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Exposé donné par Claude Baecher (Dr théol., CEFOR Bienenberg) lors de la ConférenceChristNet 2010 « Gouverner par la peur ou par l’espérance ? ».

 

0. Une apocalypse sans Dieu ?

Rendus anxieux par les événements du 11 septembre 2001 et le krach boursier de ces dernières années, nous baignons dans une atmosphère de peur. Cette croyance en une sorte d’apocalypse sans Dieu, qui oriente fortement les occidentaux vers un repli sur eux-mêmes, les pousse à la recherche presque panique de leur propre sécurité. Cette illusion peut temporairement donner l’impression que nous avons empêché le mal de s’introduire, mais à moyen terme, elle est contre productive par rapport au projet de Dieu. C’est ce que nous tâcherons d’illustrer dans les lignes qui suivent.

Les peurs ont en nous et dans nos sociétés des racines profondes, complexes et anciennes. Ces peurs sont liées à la recherche légitime de la sécurité. La réflexion relative aux influences de la peur et de l’espérance sur les comportements est un sujet très important. Ce thème est souvent abordé dans la Bible, et néanmoins très peu analysé sur le plan du comportement social dans les cercles chrétiens. Je tâcherai d’en livrer ici les éléments bibliques capitaux.

Les pathologies liées aux peurs et aux espérances sont traitées de manière complémentaire par les thérapeutes et les psychiatres, que je salue au passage, mais également par les personnes qui gèrent les rapports économiques et sociaux dans le monde moderne, sans oublier les nombreux travailleurs sociaux, que je salue également.

Je choisis dans la grande perspective biblique de retenir trois moments théologiques capitaux de la révélation biblique pour montrer à la fois la cohérence de la pensée biblique et pour montrer les axes forts qui s’en dégagent :

1. Eden : la toute vieille histoire de l’émergence de la peur

Avant la révolte humaine contre le plan divin, nous pouvions jouir de tous les biens de la création, en toute sécurité, et avoir de bons rapports entre humains, à l’image de ce qui se passe en Dieu lui-même. Nous sommes fondamentalement faits pour la communion sous le regard du Dieu bienveillant1.

Pour la première fois, des êtres humains rencontrent la peur, peur qui consiste à se cacher et à devenir des étrangers les uns par rapport aux autres et par rapport au créateur. L’origine de ces peurs réside dans le fait que des créatures voulurent être « comme dieu » (Gen. 3:5). Même si la différence entre être « à l’image de Dieu », ce qui traduit notre identité initiale, et « comme Dieu », ne nous semble à priori pas grande, ce qui les différencie, c’est, dans le deuxième cas, l’opposition à Dieu, la prétention à être « comme Dieu », autonomes. Depuis lors, nous inclinons toujours à devenir « comme dieu », pensant ne pas devoir rendre compte ni à Dieu ni à autrui, et imaginant que nous sommes auto-générés. L’anxiété est née de la mise en doute de la providence divine.

La révolte par rapport au plan originel a ouvert la porte à la culture de la peur et de l’insécurité relationnelle : « L’homme et la femme se cachèrent devant le Seigneur Dieu… J’ai pris peur car j’étais nu, et je me suis caché » (Genèse 3:10 et 11).

C’est lors de cet énorme changement que des humains connurent pour la première fois, selon le récit biblique, ce sentiment qu’est la peur, l’insécurité, le trouble relationnel et qu’ils usèrent de dissimulation2. Nous vivons depuis lors avec la vérité pas facile à gérer du tout que nous ne pouvons pas accomplir nos aspirations à la divinité, mais au contraire que nous sommes des êtres finis, voués à la mort.

Vouloir s’en sortir tout seul est un réflexe acquis dont on ne se débarrasse pas facilement. L’homme moderne vivant dans l’ère post-chrétienne, lui aussi, poursuit cette fuite en avant. Ainsi, nous vivons dans un climat de peur et d’anxiété, car l’homme est devenu un loup pour l’homme, un prédateur. Ce sentiment est d’autant plus fort qu’il a été attisé par des événements traumatisants qui ont rendu cet homme moderne victime du regard de convoitise des autres sur son corps et sur ses biens.

La culture de la peur, en fait, nous mène par le bout du nez plus fortement que nous ne le pensons. C’est la peur de manquer qui fait courir les gens, la « maladie de la réserve » comme l’appelait Isabelle Rivière. Le monde court sans qu’il se pose fondamentalement la question de savoir après quoi il court et qui le rendrait collectivement heureux.

C’est à partir de ce changement de statut que les humains ont tendance à placer leur sécurité dans la dissimulation, l’autonomie, les murs, les protections et les armes pour défendre les biens particuliers. La crise économique récente souligne que les pauvres qui ne sont pas responsables de cette crise, en sont les principales victimes. Des millions de personnes sont tombées dans la pauvreté à cause d’elle, sans compter les réductions de budgets sociaux à venir.

S’interroger sur le thème de la sécurité dans la Bible, c’est au fond s’intéresser à ce qui fonde la vraie sécurité et à ce qui nous anime, nous motive et souvent, nous détermine. « La culture de la peur, souligne Scott Bader-Saye, promeut l’idée que l’accumulation des richesses est la réponse raisonnable dans des temps troublés – ou de bouleversements »3.

L’aspiration à devenir invulnérable semble constante, mais elle a plus ou moins d’impact selon les législations en vigueur… Construire des murs est à la mode de nos jours, des murs pour pallier le sentiment d’insécurité, un peu partout dans le monde, et pour nous mettre à l’abri du prochain et de ses possibles sombres desseins. On est aux antipodes du projet d’Eglise qui, en cassant les murs de séparation, cherchait la réconciliation entre les races, les langues, les sexes, les statuts sociaux. Et plus les murs sont élevés, moins le regard sur l’autre est objectif. Moins on le connaît, plus on le diabolise et plus on a l’illusion d’être en sécurité. La Bible déjà révèle que l’escalade de l’insécurité et des mesures sécuritaires (coffres, paradis fiscaux, murs, miradors, niches, réserves démesurées) mène à l’isolement, et non à la réconciliation ou a une vie plus fraternelle. Nous le verrons avec le message des prophètes.

De diverses façons, Dieu intervient, dans sa providence, pour limiter le mal et empêcher l’autodestruction. C’est ce que nous appelons la providence divine. Dieu pourvoit de la sorte en permettant que des autorités humaines promulguent des lois allant dans le sens de pratiques plus solidaires. Dans nos pays, inspirés par la Bible plus que nous le croyons généralement, elles ont pour rôle de limiter le pouvoir de prédation d’une personne sur une autre, de protéger la dignité de tous, de tendre vers l’équité et spécialement de protéger les faibles contre l’exploitation abusive.

Dans un monde où le mal est entré, il est important qu’il y ait des autorités qui réglementent cette équité, contre les exactions des puissants, les privilèges des seconds et la corruption des troisièmes, en somme contre les prédateurs. Devant Dieu, chaque être humain doit être traité avec équité devant le travail fourni, indépendamment de sa naissance. Nous en sommes loin. Nous constatons depuis longtemps que le marché ne produit pas automatiquement la justice. Il survalorise celui qui a beaucoup. A nous, l’Eglise de partout, de faire entendre le « cri du pauvre » et d’interpeller l’Etat dans le sens de plus de justice. Et ici aussi, il est bon de rappeler qu’il peut arriver que dans un pays, le juste puisse momentanément souffrir dans des temps « où le méchant prospère ».

2. Richesses et sécurités

Exode : dans le désert

Dieu est intervenu de façon spectaculaire pour libérer un peuple soumis à l’esclavage d’un tyran en Egypte. Il l’a fait miraculeusement, comme en proclamant une nouvelle création, en les éloignant extérieurement de l’esclavage des tyrans. Il faudra pourtant bien plus de temps pour les libérer des réflexes tyranniques cachés en eux-mêmes. C’est tout un apprentissage laborieux. Dieu a voulu et veut toujours avoir un peuple, sorte de « maison témoin » où il fait bon vivre, à la fois à cause d’une nouvelle mentalité et d’une nouvelle praxis, parmi les nations du monde.

Une fois bénéficiaires d’une terre nouvelle qu’ils n’ont pas achetée (Canaan), et qui fondamentalement appartient à Dieu, les Israélites voient resurgir la tentation originelle: s’éloigner d’une économie de communion pour retrouver une économie d’exploitation des faibles.

En guise d’illustration, je commenterai des passages choisis qui ont un rapport direct avec la peur et la confiance, au fond, avec la sécurité : l’un tiré du traité d’alliance (la loi), et l’autre des prophètes qui tentent de ramener à l’alliance le peuple égaré par de fausses sécurités. Les deux sont des avertissements en rapport avec les démarches « politiques » :

Moïse : la sécurité dépend de la justice

Deutéronome 8:2 et 10:11-20 [(L’éducation d’Israël au désert)4.

Après une mention concernant la manne donnée, les vêtements qui ne s’usaient pas et les pieds qui n’enflaient pas pendant ces quarante ans, Moïse parle de la nécessité d’obéir aux commandements économiques et sociaux notamment. Après l’entrée promise dans un pays très généreux, où le peuple ne manquera vraiment de rien, avant de poursuivre : v. 10 « Ainsi, tu jouiras de ces biens, tu mangeras à satiété, et tu béniras l’Éternel ton Dieu pour le bon pays qu’il t’aura donné ».

Moïse avertit ensuite du piège récurrent de l’autosuffisance, qui n’est qu’une arrogance aux racines très païennes et, au fond, génératrice d’insécurité.

V. 11 : « Garde-toi d’oublier l’Éternel, ton Dieu … 12 Si tu manges à satiété, si tu te construis de belles maisons et que tu y habites, 13 si ton gros et ton petit bétail se multiplient, si ton argent et ton or s’accumulent, si tous tes biens s’accroissent, 14 prends garde de ne pas céder à l’orgueil et d’oublier l’Éternel ton Dieu, qui t’a fait sortir d’Égypte, du pays où tu étais esclave…  17 Prends donc garde de ne pas te dire : « C’est par mes propres forces et ma puissance que j’ai acquis toutes ces richesses. » 18 Souviens-toi au contraire que c’est l’Éternel ton Dieu qui te donne la force de parvenir à la prospérité.

19 Mais si vous en venez à oublier l’Éternel votre Dieu… je vous avertis aujourd’hui que vous périrez totalement. 20 Vous périrez comme les nations que l’Éternel votre Dieu va faire périr devant vous, parce que vous ne lui aurez pas obéi ».

L’oubli fait qu’il n’y a plus personne à remercier que soi-même et ses propres calculs qui ont entraîné la prospérité. A court terme, l’être humain n’est alors plus redevable qu’à lui-même et à ses calculs de rentabilité maximale. Il se sert alors du prochain (plutôt que de le servir) et très vite il se trouve à la place du mini pharaon totalitaire dont il avait réchappé.

L’appel solennel de Moïse illustre très clairement par quels mécanismes l’abondance peut mener à la ruine, c’est-à-dire, à moyen terme déjà, aux antipodes de ce qui est recherché, à savoir la sécurité. « Si vous oubliez l’Eternel… vous périrez totalement » (v. 19). Cela ne signifie pas que Dieu, de manière surnaturelle, va faire tomber le feu du ciel en cas d’oubli du culte et du droit qui lui est attaché, comme ce fut le cas pour Sodome, mais plutôt quele processus de pourrissement économique sera à l’œuvre et aboutira à la ruine de toute la nation et du plan initial de Dieu par le moyen de cette génération-là.

La sécurité dépend de la justice pratiquée.

Tous les régimes économiques portent potentiellement cette propension à réduire le prochain à l’esclavage ; c’est également le cas du libéralisme économique actuel, si nous n’y veillons pas. Ce libéralisme a besoin d’une conscience. Le drame est que la sécurité a été mal interprétée par ceux qui avaient reçu les beaux dons de Dieu, simplement à cause de leurs schémas mentaux liés à la peur de perdre et de s’assurer leur sécurité.

Le peuple de Dieu ne devrait pas en arriver à dire : «  C’est par mes propres forces et ma puissance que j’ai acquis toute cette richesse » (v. 17). Cette affirmation rejoint tout à fait la prétention à être « comme dieu », autosuffisant. Elle est bien une prétention moderne. Pour ces « petits dieux » à qui tout est dû, la loi est faite pour être contournée…

Le remède préconisé est la gratitude envers Dieu, source de ma prospérité, et l’application d’une politique périodiquement redistributive (comprenant, de manière cumulée, les règles du Jubilé, les lois sabbatiques, les dîmes, les offrandes volontaires, l’accueil de l’immigrant, etc.).

Jérémie : des citernes fendues

Les prophètes vont dire et redire la même chose (Jérémie 2:1-13).

C’est une politique économique qui est en jeu dans l’attitude du territoire de Juda. Celui-ci, après avoir reçu le don du pays, est allé adorer le dieu Baal (dieu de la fécondité des puissants).

Ecoutez la complainte de Jérémie :

11 « Existe-t-il un peuple | qui ait changé de dieux ?
Et pourtant ces dieux-là | ne sont pas de vrais dieux !
Pourtant, mon peuple | a échangé celui qui fait sa gloire
contre ce qui ne sert à rien !
(…)
13 Car mon peuple a commis un double mal :
il m’a abandonné, | moi, la source d’eaux vives,
et il s’est creusé des citernes, | des citernes fendues
et qui ne retiennent pas l’eau ».

Des réserves qui ne retiennent rien du tout, c’est fondamentalement un calcul de la peur.

Le bénéfice, les biens n’ont pas été auto-générés, c’est essentiellement à cause de la providence divine et en vue d’une gestion plus fraternelle, qu’ils sont accordés. Même la réserve qu’a faite Joseph avant la sécheresse était faite pour une utilisation collective.

Esaïe : le shalom durable

La Bible dénonce les fausses sécurités arrogantes (Esaïe 32:1-20) et ceux qui s’y emploient seront jugés tôt ou tard. D’après Esaïe, la vraie sécurité, la vraie paix (shalom), l’authentique tranquillité sont également les effets de la justice et du droit, le bon traitement des ouvriers et des champs. Sans cela, les tours protectrices serviront de refuge aux animaux sauvages. Le lien entre infertilité du sol et irresponsabilité dans le domaine social est souligné.

Mais Esaïe fait un ajout que le Nouveau Testament aussi soulignera : le nouvel ordre des choses se fera par l’action de… l’Esprit. Lui introduira durablement la fertilité, sur la base de la justice et du droit ! Il y a alors assez pour tous (v. 16). La justice donne naissance à une sécurité durable (v. 17).

15 … « jusqu’à ce que, d’en haut, l’Esprit soit répandu sur nous.
Alors le désert deviendra un verger,
tandis que le verger aura la valeur d’une forêt.
16 Le droit habitera dans le désert
et dans le verger s’établira la justice.
17 Le fruit de la justice sera la paix :
la justice produira le calme et la sécurité pour toujours ».

Là où se trouve cet Esprit à l’œuvre, il n’y a pas besoin de lieux sécurisés comme les villes fortifiées et les forêts. Cela ne change rien à la situation de sécurité en général. Nul n’est coupé de l’accès à l’eau, les animaux nécessaires à la production agricole (le boeuf et l’âne) ne risquent pas d’être volés (v. 20). Les gens seront heureux.

18 « Mon peuple s’établira dans un domaine paisible,
dans des demeures sûres, tranquilles lieux de repos
19 – mais la forêt s’écroulera sous la grêle
et la ville tombera très bas ».

Jérémie : fausses sécurités religieuses

Mais Jérémie, pour en revenir à lui, ajoute une autre fausse espérance, c’est la confiance quasi magique dans la protection de Dieu. L’illusion que, tant qu’on a le temple (de Jérusalem), Dieu nous devait sa protection et garantirait notre invulnérabilité.

Jérémie 7 ajoute la fausse sécurité magique simplement parce qu’on serait plus proche du vrai culte :

Le prophète Jérémie, au chapitre 7, dénonce une autre fausse sécurité, et notamment la confiance dans « le temple ». Il s’agissait d’une conviction quasi magique qui donne le sentiment d’invulnérabilité. La critique du prophète Jérémie est déclenchée par l’injustice sociale et l’idolâtrie : « les immigrés, les veuves et les orphelins sont opprimés ; on met à mort des innocents dans le temple, on se prosterne devant des divinités étrangères » (v. 5s). Lorsque le Temple se transforme en « caverne de voleurs » (v. 11, cf. Mt 21:3), Dieu n’est plus magiquement protecteur. Et Jérémie précise : ce ne sont pas les formules liturgiques de confiances « c’est ici le temple de l’Eternel, le temple de l’Eternel, le temple de l’Eternel »(v. 4) qui changeront la donne, ou alors l’affirmation « nous sommes sauvés » (v. 10) qui y changeront quoi que ce soit. Tout cela est illusion, car il n’y a pas de conduite sociale qui respecte le prochain.

Nous sommes avertis par rapport à la fausse sécurité, à la fausse espérance fondée sur l’illusion d’être proches de Dieu tout en méprisant ses exigences dans le domaine social. Et de conclure : « … Tous, petits et grands, sont âpres au gain ; tous prophètes et prêtres ont une conduite fausse. Il ont bien vite fait de remédier au désastre de mon peuple en disant ‘Tout va bien, tout va bien’ (shalom, shalom !) et en réalité rien ne va, il n’y pas de shalom » (Jérémie 6:12 ss. et 8:10 ss.).

Même chose dans le Nouveau

Le Nouveau Testament continue dans la même ligne, dénonçant les illusions et mettant l’accent sur la justice qui restaure et sur l’économie fraternelle.

Jésus utilise l’image du fou qui bâtit sa maison. Il construit sa sécurité, mais « sur le sable » d’une foi en Jésus qui n’est pas mise en pratique (Mt 7). La sécurité telle que voulue dans le projet divin repose sur la mise en pratique de l’enseignement de Jésus, et non sur nos calculs motivés par la peur..

–         Le jeune homme riche, c’est quoi son problème ? (Matthieu 19). Chez lui, la balance entre aimer Dieu et sa sécurité calculée penchait en définitive vers ses sécurités trompeuses liées à ses nombreux biens. Il faisait pourtant profession d’aimer Dieu et le prochain. Sans doute n’a-t-il pas tiré les conséquences de ses paroles lorsqu’il disait « et le prochain comme soi-même »… Jésus lui tend la perche :

« Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as, donne le aux pauvres et suis-moi ». « Il le quitta tout triste car il était riche » (Mt 19:22). Son problème était son attachement à sa richesse comme sécurité, préféré à la vie fraternelle avec Jésus. Et Dieu sait ce qui lui est arrivé, avec ses grands biens, quarante ans plus tard, lorsque vinrent les terribles années 67 à 70 et la destruction de Jérusalem par les zélotes ou les troupes romaines.

–       Le mauvais riche. Et que penser du « mauvais riche », qui mettait sa sécurité dans la spéculation sur ses greniers ? (Lc 12:16-20). On dit de lui qu’il est le « riche insensé », mais pas si insensé que cela quant à ses intérêts personnels présents. Il raisonne logiquement. Il s’agrandit, il investit. Mais à l’échelle du temps, se trouve aussi la mort et la succession des générations. Et retentit la question : « Et ce que tu as amassé, qui l’aura ? » …L’Evangile souligne que l’alternative pour lui aurait été : « au lieu de s’enrichir en vue de Dieu », (cf. v. 20 et 21). S’enrichir en vue de Dieu…

La conclusion de Jésus par rapport à la peur et à l’espérance est celle-ci : « Vendez vos biens, et donnez-les en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, où ni voleur n’approche ni mite ne détruit » (Lc 12:33).

La question qui nous est posée est la suivante : Est-ce que les « politiques » peuvent entendre un tel discours ? Je le pense. La leçon à tirer est qu’il faut considérer l’économie et la sécurité sur le long terme.

Mais pour investir dans le bon sens, il faut une certaine mentalité, une certaine foi, c’est-à-dire une certaine confiance dans l’œuvre de Dieu et de son Esprit, sinon c’est chacun pour soi, le « sauf qui peut » des murs pour dissimuler, des armes pour se protéger (parfois se protéger les tyrans) et des niches fiscales (afin de mettre à l’abri pour soi et contre les autres).

Dieu pourtant ne s’impose pas et n’impose pas ses solutions, il propose. Mais il peut arriver qu’à force de ne pas être entendu ou pas retenu, ce soit « trop tard », alors, comme le dit l’Evangile, « les pierres le long du chemin (des ruines) crient » (Lc 19:40, voir 44).

Le salaire des ouvriers peut, de nos jours également, être « retenu » de multiple façon (Jc 5:3). On pense par exemple à des actions qui tournent complètement le dos aux pauvres, à commencer par l’exploitation d’ouvriers de tel ou tel peuple. De nos jours, ces démarches peuvent se faire en quelques transactions informatisées, en quelques clics, sans même voir combien ces clics peuvent être criminels, parce que faits pour chercher purement son propre intérêt.  Oui, il faut moraliser l’économie et il faut une âme pour l’économie. L’affairisme insensible aux réalités sociales de la production, de la consommation, de la souffrance des exclus est dénoncé, également dans le Nouveau Testament.

Il est évident, aujourd’hui comme en tous temps, que les plus pauvres ont besoin d’une économie qui aménage une suspension provisoire d’intérêts, si l’on veut que le cycle infernal du toujours plus riche et du toujours plus pauvre ne se poursuive et ne s’amplifie pas.

Il est nécessaire de repenser lucidement, pour en saisir les implications sur les humains d’ici et d’ailleurs, différentes actions liées à des peurs de perdre et à des espérances illusoires ; par exemple repenser dans cette perspective les spéculations actuelles5, les conséquences du machinisme au détriment de la main d’œuvre humaine6, les masses financières considérables qui migrent vers les nouveaux paradis fiscaux liés au secret bancaire, ici ou ailleurs7.

3. Une nouvelle mentalité, une nouvelle action

Ces thérapies sont en fait de deux ordres : l’ordre intérieur, touchant la mentalité, et l’autre touchant plutôt ses actions. Pour en revenir à ce que nous avons dit au début : L’acceptation de son propre statut de créature, avec le rapport au créateur qu’il implique ainsi que la considération envers les semblables et la reconnaissance de l’univers créé, est la solution pour jouir d’une vraie sécurité.

Le premier remède est alors la gratitude, qui exprime le mieux ce rapport de créature. Le second, qui au fond, exprime l’autre face du rapport de gratitude, c’est la pratique d’une économie fraternelle (aussi dans sa dimension citoyenne, par les impôts par exemple). Beaucoup se passe dans l’attitude de créature (la prière juste) : c’est de cette façon que nos inquiétudes et nos soucis légitimes trouvent leur juste place et que les peurs illégitimes s’estompent (Mathieu 6:24-34,  Phil 4:4-7 et 1 Pi. 5:6-7).

Et comme nous l’avons vu avec le texte d’Esaïe (32:15), pour chasser les peurs pathologiques, il faut une nouvelle mentalité, un nouvel « Esprit », œuvre de Dieu. Il n’est pas étonnant que la Pentecôte fonde l’émergence de la communion fraternelle. Les choses ne se font alors pas « parce que c’est la loi », mais parce qu’on aime ce qui est juste (la justice qui restaure le prochain).

Enfin, après avoir parlé de la reconnaissance, de la pratique de l’économie fraternelle, de la dépendance à l’Esprit, il nous faut dire quelque chose sur l’espérance promise. C’est cela, la politique de la confiance dont nous avons besoin. Elle est sûre de l’aboutissement, c’est pourquoi elle est animée d’une espérance promise. Il s’agit dès lors de renforcer cette confiance : la foi née de la révélation biblique est alors « la ferme assurance des choses qu’on espère » (Héb. 11:1), tellement forte qu’en attendant, elle détermine notre vie et sa mentalité.

Cette foi agissante en nous, nous pousse, en plus de la prière pour les autorités dans le sens exposé (il faut savoir pour QUOI on prie), à l’action dans trois autres domaines :

1.      la non-coopération : ne pas collaborer ou coopérer à des actions qui sont animées manifestement par d’autres mentalités ou logiques, lorsque nous les découvrons. Il y a avant tout une mentalité dont il faut « sortir », celle de « Babylone », de l’Egypte ou de Rome, ou de tout autre libertarisme économique qui ne dit pas son nom8.

2.      la vie fraternelle : vivre une vie fraternelle plus libre des peurs injustifiées et des espérances trompeuses. C’est le travail d’une saine spiritualité, d’un saint enseignement, que de situer correctement nos peurs et nos espérances. Comme le changement des grandes choses n’est pour l’instant pas à notre portée, commençons/continuons à travailler aux petites choses. Que l’Eglise soit l’Eglise!9

3.      la dimension prophétique : appeler au changement (dimension prophétique), sans céder aux illusions du tout ou rien. Pour changer les choses, nous n’avons pas besoin de pouvoir. Ce fut la conviction des premiers chrétiens et cela reste d’actualité. Ces toutes petites choses, nous pouvons déjà les pratiquer « chez nous », en vivant le travail, l’amitié et le don dans l’Eglise. On sous-estime très souvent le poids des minorités actives, qui font la démonstration d’attitudes pertinentes et innovantes. Que votre lumière brille aux yeux des hommes ! Il s’agit de promouvoir la justice économique et sociale sur le plan mondial, car c’est sur ce plan que, d’une part, Dieu nous a créé à son image et que, d’autre part, tout s’interpénètre dans la mondialisation.

Dans ces engagements, nous découvrirons alors, avec émerveillement, que nous ne sommes pas les seuls à penser et à agir comme cela. L’amitié produit de la communion. C’est le produit d’une logique de solidarité au lieu d’une logique de la rentabilité à court terme.

4. Comment continuer ?

L’Eglise, par son enseignement, sa mentalité et sa pratique, ne doit pas être le reflet de sociétés malades. Dans la Bible et pour nous, fondamentalement, la justice est un don de Dieu et il n’y pas de sécurité sans justice relationnelle. Dieu s’est engagé à pourvoir. A chaque jour suffit son travail.

L’espérance biblique est basée sur l’œuvre libératrice du Christ, et la venue promise d’un monde habité par la justice. L’Evangéliste Luc rappellera de la part de Jésus : « Qui veut, en effet, sauver sa vie, la perdra, mais qui perdra sa vie, à cause de moi, celui-là la sauvera. Que sert-il donc à l’homme de gagner le monde entier, s’il se perd ou se ruine lui-même ? » (Lc 9:24-25).

Les sociétés d’hier comme celles d’aujourd’hui sont tentées d’oublier la justice pour se vautrer dans l’abondance. L’Ecriture Sainte nous rappelle sans cesse l’exigence d’équité à l’échelle planétaire et est comme un aiguillon pour les politiques partisanes. S’il est légitime de tirer les bénéfices de ses efforts, il est tout aussi juste que les bénéfices servent à la communion sans encourager le vice. Si nous sommes faits pour la jouissance des choses, nous sommes également faits pour la communion.

Nous qui sommes citoyens d’un pays que nous aimons, nous continuerons, comme nos pères et mères, à exercer notre influence en intégrant le mieux possible les questions relatives à la justice redistributive. De cette manière seulement serons-nous « sel de la terre », c’est-à-dire agent d’anti-pourrissement. Et il semble qu’il y ait urgence pour le bien de tous, également de notre peuple.

L’économie actuelle a besoin d’une conscience et d’un remède anxiolytique. Si elles dérapent, l’économie et nos législations peuvent devenir foncièrement païennes. Notre critique ne doit pourtant pas être synonyme d’un rejet en bloc. De belles choses se font ici ou là, et c’est point par point qu’il s’agit d’examiner les choses.

Le Dieu de la Bible, notre Père, nous appelle à localiser les peurs fondamentalement païennes (les nôtres aussi) et à les transformer en confiance. A la base de la sécurité se trouve cette attitude. Notre mission consiste aussi à dévoiler les mécanismes de la peur, pour dévoiler « les faux dieux » qui régissent parfois les mentalités.

Pour que, dans la société, les murs tombent, il faut que les murs intérieurs de nos peurs tombent d’abord. C’est pour beaucoup d’entre nous l’heure des petits pas dans la bonne direction.

Une bibliographie biographique

Ce qui m’a interpellé sur le sujet dans mon parcours personnel:

Dans ma jeunesse, des gens qui étaient à la fois généreux, laborieux et contents de l’état dans lequel ils se trouvaient.

–         L’Evangile du royaume de Jésus-Christ.

–         Le livre de John Yoder, Jésus et le politique (PBU, Lausanne, 1984), son chapitre 3 sur « Les implications du Jubilé ».

–         En 1987 le vieux livre (épuisé, de 1933) d’Isabelle Rivière, Sur le devoir d’imprévoyance, et généralement le livre de Tolstoï, « Ma religion ».

–         Plus récemment le livre de Frédéric de Coninck, La justice et l’abondance (La Clairière, Québec, Canada, 1997).

–         Un travail qui a abouti à la rédaction d’un livret : Claude Baecher, Grâce et économie, plaidoyer pour une attitude généreuse (Editions Mennonites, Montbéliard, Dossier de CHRIST SEUL N°1/2006).

–         Plus récemment encore, lors d’une rencontre en Irlande du Nord, une conférence du théologien Alejandro Zorzin, « Vulnérabilité et sécurité », dans les Cahiers de la Réconciliation, Mouvement International pour la Réconciliation, septembre 2007, N°3-2007, Paris, pp. 28 à 41, l’étude se trouve en anglais (pages de droite) et en français (pages de gauche).

–         Et le livre remarquable suivant, tout récent : Scott Bader-Saye, Following Jesus in a Culture of fear, The Christian Practice of everyday Life Series, BrazosPress, Grand Rapids, Michigan, 2007 (ISBN 10: 1-587 43-192-0 pbk).

 


1. Le sociologue Max Weber avait déjà noté que l’apparition du monothéisme et de la foi en un Dieu unique créateur provoque, par rapport au polythéisme et à la magie, « un recul caractéristique du rationalisme originel, pratique et calculateur» cité par Frédéric de Coninck, La justice et l’abondance Dire et vivre sa foi dans la société d’aujourd’hui, La Clairière, Québec, 1997, dans le chapitre « Une économie marquée par l’espérance », p. 73. Car croire en Dieu, c’est rendre compte à quelqu’un de la gestion de son être et de ses capacités.

2. Voir Scott Bader-Saye, p. 159.

3. Scott Bader-Saye, Following Jesus in a Culture of fear, p. 135;

4. « N’oublie jamais tout le chemin que l’Eternel ton Dieu t’a fait parcourir pendant ces quarante ans dans le désert afin de te faire connaître la pauvreté pour t’éprouver. Il a agi ainsi pour découvrir tes véritables dispositions intérieures et savoir si tu allais, ou non, obéir à ses commandements…

Garde-toi d’oublier l’Eternel, ton Dieu, et de négliger d’obéir à ses commandements, à ses ordonnances et à ses lois que je te donne aujourd’hui. Si tu manges à satiété, si tu te construis de belles maisons et que tu y habites, si ton gros et ton petit bétail se multiplient, si ton argent et ton or s’accumulent, si tous tes biens s’accroissent, prends garde de ne pas céder à l’orgueil et d’oublier l’Eternel ton Dieu, qui t’a fait sortir d’Egypte, du pays où tu étais esclave, qui t’a conduit à travers ce vaste et terrible désert peuplé de serpents venimeux et de scorpions, dans des lieux arides et sans eau où il a fait jaillir pour toi de l’eau du rocher le plus dur. Dans ce désert, il t’a encore nourri en te donnant une manne que tes ancêtres ne connaissaient pas. Il a fait tout cela afin de te faire connaître la pauvreté et de te mettre à l’épreuve, pour ensuite te faire du bien. Prends donc garde de ne pas te dire : ‘C’est par mes propres forces et ma puissance que j’ai acquis toutes ces richesses.’ Souviens-toi au contraire que c’est l’Eternel ton Dieu qui te donne la force de parvenir à la prospérité et qu’il le fait aujourd’hui pour tenir envers toi les engagements qu’il a pris par serment en concluant alliance avec tes ancêtres. Mais si vous en venez à oublier l’Eternel votre Dieu, et à rendre un culte à d’autres dieux, à les servir et à vous prosterner devant eux, je vous avertis aujourd’hui que vous périrez totalement. Vous périrez comme les nations que l’Eternel votre Dieu va faire périr devant vous, parce que vous ne lui aurez pas obéi. » (Semeur 2000)

5. Spéculations sur les matières premières, sur le cours des monnaies, les fusions des sociétés, le marché immobilier… Affairisme international qui coupe tout lien avec les peuples, qui rappelle ce qui est récurrent dans les empires (Apocalypse 18:11-15) et annonçant la chute du commerce international de l’époque. Dénonciation virulente de leurs excès au profit des nantis et au détriment des pauvres. L’apôtre Jacques a eu la même virulence (Jacques 4:13-16).

6. Le machinisme fait que la main d’œuvre disparaît au détriment du travail des personnes les moins qualifiées. Il est important de réfléchir au partage du revenu, du travail et de la reconnaissance sociale, si nous ne voulons pas aggraver l’exclusion. Il est également nécessaire de travailler à la requalification.

7. Pour les « nouvelles alternatives » (octobre 2010), je nomme par exemple pour l’UBS et bien d’autres banques, par exemple,  Singapour et Hong Kong (cf. Le Figaro du 8 octobre 2010 qui cite le New York Times).

8. Ici il serait bon de réfléchir à nos fonds de placements et aux manières qu’ils ont de « faire des petits », c’est-à-dire sur la base de quels calculs d’investissements (des économies plus ou moins fraternelles, cela existe). Cela aussi doit intéresser les chrétiens du pays.

9. On nous demande de poser des signes forts, pas de changer le monde, ce qui cacherait parfois des velléités de puissance plutôt que de l’amour. Il faut « instiller dans le monde une logique différente » (Fred de Coninck, La justice et l’abondance, p. 76).

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Introduction

 

« Voulez-vous de telles femmes ? NON au droit de vote féminin. »

Ces deux affiches électorales traitent du droit de vote des femmes. L’une exprime la peur : peur, que « nos » femmes ne soient plus comme nous (les hommes) voulons qu’elles soient.

 

« Bâlois, soyons chevaleresques. Votons OUI en faveur de nos femmes. »

L’autre, elle, véhicule l’idée que la peur est surmontée et que l’on accorde aux femmes ce qui leur revient de droit, sans crainte de perdre quelque chose ou de devoir céder une partie du pouvoir. En effet, bien souvent, c’est le pouvoir qui est en jeu.

0. Aperçu

Depuis près de 10 ans, ChristNet s’engage pour que l’amour du prochain soit manifesté au niveau politique et dans la société. L’amour du prochain est le commandement primordial du Nouveau Testament. L’engagement en faveur des plus faibles, pour qui Dieu se préoccupe particulièrement, traverse comme un fil rouge l’Ancien et le Nouveau Testament. Chez ChristNet, nous approfondissons nos réflexions et tentons de les mettre en pratique, d’où notre slogan : «L’amour du prochain : réfléchir, s’engager.»

Par le passé, ChristNet a beaucoup débattu des thèmes de la miséricorde, du contentement et de la générosité. Il en est ressorti que la peur pour notre bien-être et la peur face au prochain nous émèchent de nous tourner vers ce dernier avec compassion et humilité.

L’objectif de cette journée est de déceler nos peurs et de renforcer notre confiance en Dieu. C’est ainsi que nous serons capables d’agir avec un cœur plein d’espérance et de mettre en pratique une politique d’amour du prochain. La partie consacrée à l’espérance fait l’objet d’une étude approfondie l’après-midi.

1. Résultats des recherches sociologiques

Depuis les années 70, l’institut Demoscope effectue chaque année des recherches, en se fondant sur un échantillon de 6000 entretiens, sur le climat psychologique de la Suisse (CPS). Pour sa part, l’entreprise de recherches sociologiques appliquées GfS (Gesellschaft für praktische Sozialforschung) examine les craintes et les soucis de la population suisse à l’aide de son baromètre des craintes, ou du baromètre des soucis resp., auprès de plus de 1000 personnes. Avec les années, on dénote une fluctuation du sentiment de peur et de ses composantes concrètes. Cependant, d’une manière générale, force est de constater que, depuis les années 80, l’anxiété au sein la population a tendance à s’accroître. Cette anxiété ne nous accable pas tous les jours, et d’ailleurs, la plupart du temps, nous n’en sommes même pas conscients. Néanmoins, elle influence insidieusement nos perceptions et notre comportement.

Climat psychologique de la Suisse (CPS)

Concernant l’étude relative au Climat psychologique de la Suisse, Demoscope écrivait, en 2005 déjà : «Après une évolution constante sur près de 30 ans vers des valeurs progressistes et tournées sur l’extérieur, un revirement s’est dessiné en 2001. … Depuis quatre ans, on constate une nette inversion de la tendance. … Un matérialisme sans concession et une propension croissante à la recherche du succès témoignent de la concurrence toujours plus âpre qui existe dans notre pays.» «Les nouvelles tendances sont de type beaucoup plus conservateur… Un besoin nouveau est apparu, qui consiste en une quête d’enracinement : la « nouvelle suissitude » …»

Cette tendance s’est poursuivie jusqu’à ce jour, puisqu’en 2010, Demoscope écrivait à propos de l’évolution constatée ces deux dernières années : «L’enracinement, la tendance à se relier davantage à ses origines, à accorder plus de valeur au patrimoine et aux usages éprouvés, sont les éléments qui ressortent le plus. On observe en même temps, au cours de la dernière décennie, un accroissement du réalisme et de la capacité à s’adapter aux structures existantes dans l’économie et la politique.»

A mon avis, il s’agit ici davantage d’une volonté de s’adapter, plutôt que d’une capacité à s’adapter. Dès lors, le conformisme et la recherche de l’acceptation ainsi que du succès, visibles par des signes extérieurs, sont en augmentation. Mais pour celui qui s’adapte en vue d’obtenir le succès, le passage obligé est le sacrifice de ses idéaux et de ses valeurs. Ne sommes-nous plus prêts aujourd’hui à payer le prix pour nos valeurs et nos idéaux ? Nous faisons-nous de plus en plus de souci pour notre bien-être ? Avons-nous remplacé nos idéaux par des éléments qui sont censées nous procurer la sécurité, comme le nationalisme, l’obéissance, le succès, la force ? De toute évidence, la grande crise économique des années 90 a éveillé en l’être humain l’impression de devoir à nouveau se battre davantage pour son propre bien-être, renforçant du même coup chez l’individu la crainte face à une menace de nature socio-économique.

Baromètre de la peur

Dans quelle mesure les Suisses ont-ils peur et de quelles peurs s’agit-il concrètement ? Pour déterminer le baromètre de la peur, les personnes interrogées répondent par téléphone à une présentation de 30 scénarios menaçants. Elles évaluent ces scénarios sur une échelle allant de 1 à 10 et précisent dans quelle mesure et dans quel domaine elles se sentent inquiètes ou menacées.

L’index de menace général ainsi obtenu a passé, entre 1985 et 2006, de 4,0 à 5,4, bien qu’il soit redescendu aujourd’hui à 4,5. Mais la tendance à long terme n’en est pas contrecarrée pour autant. Les réflexes politiques qui ont émergé avec l’accroissement de la peur sont toujours les mêmes.

Les peurs sont liées à notre existence, autrement dit, la peur est existentielle. Autrefois, certaines peurs étaient suscitées par des besoins matériels. Aujourd’hui, des « menaces » physiques sont à nouveau d’actualité : criminalité, maladies (pensons à la grippe porcine) et dangers environnementaux. Avec 6,0 points, la peur face aux changements climatiques occupe chez les Suisses la première place parmi leurs peurs conscientes. Mais manifestement, la crainte que suscitent les menaces de type socio-économiques, autrement dit la peur du manque, est encore trop forte pour que l’on introduise des mesures de lutte contre les changements climatiques. La deuxième place sur l’échelle des peurs est celle ressentie face à l’égoïsme des autres (5,7), la troisième celle qu’engendre la criminalité (5,4).

Bien entendu, la peur n’est pas un problème typiquement suisse, même s’il est vrai que l’on dit de la Suisse qu’elle est le pays où l’on conclut le plus grand nombre d’assurances par habitant.

Baromètre des soucis

Le baromètre des soucis traduit les attentes de la population face aux autorités, à la politique et à l’économie, et reflète les positions politiques au sein de la population, en d’autres termes il exprime le rapport entre la peur et la politique.

Ce baromètre révèle aussi l’évolution décrite plus haut : la population en général devient de plus en plus conservatrice. Le réflexe général est de se couper de l’extérieur, tant au niveau personnel que national. On veut se protéger des dangers et des méchants qui viennent de l’extérieur. La « suissitude » évoquée plus haut apparaît d’une part au travers de la fierté par rapport aux produits et traditions nationaux, mais également au travers d’un égocentrisme croissant en politique, fidèle en cela au principe « nous d’abord ». On dirait que tant les individus que le pays mènent une lutte pour leur survie, lutte également contre ceux qui veulent nous priver de quelque chose d’essentiel à notre vie :

–         Notre argent: c’est pourquoi nous faisons front contre toutes les catégories de nécessiteux et contre l’Etat.

–         Notre liberté : c’est pourquoi nous faisons front contre les réglementations qui nous limitent.

–         Notre auto-détermination nationale : C’est pourquoi nous faisons front contre des revendications et des requêtes venant de l’extérieur.

L’une des causes de ce repli sur soi est la désorientation et l’instabilité : il semble que la mondialisation, la pression de l’UE à se conformer à ses règles, l’évolution rapide des cultures, l’augmentation de la mobilité et une population étrangère en proportion croissante ont provoqué une peur plus grande et conduisent à une volonté de retrait au sein d’une communauté nationale prétendument sûre. Dès lors, c’est surtout auprès de la jeune génération que les sentiments de nationalisme et d’appartenance à la patrie sont les plus forts. Il est possible que leur instabilité soit encore accentuée par le fait des ruptures familiales toujours plus nombreuses.

Pour ma part, j’apprécie également le Rivella, la raclette et certaines traditions suisses, de même que le travail de qualité. Mais le danger est de ne pas se satisfaire d’une saine attitude de valorisation de soi, mais de tomber dans un sentiment de supériorité nationale qui dévalorise ce qui ne nous est pas familier. Il m’est arrivé d’entendre cette phrase : «Je suis un bon Suisse.», sous-entendu je suis intègre, contrairement aux étrangers…

2. Répercussions sur la culture

Le débat concernant l’abus de prestations sociales est apparu au cours des années 90, en même temps que la profonde crise économique qui a jeté de plus en plus de personnes au chômage, à l’AI et à l’aide sociale, et suite à laquelle nous avons dû payer davantage au titre de la solidarité. En recourant au discours sur les abus, on a laissé entendre que la plus grande partie des exclus étaient des fainéants et des profiteurs, alors que de nombreuses études montrent que les abus ne sont le fait que d’une petite minorité. Cependant, les réglementations et les contrôles effectués par les œuvres sociales ont été rendus beaucoup plus stricts. Résultat : la règle du fardeau de la preuve s’en trouve inversée : aussi longtemps que quelqu’un ne peut pas prouver qu’il est de bonne foi, il est suspecté de fraude.

Perception de l’être humain

L’école est l’exemple qui illustre le changement sur ce point : il y a 10 ans environ, l’épanouissement personnel des écoliers constituait encore la priorité. Mais le vent a tourné. Aujourd’hui, les notes et les punitions sont à nouveau mises en avant. Il s’agit désormais de régler les problèmes de discipline, qui sont effectivement devenus plus ardus, en usant de la force et de l’autorité, l’idée sous-jacente étant que l’homme est fondamentalement mauvais et qu’il doit être ramené dans le droit chemin.

Ceci nous amène au point capital : la perception de l’être humain. Tandis que les humanistes, mais aussi, à certains égards, le mouvement de mai 68, partent du principe que l’homme est fondamentalement bon, un scepticisme ambiant de plus en plus fort a fait pencher la balance dans l’autre sens. Mais bibliquement parlant, ces positions sont toutes les deux erronées. Nous avons besoin d’une perception correcte de l’homme pour pouvoir résoudre les problèmes de notre société. Pourtant, même dans les milieux évangéliques, on trouve parfois l’idée que l’homme est totalement corrompu, ce qui explique pourquoi il a besoin du salut. Certes, il a besoin du salut, car il ne peut se libérer seul du péché. Mais cela ne signifie pas qu’il n’est pas capable de faire le bien ou d’être animé de bonnes intentions. La Bible nous montre que Dieu a aussi utilisé des non-chrétiens, comme Cyrus par exemple, pour accomplir son œuvre1 . Elle souligne également que les païens ont eux aussi une conscience.2 Dès lors, le sentiment très répandu de méfiance à l’encontre du prochain, qui nous habite souvent quand il s’agit de non-chrétiens, n’est pas justifié.

Nous le voyons : la peur a pris de l’ampleur, et avec elle la méfiance envers l’ « autre », le prochain.

3. Conséquences politiques

Criminalité des étrangers

L’être humain s’efforce de trouver des sources de danger et des boucs émissaires afin de pouvoir mieux contrôler son environnement. Et les médias y contribuent : dans leur lutte pour gagner des parts de marché, ils font en sorte que les mauvaises nouvelles occupent l’actualité beaucoup plus qu’avant, y compris dans l’esprit des individus. Ainsi, malgré les statistiques de la criminalité, qui n’ont pas changé dans l’ensemble, on pense que « la rue » devient de moins en moins sûre. A cet égard, le nombre de meurtres, par exemple, a diminué de 50% ces 20 dernières années et ces actes ont lieu, comme auparavant, principalement au sein du cercle familial ou d’amis. Par ailleurs, la propension à la violence dans la société a effectivement augmenté, une augmentation qui, selon le psychologue Manfred Spitzer, est lié à la consommation accrue de programmes télévisés. Plus un enfant passe du temps devant la télévision, plus il a de risques de devenir un criminel ! Même constat pour celui qui participe à des jeux violents sur ordinateur : il aura une capacité d’empathie nettement diminuée, selon les statistiques.

Les étrangers représentent effectivement une proportion plus élevée dans la criminalité violente. Pourtant, si l’on considère l’âge, l’origine sociale et la formation, cette proportion est à peine supérieure à celle observée dans la population suisse. A noter que la population étrangère comprend davantage de jeunes, d’hommes et de personnes défavorisées que la moyenne, tout comme la population des criminels (étrangers et Suisses confondus).

Asile

Chercher un bouc émissaire n’est donc pas utile pour résoudre un problème. Au contraire, cette manière de procéder détourne des vrais problèmes et représente une injustice pour les personnes touchées. Car les boucs émissaires sont toujours des personnes qui nous déstabilisent et sont différentes de nous. Les étrangers en sont depuis toujours les cibles prioritaires. Au Moyen-Age, on a par exemple rendu les Juifs responsables de la peste.

Aujourd’hui, les étrangers et en particulier les requérants d’asile sont ceux que l’on voudrait rendre responsables de tous les crimes. C’est ce qui explique que depuis 20 ans, une réglementation de plus en plus dure est réclamée à leur encontre. En mai 2010, le Conseil fédéral, dans son projet de révision de la loi sur l’asile, a quasiment supprimé la possibilité d’accorder l’asile en cas d’entrée illégale sur le territoire suisse. En effet, il est prévu qu’il soit également impossible de déposer une demande d’asile dans une ambassade suisse à l’étranger. Si l’on sait que les personnes menacées n’obtiennent plus aucun visa d’entrée en Suisse (les exemples sont suffisamment nombreux), les requérants d’asile n’ont plus aucun autre moyen que l’entrée illégale en Suisse. Nous en concluons que la Suisse officielle ne souhaite plus accueillir aucun requérant d’asile. La Suisse aurait-elle fait taire sa vocation humanitaire ?

Peur de l’étranger

La peur de l’étranger est la plus forte pendant les périodes de graves crises, mais aussi lorsque des changements culturels se suivent en succession rapide. La plupart du temps, ces derniers sont endogènes et accompagnent l’émergence de nouvelles possibilités sur le plan économique ou de la consommation. Les étrangers sont aussi le point sur lequel se cristallise les insécurités de la population, car ils donnent l’image d’un monde inhabituel et peu familier. Les identités sont alors remises en cause. La question de l’identité et de la stabilité est entièrement légitime, car ces éléments correspondent à de réels besoins pour l’être humain. Encore faut-il savoir comment la stabilité et l’identité doivent être procurées. Relevons, dans ce contexte, que la peur face à l’islamisation est d’une importance particulière : dans ce cas, il ne s’agit pas uniquement d’une identité et d’une stabilité comme le monde les perçoit, mais au niveau spirituel, en tout cas pour les croyants. Et pour la société dans son ensemble, l’enjeu est un bouleversement culturel encore plus profond. Je pense que la population résidant dans un endroit depuis longtemps a fondamentalement le droit de conférer à sa propre culture un statut prioritaire.

Peur de l’Etat et des persécutions

S’il est vrai que la diversité des modes de vie possibles s’accroît, la complexité de la vie en commun s’accroît également. L’Etat, qui constitue la forme d’organisation que nous avons choisie pour réglementer la vie en société, est perçu par les forts comme une entité liberticide qui perturbe les règles du jeu. Certains pensent que sans l’Etat, nous jouirions d’une pleine liberté. Par conséquent, ils préfèrent accorder leur confiance à l’argent, le dieu Mammon.

La puissance de l’Etat peut aussi susciter la peur. Les chrétiens qui vivent dans un Etat majoritairement séculier peuvent craindre des persécutions qui seraient le fait d’une majorité dont la tête pensante est l’Etat. Dans quelle mesure cette crainte est-elle justifiée ? De telles appréhensions ne sont-elles pas aussi exacerbées par les théories sur la fin des temps, par la littérature et les séries télévisées faisant de ce thème leur fond de commerce ?

Grâce à Internet et à ses millions de blogs et de forums de discussion, des groupes particuliers d’internautes ont pu se former à l’échelle mondiale, et, du coup, renforcer mutuellement leurs préjugés par une sorte d’émulation, notamment parce que leurs affirmations passent inaperçues du public en général et échappent à tout contrôle. La croyance dans les théories du complot a de plus en plus le vent en poupe à l’échelle mondiale : francs-maçons, ONU, présidents libéraux des Etats-Unis et l’Etat en général sont non seulement suspectés, mais font l’objet de graves préjugés. Exemple : en août 2010, pas moins de 24% des Américains croyaient que le président Obama était Musulman, bien que l’intéressé ait démenti cette affirmation depuis longtemps.

Peur face au manque

Les temps où la famine régnait sont révolus, mais nous continuons néanmoins à faire fonctionner une économie «de la faim». La croissance, en d’autres termes le «toujours plus», est considérée comme le but suprême de la politique économique sur l’autel de laquelle sont notamment sacrifiées les valeurs chrétiennes, la solidarité, la justice, l’environnement et les relations. Nous nous rendons esclaves de ceux qui nous promettent «toujours plus». Qu’attendons-nous du «toujours plus» ? Quand et dans quelle circonstance pourrons-nous enfin dire que nous sommes satisfaits ? La Suisse craint de voir s’éroder son confort matériel et ses biens, et s’agrippe à de l’argent qui ne lui appartient pas (cf. le secret bancaire).

Les peurs face à l’écroulement général du système, bien que diffuses, sont bel et bien présentes. En effet, en 1997, le professeur d’économie fribourgeois Walter Wittman suggérait sans détours qu’une dictature devrait être instaurée pour que les opérations de libéralisation de l’économie puissent s’effectuer, faute de quoi nous tomberions tous dans la pauvreté.

L’esprit de concurrence est donc de plus en plus présent en Suisse : depuis les années 90, nous luttons toujours plus âprement contre ceux qui, prétendument, amoindrissent notre bien-être : les bénéficiaires de l’aide sociale, les chômeurs, les étrangers, les rentiers AVS et AI, et tous les plus faibles. Nous sommes enclins à accréditer les raisonnements qui qualifient de profiteurs ces catégories de personnes. On sabre dans les prestations sociales afin de ne donner aucune occasion à certains d’abuser du système. C’est ainsi que l’on met la pression sur la majorité de ces personnes, sans faute de leur part. Il est devenu plus important à nos yeux que personne ne profite du système, plutôt que de s’assurer que personne ne souffre.

Ceci ne reflète pas un phénomène propre à la Suisse : tous les pays riches sont touchés par la peur de perdre quelque chose.

 

« C’est ce que veut la gauche : ruiner notre pays ; plus d’impôts ; moins d’emplois ; détruire l’AVS. NON à l’augmentation de la TVA. »

 

Autres craintes

En ces temps où la survie est assurée sur le plan matériel, d’autres craintes, hormis celle qu’inspire la criminalité, occupent le devant de la scène, comme la peur face aux catastrophes naturelles. Centrales nucléaires, manipulations génétiques et changement climatique sont susceptibles de semer la panique. Comment les affronter ? Quelle vision réaliste pouvons-nous mettre en avant ?

En définitive, la peur de la maladie et de la mort, de la souffrance et de la finitude de notre vie est un sujet primordial, même si d’autres thèmes s’y greffent, comme les coûts croissants de la santé, l’aide au suicide, les vaccinations obligatoires ou la psychose face aux pandémies (ex. : la grippe porcine). Il est toutefois un autre point que celui de la santé, sur lequel nous faisons une fixation : la beauté physique. En effet, la crainte du rejet et la focalisation sur les défauts corporels ont permis à l’industrie du relookage, mais surtout à celle de la chirurgie esthétique, de devenir florissantes.

4. Chrétiens, que faisons-nous ?

Je ne crois pas que, en tant que chrétiens, sur le plan politique, nous soyons moins enclins à réagir en fonction de nos peurs. Le problème de notre peur est en partie dû à une perception erronée et non biblique de l’être humain. Il me semble également erroné de croire à l’idée selon laquelle les chrétiens seraient meilleurs que les autres en politique, voire même seraient les seuls à savoir comment poursuivre un bon programme politique, puisqu’ils sont chrétiens et non les autres. Il est vrai que les chrétiens peuvent, dans certains domaines, agir davantage en conformité avec les valeurs chrétiennes, mais ils peuvent tout aussi bien poursuivre une politique inspirée par la peur.

Vaincre la peur

Comment surmonter la peur ? Comment passer d’un état de crainte à une position d’espérance et ainsi être libéré pour pratiquer une politique d’amour du prochain ?

En tant que chrétiens, nous sommes au bénéfice d’un potentiel énorme. Nous avons une espérance vivante, comme l’exposait Claude Baecher. Dieu a promis de veiller sur nous. Forts de cette assurance, nous pouvons obéir à son commandement, qui consiste à nous occuper prioritairement de notre prochain. Qui va donc se charger de cette tâche, si ce n’est nous ?

Avançons, en tant que chrétiens, comme des exemples lumineux ! En agissant ainsi, nous avons le potentiel pour déclencher un véritable bouleversement de la société, tant au niveau politique que spirituel. Car c’est en voyant cela que les non-chrétiens se tourneront vers Jésus. Mais ce travail doit commencer en nous-mêmes : Croyons-nous qu’en Jésus, nous n’avons aucune crainte à avoir ? Personnellement, je dois aussi lutter chaque jour pour chasser la crainte, car faire confiance n’est pas chose facile…

Au cours de l’après-midi, le programme est constitué des ateliers pratiques et de débats sous forme de table ronde, le but étant de trouver des solutions et de passer en revue certains exemples positifs. La ConférenceChristNet souhaite traiter ouvertement du thème de la peur, mais elle entend aussi dépasser ce stade et tenter de découvrir quel rôle l’Eglise peut jouer dans cette démarche. Dans cette recherche, l’espérance et la confiance en un Dieu qui pourvoit et qui protège sont les clés de la réussite.

Markus Meury, 13.11.2010

 


1. Esaïe 44 et 45.

2. Romains 2,14+15.

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Genève, 15.11.2010 – Le samedi 13 novembre, la ConférenceChristNet a eu lieu à Berne. Sous le titre « Gouverner par la peur ou par l’espérance ? » les participants ont réfléchi aux mécanismes de la peur dans nos société et politique et se sont posés la question de savoir comment les dépasser par l’espérance chrétienne.

Claude Baecher, dr. théol. (Bienenberg) a abordé les fondements bibliques de la peur et de l’espérance, tandis que Markus Meury, sociologue (co-fondateur de ChristNet) a traité de la réalité de la peur en société et politique. Des ateliers et une table ronde ont été l’occasion pour approfondir des domaines concrets tels que l’argent et l’économie, l’islam, ainsi que l’État, la criminalité et les étrangers.

Les participants ont été enchantés par des exposés d’une grande qualité et un choix de sujets « d’habitude moins présents dans les milieux chrétiens ».

A midi, ChristNet a célébré son 10e anniversaire par un buffet dînatoire.

Le point de vue du théologien…

La peur : un diagnostic biblique

Claude Baecher (directeur d’études francophone au CEFOR Bienenberg) a indiqué dans son exposé « Peur ou confiance en Dieu selon la Bible » que, depuis la chute, l’Homme, créé pour la communion, se retire, se replie sur soi et se suffit à soi-même. En conséquence, il souffrirait de solitude, de méfiance et d’égocentrisme, il se fermerait à la solidarité et le vivre ensemble. Bref : une culture de la peur s’installe. Dans ce contexte, l’être humain chercherait à devenir invulnérable en construisant des murs, à ne compter que sur lui-même pour subvenir à ses besoins en entassant des richesses. S’en suivrait une spirale de la peur où le prochain est perçu comme une menace pour son propre bien-être et, partant, une logique d’exploitation aux dépens des plus faibles.

Les remèdes

Une façon de vivre empreinte de reconnaissance et d’une économie de communion est, selon M. Baecher, le remède bibliques contre la peur. Concrètement, les chrétiens pourraient renoncer aux sécurités basées sur l’oppression du prochain et, en lieu et place de cela, chercher la communion dans tous les domaines. En outre, ils pourraient ne plus amasser des biens et chercher un rapport de communion à l’argent. M. Baecher perçoit l’Église internationale comme un signe prophétique contre les murs de division. Quant à se débarrasser de la peur, il prône la justice sociale, car « la sécurité d’une société dépend de la justice pratiquée ».

… et du sociologue

Markus Meury, sociologue (ChristNet) a constaté, dans son exposé « Causes et conséquences de la peur dans la société et en politique en Suisse » que la Suisse connaît, depuis les années 1980 une véritable escalade de la peur. Ainsi, la valeur moyenne du « baromètre des peurs » (prélevé par sondage) serait montée constamment au cours des deux dernières décennies.

Selon M. Meury, les causes en seraient une désorientation grandissante dans un monde en cours de mondialisation et de transformation. Ainsi, il existerait une tendance vers une plus grande « suissitude » et vers plus de nationalisme. De même, la rupture des liens familiaux contribuerait à une perte d’identité et, partant, de sécurité.

Toujours selon M. Meury, ces développements feraient le lit du discours sur les abus qui soumet à la suspicion d’emblée tous les bénéficiaires d’aide de l’État (AI, aide sociale, asile…). Dès lors, il serait souvent plus important d’empêcher les abus que d’accorder de l’aide. Quant à l’économie, elle serait marquée par une logique de la pénurie («économie de la faim») qui part de l’idée d’accumuler toujours plus pour assurer notre survie.

Selon M. Meury, les chrétiens, grâce à leur espérance vivante en Jésus-Christ, auraient le potentiel de dépasser la peur. Puisqu’ils font confiance à un Dieu qui pourvoit, la peur de manquer ne devrait pas avoir d’emprise sur eux. « Qui, sinon nous, peut dépasser la peur ?»

Ateliers : Islam, argent et criminalité…

Trois ateliers approfondirent le sujet de la peur et de l’espérance pour les domaines de l’islam, de l’argent et l’économie, ainsi que de l’État, la criminalité et des étrangers.

Par rapport à l’islam, il a été constaté que si une menace terroriste intégriste contre la Suisse n’est pas d’actualité, les divergences culturelles et l’affirmation musulmane peuvent faire peur. Pour y remédier, il a été proposé qu’on cherche le contact avec des musulmans, que des Eglises offrent des aides en faveur des immigrés…

Quant à l’argent et l’économie, de nombreuses personnes seraient aujourd’hui exclues des circuits économiques. Tant que la solidarité est diminuée, de grandes peurs surgiraient et celles-ci seraient combattues par l’espoir d’une croissance illimitée. Ce faux espoir et l’accumulation de toujours plus de biens seraient pourtant contraires au message biblique et à l’origine de nombreux nouveaux problèmes.

Enfin, concernant l’État, la criminalité et les étrangers, il a été indiqué que le taux de criminalité en Suisse serait, dans l’ensemble, plutôt modeste. Même si la criminalité des étrangers paraît élevé en nombres absolus, elle n’en est pas bien plus importante que celle des Suisses si on tient compte du fait que la population étrangère comporte une part importante de jeunes hommes issus de couches sociales défavorisées. Le contact avec la population étrangère devrait être recherché pour diminuer la crainte. Genève, qui connaît un taux d’étrangers de 40% serait, en effet, étonnamment xénophile. Par ailleurs, l’État, les PME et les Églises devraient être encouragés dans leur rôle intégratif.

Table ronde

Ont participé à la table ronde avec discussion publique : Hanspeter Schmutz (modérateur, Institut Insist), Claude Baecher, Markus Meury, Christian Bibollet (spécialiste de l’islam, Réseau Evangélique Suisse), Urs Winkler (anc. vice-directeur de l’Office fédéral des étrangers). La discussion traitait de la gestion de la peur, la transformation possible de la culture de la peur en une culture de l’espérance, la perspective d’avenir des chrétiens en Suisse ainsi que des postulats d’une politique de l’espérance.

 

ChristNet est un forum chrétien traitant du social, de l’économie, de l’environnement, de la culture et du développement. Cette conférence a marqué son 10e anniversaire.

 

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Wolfgang Simson est né en Allemagne et a exercé son ministère dans plusieurs pays. Il a étudié la théologie à Bâle, mais a aussi été chauffeur de taxi. Il a une vision particulière sur la confiance en Dieu qu?il cherche à partager.

Introduction

Tout d?abord une précision : je n?ai pas une vision, mais je suis caractérisé par une vision. Ce n?est pas la même chose. Dieu nous dit de faire certaines choses, mais ce n?est pas à nous de dire à Dieu ce qu?Il doit faire !

Dieu donne trois choses aux hommes : l?amour, la grâce et la bénédiction. Les deux premiers, Il les donne sans conditions. La troisième, la bénédiction est liée à la condition d?obéir Dieu. C?est donc parce que nous suivons la vision de Dieu que nous recevons la bénédiction. Les hommes ne doivent pas inviter Dieu à soutenir leur propre vision.

Trois choses me tiennent particulièrement à c?ur : un retour aux sources historiques de l?Eglise ; l?unité du corps de Christ ; une gestion biblique des finances.

La confiance en Dieu : une expérience à vivre

Commençons par une expérience que j?ai faite en Egypte, au Caire. En début de journée, j?ai parlé dans un bidonville devant 3000 personnes et je devais être à 18 heures à l?autre bout de la ville pour parler dans une Eglise catholique. J?ai donc pris un taxi, le conducteur était plutôt âgé et quand je lui ai donné le billet sur lequel était notée l?adresse, celui-ci est tombé à terre et le chauffeur a démarré. Comme il partait du principe que tous les touristes voulaient aller soit aux pyramides soit au Hilton, et vu qu?il faisait déjà nuit, il m?a conduit au Hilton.

Me voilà donc au Hilton sans savoir où aller. Il ne me restait plus que 15 minutes jusqu?à mon rendez-vous et je ne parlais que deux mots d?arabe. C?est là que j?ai entendu une voix qui me disait que ce n?était pas tout à fait juste. En effet, je savais dire « en avant ! », « chéri », « à droite », « à gauche » et « tout droit ». J?ai reconnu que c?était Dieu qui me parlait et j?ai décidé de lui faire confiance. J?ai donc dit : « En avant, chéri ! » et il est parti. J?ai prié Dieu de me conduire où je devais aller. « Dis-moi à chaque carrefour la direction que je dois prendre et dirai au chauffeur : ?A droite? ou ?A gauche? ! » C?est ce que j?ai fait et après quelques raccourcis, on est arrivés par des petits chemins que seul des personnes du lieu connaissent? Par cette expérience, Dieu m?a appris ce que signifie lui faire confiance.

 

Le royaume de Dieu : la peur n?est plus

Actuellement, nous vivons une époque caractérisé par la peur. Mais Dieu nous dit : « N?aie pas peur petit troupeau. » Le royaume de Dieu est le lieu de la pleine royauté de Dieu. Il faut abandonner notre idée de « démocratie » pour passer à la « théocratie ». Jésus nous y invite. Dans une théocratie, la peur n?a pas de raison d?être, car Dieu nous apporte ce dont nous avons besoin.

Aujourd?hui, je ne suis plus Allemand : mon royaume est celui de Dieu. Je ne suis plus patriote, car le royaume de Dieu est ma patrie. Pour cela, il faut accepter la royauté de Dieu. Ce message est plus difficile à faire passer en Occident que dans d?autres endroits du monde, comme en Asie. Pour les gens là-bas, qui viventsous une dictature, cela a du sens. En Occident, en tant qu?héritiers de mai 68, nous avons tendance à voir le royaume de Dieu d?une manière démocratique et antiautoritaire. « Chercher d?abord le royaume de Dieu et sa constitution », implique avant tout deux choses : accepter la seigneurie de Jésus sur moi et ensuite s?occuper de la constitution de ce royaume. Souvent le mot grec « dikaïosuné » est traduit par « justice », mais c?est vraiment la constitution au sens juridique du terme.

Les gens croient à un Jésus théorique qui les aide mais qui n?est pas le roi de leur vie. Pourtant, le plus important n?est pas ce que l?on dit, mais comment on vit ! Montre-moi comment tu vis et je te dirai ce que tu crois. La première chose à faire est de renoncer à sa peur et de placer sa confiance dans le royaume de Dieu.

 

Voir ou croire ?

Chaque année, une compagnie d?assurance allemande commande une étude sur les sept principaux motifs de peur des Allemands : les Allemands ont en premier lieu peur de l?avenir, du manque d?argent et de l?augmentation des prix. La peur est le maître du monde. L?Allemagne est un pays qui est dirigé par la peur, mais à mon avis, deux pays sont encore pires : le Japon et la Suisse. Nous sommes des fanatiques des assurances et cherchons toujours à assurer notre insécurité.

La foi, elle, va dans la direction opposée. En effet, il existe deux manières de vivre : une vie par la foi et une vie par la vue. Dans le premier type de vie, on reçoit de Dieu ce qu?il faut ; dans le deuxième, on entre dans une logique arithmétique: si je travaille 40 heures, si je fais ci et ça, je recevrai ceci et pourrai payer cela. Même nous, les chrétiens, essayons d?avoir la mainmise sur nos finances. Dieu nous dit pourtant d?arrêter de faire confiance à nos finances. C?est une condition pour entrer dans la vie promise par Dieu.[1] Avec Jésus et son Royaume, nous avons une solution pour notre vie et nos finances.

Conclusion : une économie du partage

La plupart des gens sont esclaves de leur travail et de leurs finances. Dans l?Eglise primitive, les gens ne vendaient pas ce qu?ils possédaient aux autres, ils le partageaient. Nous faisons de même avec notre littérature : elle n?est pas à acheter, mais à lire simplement. Si l?ouvrage ne vous plaît pas, donnez-le plus loin. Mais s?il vous a parlé, donnez-le à dix autres personnes et contribuez ainsi à une économie du partage (« gift economy »). Nous avons créé une fondation pour soutenir ce système afin que la vision de partager sans payer puisse se propager : http://starfishportal.net/ (en allemand).

 

Questions

Pourrais-tu préciser ce que tu entends par « économie du partage » ?

Dans le courant du Nouvel Âge, il y a des festivals qui fonctionnent comme cela, on ne peut rien acheter. Chacun apporte quelque chose et le met en commun, mais cela fonctionne pendant deux semaines. Dieu nous demande de partager ce que l?on a. Aujourd?hui, on a un système bancaire qui n?existait pas au début. Il fallait alors compter sur les autres. Aujourd?hui, nous vivons dans une société de consommation, qui est notamment soutenue par les chrétiens. Toute la chrétienté est basée sur cette consommation commerciale.

Afin de contrer ce mouvement, nous avons décidé de tout donner gratuitement : livres, lettres de nouvelles, musiciens. Nous mettons tout cela dans le domaine public.

As-tu rencontré des oppositions ?

Non, au contraire. En Inde, j?ai prêché devant 10 000 personnes sans opposition. Les gens comprennent, mais ils ont de la peine à sortir de ce système, car ils en dépendent.

N?avez-vous pas peur de vous sentir exploités ?

Est-ce que les gens n?exploitaient pas Jésus ? Ils font du commerce avec lui donc ils peuvent aussi faire la même chose avec moi. Ou Dieu m?aide, ou je coule. Ce n?est pas facile, cela implique des nuits blanches à pleurer, mais cela fait partie de la vie chrétienne. Le domaine financier est la partie la plus visible de notre spiritualité.

Wolfgang Simson

Transcription : Anne-Sylvie Giolo, Samuel Ninck

Révision : Sarah Martinez

 


[1] cf. Luc 14

Photo by Liane Metzler on Unsplash