est leurs parents qui ont décidé que les enfants devaient vivre dans les centres de retour. » Cette affirmation n’est certes pas tout à fait fausse, mais elle n’est pas plus exacte pour autant. Les enfants ne sont-ils plus des sujets de droit ? La décision des parents dispense-t-elle la société de sa responsabilité de protéger les enfants contre la négligence, le stress et les traumatismes dans de tels établissements ?
Le conseiller d’État zurichois Mario Fehr a qualifié, dans le « Tages-Anzeiger », l’étude de l’Institut Marie Meierhofer pour l’enfance (MMI) d’« alibi » et a estimé qu’on n’avait pas de temps à consacrer à de tels « alibis ». Selon lui, cette étude n’aurait eu pour seul but que de discréditer ceux qui « appliquent rigoureusement le droit d’asile ».
La situation précaire des enfants dans les centres de retour ne semble manifestement pas être au centre des préoccupations de nos autorités chargées de l’asile. Ce ne sont pas les autorités compétentes qui sont tenues pour responsables de ces dysfonctionnements, mais les demandeurs d’asile déboutés eux-mêmes – parce qu’ils ne sont pas repartis immédiatement de leur plein gré en Érythrée, en Iran ou ailleurs. On fait ainsi porter aux parents la responsabilité de la souffrance de leurs enfants. Il s’agit là d’un renversement classique des rôles entre l’auteur et la victime. Dans le même temps, l’injustice flagrante dont sont victimes les enfants est relativisée, minimisée, voire totalement occultée.
Noël et l’enfant dans l’étable
Il n’y a pas si longtemps, nous avons célébré Noël. Pour notre société, c’est la fête la plus importante de l’année liturgique. L’histoire de Noël raconte l’histoire d’un enfant qui vient au monde, sans défense et en danger, dans un monde dur et impitoyable. Il naît dans une étable, car il n’y avait pas de place pour ses parents à l’auberge.
Le récit de l’Enfant divin de Noël nous rappelle la valeur unique et la dignité inviolable de chaque être humain. Chaque enfant qui vient au monde est un miracle – et c’est précisément en raison de leur vulnérabilité particulière que les enfants méritent notre protection et notre attention les plus grandes.
En l’Enfant de Noël, nous célébrons l’arrivée du Messie, du Christ. Comme on le verra plus tard, il mettra sa vie au service des pauvres, des malades et des exclus. Si les valeurs chrétiennes ont un sens pour nous, nous ne devons pas oublier ces personnes en marge de la société.
Il faut agir
La situation des enfants contraints de vivre pendant de longues périodes dans des centres de retour est intenable. Elle constitue un échec moral. Il faut désormais agir rapidement et de manière pragmatique. Des solutions d’hébergement privées pour les familles bénéficiant d’une aide d’urgence à long terme sont nécessaires de toute urgence – en particulier pour les demandeurs d’asile déboutés originaires de pays sans accord de réadmission. Si des expulsions forcées devaient devenir possibles ultérieurement, celles-ci pourraient également être exécutées à partir d’un hébergement privé.
Les lois ne sont pas figées ; elles doivent s’adapter à l’évolution des circonstances. Lorsque les lois ne rendent pas la justice, mais commettent une injustice, elles doivent être révisées afin d’y remédier. Car les lois ne sont valables que tant qu’elles ne nuisent pas aux plus vulnérables de la société – dont les enfants font particulièrement partie. Il appartient aux responsables politiques d’agir désormais avec détermination et de prendre les mesures qui s’imposent.
1. www.riggi-asyl.ch/wp-content/uploads/2022/02/2022-02-10-Bericht-NKVF-Rueckkehrzentren-Kanton-BE.pdf
2. https://www.ekm.admin.ch/de/uebersicht-publikationen
Cet article a été publié pour la première fois dans la newsletter Insist de février 2026.
Photo de pexels










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