Quel est l’impact de l’IA sur l’humanité ?
Je suis tellement content qu’il y ait un pape ! En tout cas, un pape comme celui-là. Non pas que je sois catholique. Et en tant que protestant, j’ai moi aussi des réserves à l’égard d’un « vicaire du Christ », pour le formuler avec prudence et ne citer qu’un seul aspect. Mais je suis heureux qu’il y en ait un qui ose, avec sa première encyclique Magnifica Humanitas d’aborder la situation dans son ensemble et de poser les grandes questions : quel est l’impact de l’IA sur l’humanité ?
Je suis convaincu que les systèmes d’intelligence artificielle qui existent déjà aujourd’hui et la dynamique mondiale de leur développement soulèvent effectivement des questions dont on ne saurait surestimer l’ampleur : l’importance du travail. La guerre et la paix. La justice mondiale. L’identité de l’être humain. C’est donc une bonne chose que le pape Léon XIV consacre d’emblée sa première encyclique (à laquelle on attribue souvent le caractère d’une déclaration de politique générale pour un pontificat) à ces grandes questions.
Ce qui m’impressionne encore davantage, c’est la manière dont il s’y prend. Ne dites pas « voilà encore le pape qui s’exprime sur l’IA ». Non, il le fait d’une manière dont, d’une certaine façon, seul le pape est capable : en s’appuyant sur l’histoire de l’humanité et l’identité de l’être humain en tant qu’image de Dieu. En reconnaissant l’exploitation, les abus de pouvoir et les crimes dont nous sommes tous fondamentalement capables.
Et surtout, en s’inscrivant dans le prolongement de la doctrine sociale catholique, lancée par l’un des prédécesseurs de l’actuel pape, le pape Léon XIII, avec son encyclique pionnière Rerum Novarum en 1891. À l’époque, c’était l’industrialisation croissante à l’échelle mondiale qui soulevait les grandes questions relatives à la dignité humaine et aux valeurs de notre coexistence mondiale. À cette époque, la vie de nombreuses personnes a radicalement changé en l’espace de quelques décennies, tant au niveau du quotidien professionnel que de la vie en société. Je suis convaincu que l’IA va à nouveau bouleverser le monde, de manière tout aussi globale et profonde.
C’est pourquoi il est grand temps de mener une réflexion d’envergure sur ce que l’IA fait à l’humanité. Et heureusement qu’un homme comme le pape Léon s’oppose aux PDG apparemment démesurés des géants technologiques de la Silicon Valley et aux potentats qui veulent s’assurer la plus grosse part du gâteau de l’IA pour leur propre sphère d’influence. Un homme qui se présente hors compétition. Quelqu’un qui se présente avec le mandat de 1,5 milliard de catholiques et conscient d’une responsabilité envers un être plus grand que lui-même.
Depuis sa publication il y a quelques jours, « Magnificas Humanitas » est disponible en français sur le site du Vatican. J’ai donc pris le temps, le temps d’une soirée, de lire les 63 pages dans leur intégralité. Je n’ai pas me contenté de consulter les commentaires sur l’encyclique publiés sur les réseaux sociaux. Je ne l’ai pas fait résumer par une IA. Je l’ai vraiment lue. J’ai apprécié la vaste portée intellectuelle et spirituelle de son raisonnement. Son langage à la fois nuancé et accessible. Ses références à la philosophie, à la théologie et à l’histoire. La perspective qui tente d’englober le monde entier et plusieurs siècles.
Pour tous ceux qui ne souhaitent pas lire eux-mêmes Magnifica Humanitas dans son intégralité, mais qui abordent le sujet avec plus d’exigence que de simplement obtenir une réponse à la question « Était-il pour ou contre l’IA ? », je rassemble ci-dessous les passages qui me semblent les plus pertinents (un texte qui reste long, mais nettement plus court que 63 pages…) .
Les chrétiens et l’esprit du temps
Chaque génération hérite de la mission de façonner son époque, afin que l’histoire puisse mûrir en un lieu où la dignité de chaque être humain est préservée, où la justice est promue et où la fraternité est rendue possible. Mais chaque époque est confrontée au danger de voir le monde devenir inhumain et plus injuste. Là où l’humanité risque de perdre son véritable visage, nous, chrétiens, levons les yeux vers le Dieu qui s’est fait homme, sachant que « ce n’est que dans le mystère du Verbe incarné que le mystère de l’homme s’éclaire véritablement ».
L’Église dans le monde
Fondés sur le Christ, la pierre vivante, nous faisons l’expérience de l’action puissante et mystérieuse du Saint-Esprit, et nous croyons que tout effort humain authentique visant à collaborer avec lui pour le bien est béni par notre Père céleste, en qui nous plaçons notre espérance. C’est pourquoi nous pouvons participer avec engagement à toutes les initiatives qui contribuent à bâtir un monde plus juste, et nous pouvons également appeler les autres à collaborer avec nous pour promouvoir le développement intégral de chaque personne. Nous souhaitons entrer en dialogue avec tous les hommes et toutes les femmes de notre temps, avec lesquels nous partageons les événements, les questions et les aspirations de l’humanité.
Les chrétiens et le progrès technique
La technologie ne doit pas être considérée en soi comme une force hostile à l’homme ; au contraire, elle est enracinée dès le début de notre histoire, en tant que « phénomène profondément humain, lié à l’autonomie et à la liberté de l’homme ». Au fil des siècles, le développement technologique a contribué à une amélioration considérable des conditions de vie de l’humanité ; mais chaque phase de ce progrès a également révélé l’ambivalence d’outils capables de causer du tort s’ils ne sont pas orientés vers le bien… « Jamais l’humanité n’a eu autant de pouvoir sur elle-même ».
Responsabilité structurelle dans la société
Par le passé, ce sont avant tout les États qui orientaient et régissaient les innovations. Aujourd’hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, qui disposent de ressources et de moyens d’action supérieurs à ceux de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi une forme sans précédent, essentiellement « privée », et est de ce fait encore plus difficile à identifier, à contrôler et à orienter vers le bien commun.
Deux images bibliques : La tour de Babel et la reconstruction de Jérusalem
L’entreprise semble impressionnante : une seule langue, une seule technologie, une seule direction. Mais ce projet recèle un danger profond : c’est une œuvre conçue sans référence à Dieu, fondée sur une uniformité qui exclut la diversité et privilégie l’uniformisation au détriment de la communauté. Lorsque la ville est édifiée sur les fondements de l’orgueil et d’une autosuffisance présomptueuse, la communication s’effondre, les langues se mélangent et les hommes ne se comprennent plus. Le résultat n’est pas l’unité, mais la dispersion.
Ce récit montre que la ville ne renaît pas grâce à l’initiative d’un seul individu, mais grâce à la responsabilité commune de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C’est une œuvre où Dieu occupe une place centrale et qui rétablit les relations avant même que les pierres ne soient remises en place. L’ancienne Jérusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l’uniformité, mais celui de la communauté.
La technologie, un outil au service du bien ou du mal
Les découvertes scientifiques constituent un talent confié à l’humanité afin qu’elle le mette à profit. La technologie peut guérir, relier, former et protéger notre maison commune, mais elle peut aussi diviser, exclure et engendrer de nouvelles injustices. D’un point de vue abstrait, elle n’est en soi ni une solution aux problèmes de l’humanité, ni un mal. Concrètement, cependant, elle n’est pas neutre, car elle prend les traits de ceux qui la conçoivent, la financent, la réglementent et l’utilisent.
Construire pour le bien
Dieu a inscrit dans nos cœurs un désir de bonheur qui englobe toutes les dimensions de la vie. Et l’Église, en dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps, prend conscience de l’urgence de préserver cette aspiration et de l’orienter vers sa vérité la plus profonde.
Deuxièmement, construire pour le bien signifie accepter les limites et les faiblesses de l’être humain sans les considérer comme un défaut qu’il faudrait corriger… L’Église rappelle d’une voix humble mais ferme que la véritable plénitude ne naît pas de l’élimination de la faiblesse, mais d’une croissance harmonieuse, lorsque la liberté et la responsabilité vont de pair avec la sollicitude mutuelle et une véritable solidarité.
Construire un monde où chacun puisse « s’épanouir » exige, troisièmement, une responsabilité commune courageuse… À chacun sa partie du mur : aux scientifiques et chercheurs, aux entrepreneurs et travailleurs, aux éducateurs et législateurs, à la société civile, aux mouvements populaires et aux communautés religieuses.
Rester humain
À l’ère de l’intelligence artificielle, où la dignité humaine menace de passer au second plan en raison de nouvelles formes de déshumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profondément humains et de préserver avec amour cette magnifique condition humaine qui nous a été donnée, qui s’est révélée dans toute sa plénitude en Christ, et qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer dans toute sa splendeur. Le véritable progrès naît toujours d’un cœur ouvert aux autres ; d’une intelligence prête à écouter ; d’une volonté qui recherche davantage ce qui unit que ce qui divise.
À tous les chrétiens, à tous les hommes et femmes de bonne volonté, j’adresse un appel pressant : n’ayons pas peur de nous salir les mains sur le chantier de notre temps… Telle est la bénédiction que nous demandons à Dieu et la tâche qui nous attend : être des bâtisseurs de communauté, et non des architectes de Babel ; des serviteurs du Royaume à venir, et non des seigneurs de tours vouées à s’effondrer. Et avec le cœur d’un berger et d’un père, je demande à tous de mettre fin à la construction d’une nouvelle tour de Babel et de s’unir plutôt pour bâtir le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse à nouveau reconnaître, dans le cœur humain, le lieu où Dieu souhaite habiter.
Inspiration tirée de la doctrine sociale
L’Église, qui est dans le monde un signe d’unité pour toute la famille humaine, reconnaît dans les questions et les défis de l’époque actuelle le lieu où elle peut exercer sa vocation à l’écoute, au dialogue et au service, en prêtant attention à tout ce qui concerne la vie des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Ce lien vivant avec les peuples lui fait prendre de plus en plus conscience que sa mission a une portée historique et qu’elle comporte une responsabilité quant à la manière dont les relations sociales sont façonnées. C’est pourquoi elle ne peut se considérer comme étrangère aux dynamiques qui façonnent le visage de la société.
La doctrine sociale de l’Église est une réalité vivante, engagée dans un dialogue avec l’histoire, les cultures et les sciences, tout en conservant un noyau immuable de vérités… Les fondements et les principes de la doctrine sociale… aident à interpréter les « innovations » de notre époque à la lumière de la dignité fondamentale de la personne humaine. Pour préserver l’être humain à l’ère de l’intelligence artificielle, nous devons, à mon sens, repenser aujourd’hui le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale.
Dignité humaine et droits de l’homme
La dignité fondamentale de chaque être humain ne peut… ni s’acquérir ni se mériter, et n’a pas non plus besoin d’être prouvée… « Une dignité infinie, fondée de manière inaliénable dans son essence, revient à toute personne humaine, indépendamment de toutes les circonstances et quel que soit l’état ou la situation dans lesquels elle se trouve », c’est-à-dire toujours et de manière incontestable. Cette dignité de chaque être humain peut… être qualifiée d’infinie pour deux raisons : parce que l’amour de Dieu, qui l’appelle à l’amitié avec Lui, est infini, et parce qu’elle est absolument inconditionnelle, en ce sens que, même en cherchant pendant une éternité, on ne trouverait jamais rien qui puisse l’annuler ou la nier.
Les droits de l’homme sont inviolables, car « ils sont inhérents à la personne humaine et à sa dignité »… Il serait vain de proclamer les droits de l’homme si l’on ne faisait pas en même temps tout ce qui est nécessaire pour garantir le devoir de les respecter par tous, partout et pour tous«
Si nous considérons notre époque, nous ne pouvons ignorer que la protection des droits de l’homme est aujourd’hui exposée à deux dangers particulièrement graves. Le premier consiste à ne s’y consacrer que de manière purement formelle, tandis que, parallèlement aux progrès technologiques, les atteintes cachées ou manifestes à la dignité humaine ne cessent de se multiplier.
Le second … réside dans le fait que l’on ne parvient plus à discerner le fondement de leur validité universelle, parce que l’on a renoncé à la « recherche des fondements les plus solides pour nos décisions et aussi pour nos lois » … Si cette recherche venait à être abandonnée, il pourrait arriver que des droits considérés aujourd’hui comme inviolables soient à l’avenir remis en cause ou bafoués par ceux qui en ont le pouvoir, peut-être après avoir obtenu un consentement de pure apparence de la part d’une population intimidée ou manipulée.
Bien commun
Il ne correspond ni à la somme des avantages des individus, ni à l’intersection de leurs intérêts particuliers ; c’est un bien supérieur qui appartient à tous et qui ne peut être construit, accru et préservé qu’ensemble… En ce sens, nous pouvons dire que « le tout est plus que la somme des parties » et que, précisément pour cette raison, « la simple somme des intérêts individuels […] n’est pas en mesure de créer un monde meilleur pour l’humanité tout entière ». C’est une illusion de croire qu’il suffit de rechercher son propre progrès pour contribuer au bien de tous, sans avoir à se soucier réellement des autres.
Destination universelle des biens
Ce principe nous rappelle avant tout que Dieu a donné les biens de la terre – la terre, l’eau, l’air, les ressources naturelles – à toute la famille humaine, afin qu’ils servent à la vie de tous, aujourd’hui et à l’avenir, et que chacun a un droit originel à l’usage de ces biens… Par conséquent, « il n’est pas conforme au dessein de Dieu de gérer ce don de telle sorte que seuls quelques-uns profitent de ses avantages »… Parmi les biens universellement destinés à tous, nous devons aujourd’hui inclure également les nouvelles formes de propriété : brevets, algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques, données. Dans un contexte où la richesse des nations dépend de plus en plus du savoir et des technologies, un nouveau déséquilibre apparaît lorsque ces biens restent concentrés entre les mains d’une minorité, sans participation ni possibilités d’accès adéquates.
Subsidiarité
Si chaque femme et chaque homme est appelé à façonner sa propre vie et à participer à la construction de la société, alors la forme d’organisation de la société doit elle aussi respecter et promouvoir cette responsabilité. La doctrine sociale de l’Église désigne par le terme de « subsidiarité » le principe selon lequel ce que les individus, les familles, les communautés locales et les organismes intermédiaires sont capables de réaliser ne doit pas être accaparé par des instances supérieures. Les institutions de niveau supérieur doivent reconnaître, protéger et encourager la liberté et la créativité des niveaux inférieurs, tout en coordonnant leurs contributions afin qu’elles servent efficacement le bien commun.
Le principe de subsidiarité s’applique tout particulièrement dans le contexte de la révolution numérique. Dans ce domaine, le niveau supérieur n’est pas l’État, mais chaque grand acteur économique et technologique qui exerce un pouvoir de fait sur les conditions de la vie en société. Le niveau qui accapare les compétences, les données et les pouvoirs de décision est constitué d’entreprises et de plateformes qui définissent les conditions d’accès, les règles de visibilité, les formes de relations et même les opportunités économiques. La subsidiarité exige que ces processus ne soient pas imposés d’en haut de manière opaque et unilatérale, mais qu’ils soient orientés vers le bien commun grâce à la transparence, à la responsabilité et à de véritables formes de participation (contrôles indépendants, transparence des algorithmes, accès équitable aux données, voies de recours).
Solidarité
Chaque être humain est créé à l’image de Dieu et fait partie d’un réseau de relations qui le relie à ses semblables, aux peuples et à la création. … Une telle fraternité n’est pas seulement une aspiration intérieure du croyant, mais une forme sociale et politique qui doit prendre corps dans des décisions et des voies communes. La solidarité est donc la prise de conscience concrète que le destin de chacun est lié à celui de tous : en effet, « nul ne peut se sauver seul »
Dans de nombreux domaines, nous faisons déjà l’expérience d’une sorte de « solidarité de fait » : nos vies sont étroitement liées, l’économie et la communication mondiales font en sorte que ce qui se passe en un lieu a des répercussions de grande envergure, et les réseaux numériques relient en temps réel des personnes et des communautés de toutes les régions du monde. Ce réseau de relations n’est toutefois pas encore une solidarité au sens plein du terme s’il ne se transforme pas en une décision consciente. La foi nous invite à comprendre cette réalité comme un appel : nous ne sommes pas simplement proches les uns des autres, mais nous sommes confiés les uns aux autres, afin que chacun, dans la mesure de ses moyens, assume la responsabilité de la vie et des souffrances de son frère et de sa sœur.
La solidarité exige que les décisions relatives aux données, aux algorithmes, aux plateformes et à l’intelligence artificielle ne tiennent pas seulement compte de l’avantage immédiat d’une poignée de personnes, mais aussi de leurs répercussions sur l’ensemble des peuples et sur les générations futures.
Justice sociale
La notion de « justice sociale » aide à comprendre que l’injustice ne résulte pas seulement de mauvaises décisions prises par des individus, mais aussi de structures, de mécanismes ainsi que de réalités économiques et culturelles qui engendrent presque automatiquement des inégalités. [Jean-Paul II a] parlé de structures du péché qui s’opposent à la volonté de Dieu et exigent un processus de conversion tant personnel que social.
À l’heure actuelle, la justice sociale doit également prendre en compte l’environnement créé par les technologies numériques. La généralisation des réseaux mondiaux, des plateformes et des systèmes d’intelligence artificielle modifie la manière dont nous nous informons, communiquons et accédons aux services. La justice exige d’empêcher l’émergence de nouvelles formes d’exclusion et de privation de liberté : les personnes et les peuples auxquels l’accès aux technologies fondamentales est refusé ou rendu difficile, les communautés soumises à une surveillance invasive, les groupes sociaux défavorisés par des algorithmes opaques qui reproduisent les préjugés et les discriminations. Un ordre social juste à l’ère numérique est un ordre qui garantit à tous un accès égal aux opportunités, qui protège les plus jeunes et les plus fragiles, qui lutte contre la haine et la désinformation, et qui soumet l’utilisation des données et des technologies à un contrôle public, afin que ce ne soit pas le simple profit qui devienne la norme, mais la dignité de chaque personne et le bien-être des peuples.
Technologie et pouvoir
Dans l’encyclique Laudato si’, le pape François a dénoncé l’imposition croissante d’un paradigme technocratique dans le monde globalisé, c’est-à-dire la tendance à subordonner les décisions personnelles, sociales et économiques à la seule logique de l’efficacité, du contrôle et du profit. … La création devient ainsi un objet d’exploitation et les êtres humains sont rabaissés au rang de rouages d’un système qui doit devenir toujours plus efficace. Ce paradigme s’est rapidement répandu ces dernières années, notamment en raison de l’essor de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives, des nanotechnologies, de la robotique et des biotechnologies. En soi, ces innovations peuvent constituer une aide précieuse pour le développement humain intégral et la préservation de notre maison commune. Mais c’est précisément en raison de leur puissance qu’elles peuvent agir comme des accélérateurs du paradigme technocratique et nécessitent donc un nouveau cadre spirituel, éthique et politique… « Il apparaît que l’homme moderne n’est pas éduqué à faire un usage correct du pouvoir. »
Les progrès scientifiques les plus extraordinaires, les réalisations techniques les plus étonnantes et la croissance économique la plus impressionnante se retourneront à long terme contre l’homme s’ils ne s’accompagnent pas d’un véritable progrès moral et social… Cela conduit à « avoir plus », mais pas à « être plus », et l’homme court le risque d’être évalué avant tout en fonction des performances qu’il réalise.
Dans le domaine numérique, le contrôle des plateformes, des infrastructures, des données et de la puissance de calcul n’est souvent pas entre les mains des États, mais entre celles de grands acteurs économiques et technologiques qui fixent de facto les conditions d’accès, les règles de visibilité et les possibilités de participation. Lorsque ce pouvoir se concentre entre quelques mains, il risque de devenir opaque et d’échapper au contrôle public. Cela accroît le risque d’une évolution déséquilibrée, génératrice de nouvelles dépendances, d’exclusions, de manipulations et d’injustices. Face à cette concentration du pouvoir dans le monde numérique, les grands principes de la doctrine sociale deviennent des critères permettant d’évaluer et de situer cette nouvelle situation : la dignité inaliénable de la personne humaine, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. Ces principes invitent à examiner si le pouvoir des infrastructures numériques et des algorithmes favorise réellement la participation et la responsabilité, protège les plus faibles, garantit l’égalité des chances et reste orienté vers le bien-être de tous.
IA
Les intelligences artificielles ne vivent pas d’expériences, ne possèdent pas de corps, ne ressentent ni joie ni douleur, ne mûrissent pas au sein de relations, ne savent pas, au plus profond d’elles-mêmes, ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié et la responsabilité. … Elles ne font pas la distinction entre le bien et le mal, elles ne saisissent pas le sens profond des situations et n’assument pas le poids des conséquences… Elles peuvent imiter le langage, les comportements et les jugements, elles peuvent simuler de l’empathie ou de la compréhension, mais elles ne comprennent pas ce qu’elles provoquent ainsi… leur mode d’apprentissage [diffère] de celui d’un être humain. Il ne s’agit pas de l’expérience d’un être humain qui se laisse façonner par la vie et qui grandit au fil du temps à travers ses décisions, ses erreurs, le pardon et la loyauté ; il s’agit plutôt d’une adaptation statistique fondée sur des données et des retours d’expérience, qui peut certes être très efficace, mais qui n’implique aucune croissance intérieure.
L’utilisation de l’IA n’est jamais une question purement technique : lorsqu’elle est intégrée à des processus qui influencent la vie des personnes, elle entre en contact avec les droits, les opportunités, la réputation et la liberté… Nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre. En réalité, tout artefact technique implique des choix et des priorités : ce qu’il mesure, ce qu’il ignore, ce qu’il optimise et la manière dont il classe les personnes et les situations. Lorsqu’un système est conçu ou utilisé de manière à traiter certaines formes de vie comme ayant moins de valeur ou à les exclure sans possibilité de contestation, il ne s’agit pas d’un simple outil pouvant être « bien utilisé » : il introduit d’emblée un critère qui va à l’encontre de la dignité inaliénable de la personne humaine. C’est pourquoi le jugement éthique ne doit pas se limiter à se demander si nous utilisons un système donné à des fins bonnes ou mauvaises, mais doit également s’interroger sur la manière dont il est conçu et sur la vision de l’être humain et de la société inscrite dans les données et les modèles qui le guident.
IA, pouvoir et responsabilité
Nous ne devons pas nous contenter d’exiger que les machines agissent de manière morale, c’est-à-dire ce qu’on appelle « l’alignement » de l’IA sur les valeurs humaines. Nous devons avoir le courage d’imposer une condition supplémentaire, à savoir la possibilité de discuter du code éthique à appliquer et de le mettre en adéquation avec les critères de justice sociale que nous partageons. Sinon, ceux qui contrôlent l’IA imposeront leur propre conception de la morale, et celle-ci deviendra l’infrastructure invisible des systèmes. Une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est déterminée par une poignée de personnes.
Comme c’est le cas lors de chaque grand tournant technologique, l’IA tend également à renforcer avant tout le pouvoir de ceux qui disposent déjà de ressources économiques, de compétences et d’un accès aux données. Du point de vue du bien commun et de la destination universelle des biens, ce phénomène soulève de sérieuses préoccupations : de petits groupes très influents peuvent orienter l’information et la consommation, conditionner les processus démocratiques et influencer la dynamique économique à leur propre avantage. Cela va à l’encontre de la justice sociale et de la solidarité entre les peuples.
L’innovation technologique peut, d’une certaine manière, constituer une forme humaine de participation à l’acte divin de la création. Les développeurs assument donc une responsabilité éthique et spirituelle particulière, car chaque choix de conception exprime une certaine conception de l’homme. Tout comme le créateur d’une œuvre artistique ou littéraire doit réfléchir aux valeurs qu’elle exprime, ils sont eux aussi tenus de traiter avec le sérieux qui s’impose les valeurs qu’ils intègrent dans leurs projets : avec transparence, avec responsabilité envers les communautés concernées et avec attention, afin de s’assurer que ce qui en résulte est bel et bien un bien.
Ce que nous ne devons pas perdre
Le danger ne réside pas seulement dans l’utilisation abusive de certaines technologies, mais dans le fait que le paradigme technocratique qui nous entoure, et qui est encore renforcé par la révolution numérique et l’IA, fait passer pour juste et normale une vision inhumaine – une vision selon laquelle la plénitude de la vie consiste à posséder davantage, à réduire les faiblesses, d’exclure l’imprévu et de tout contrôler. Lorsque l’efficacité devient la norme, l’être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser et non comme une créature appelée à la relation et à la communauté.
En réalité, il est toujours erroné de réduire l’être humain à une seule dimension. En effet, ce n’est pas seulement le manque qui engendre le désordre. Ce qui croît sans mesure peut lui aussi devenir une forme de pauvreté. Dans un écosystème, l’équilibre est perturbé lorsqu’une seule espèce se propage au détriment des autres. Il en va de même chez l’être humain lorsqu’une seule capacité prétend être la référence absolue. Ainsi, lorsque l’intelligence est érigée en absolu, d’autres dimensions essentielles de la vie passent au second plan : les sentiments, la volonté, le dévouement et les relations.
Les promesses de salut technologiques et les limites humaines
Notre rapport à la vie semble aujourd’hui traverser une crise. Tout ce qui apparaît comme une « limitation » – incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité – est généralement considéré d’abord comme un défaut à corriger et non comme une circonstance grâce à laquelle l’être humain mûrit et s’ouvre aux relations. Or, nous devons garder à l’esprit que l’être humain ne s’épanouit pas malgré ses limites, mais souvent précisément grâce à elles… C’est précisément grâce à nos limites qu’il y a de la place pour la compassion, pour une préoccupation sincère envers les besoins des autres, pour une générosité qui surprend même au cœur des ténèbres et de l’échec, pour des expériences spirituelles et pour l’adoration de Dieu. … Même si la limitation est vécue comme une douleur intérieure, la sagesse humaine nous dit de ne pas l’éliminer ni la réprimer, mais de l’intégrer. Pour réprimer complètement cette douleur, il faudrait en fin de compte éteindre aussi l’amour et le désir.
Lorsque l’être humain est considéré comme un matériau qu’il faut perfectionner ou dépasser, il devient plus facile d’accepter que certaines personnes soient perçues comme moins utiles, moins dignes d’affection, moins dignes. Au nom du progrès, on peut envisager des « sacrifices nécessaires » et faire ainsi payer aux plus faibles le prix d’une prétendue optimisation de l’espèce… C’est une chose d’intégrer les technologies dans une vision humaine et axée sur les relations ; c’en est une tout autre de se laisser guider par un imaginaire qui dévalorise la finitude et promet un « salut » purement technique.
Lorsque la finitude est véritablement acceptée, elle n’appauvrit pas l’homme, mais l’ouvre à la reconnaissance du visage de Dieu et de son prochain. C’est précisément parce qu’il fait l’expérience de la finitude – la vulnérabilité, la douleur et l’échec – qu’il peut reconnaître comme inviolables sa propre dignité et celle de ses semblables.
C’est pourquoi l’humanité – magnifique et blessée – ne doit être ni remplacée ni dépassée. Elle peut accueillir les progrès techniques pour soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilités, mais seulement si, ce faisant, elle ne renie pas ce qui la rend humaine, à savoir la capacité à entrer en relation et à aimer.
Depuis des siècles, la tradition chrétienne affirme que l’homme n’est pas confiné aux limites de sa nature, mais appelé à se dépasser : non pas pour fuir la réalité ou pour mépriser les limites, mais pour s’accomplir dans l’amour. La foi connaît un « au-delà » qui vient de la grâce de Dieu. Cette transformation est l’œuvre du Saint-Esprit… Ce qui sauve l’homme, ce n’est pas une autonomie accrue, mais une relation qui libère, une communion qui transforme. Dans ce contexte, une technologie qui classe et optimise ce qui existe déjà peut, sans le vouloir, devenir un obstacle au changement et à la croissance. Pour un algorithme, une erreur est quelque chose qui doit être corrigée ; pour un être humain, elle peut être le début d’un changement profond. L’avenir d’un être humain n’est pas prévisible. Il est confié à sa liberté, élevée par la grâce inépuisable de Dieu.
À ce stade, je passe quelques paragraphes qui traitent des conséquences de cette réflexion sur les défis actuels : démocratie, liberté, éducation, travail, guerre et paix… En conclusion, le pape Léon aborde la question de l’amour – et la perspective du Christ.
Une question d’amour
L’IA rend-elle « la vie humaine sur cette terre véritablement plus “humaine” à tous égards ? Rend-elle la vie « plus digne de l’homme » ? » Si la réponse est « oui », alors nous pouvons y voir une bonne opportunité, qu’il convient d’exploiter de manière responsable sur la voie d’une reconstruction patiente et collective, à l’image de la renaissance de la ville de Jérusalem décrite dans le livre de Néhémie. Si, en revanche, le pouvoir grandit tandis que le cœur s’atrophie et que les liens se brisent, alors nous sommes confrontés à une nouvelle forme de Babel : une construction grandiose, mais inhumaine.
Nous interroger sur la manière dont nous interprétons et vivons ces deux types de progrès revient en fin de compte à interroger notre propre cœur. En effet, la manière dont nous comprenons et façonnons nos relations, notre travail et nos institutions révèle nos valeurs fondamentales et découle en fin de compte de ce qui nous tient le plus à cœur. C’est l’amour qui nous guide : ce que nous aimons véritablement, en tant qu’individus comme en tant que société, détermine notre vie et nos actions.
L’ère de l’IA ne fait pas exception à cette règle : la construction de Babel ou celle de Jérusalem commence en chacun de nous.
Le Christ
En Christ, nous comprenons que l’être humain est appelé à participer à l’œuvre de la création, plutôt que d’assister avec résignation aux évolutions technologiques qui restreignent notre liberté et notre responsabilité. La dignité que le Saint-Esprit confère à chacun de nous se manifeste également dans la capacité à mener une réflexion critique, à choisir librement, à aimer de manière désintéressée et à nouer des relations authentiques. Aucun système informatique, aussi sophistiqué soit-il, ne peut créer un cœur qui se donne, ni une conscience qui reconnaît le bien. Même si les machines sont d’une efficacité hors du commun, le centre de l’histoire reste un visage humain qui aspire à être regardé.
Ce visage humain est la plénitude vers laquelle l’histoire converge. C’est le mystère de la récapitulation, la certitude que le Père a décidé de tout ramener, au ciel comme sur terre, vers le Christ, vers lui, le Chef unique (cf. Ep 1, 10).
Dans ce dessein, rien de ce qui est véritablement humain ne sera perdu ; au contraire, tout sera purifié et réuni en Celui qui recueille chaque fragment de vie, chaque larme et chaque véritable accomplissement humain, afin de les préserver du néant et de les remettre, rachetés, au Père.
Si cela a éveillé ta curiosité, que tu as une soirée devant toi et un verre de vin rouge, tu peux lire l’encyclique dans son intégralité ici, sur le site web du Vatican : Magnificas Humanitas (63 pages).
Cet article a été publié pour la première fois sur pixelpastor.
Image de couverture par pexels





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