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Le 19 mai 2019, la population du canton de Berne votera sur la réduction des contributions à l’aide sociale et donc sur un choix lourd de conséquences. En cas de oui, le deuxième plus grand canton de Suisse aura brisé un tabou éthique, il sera plus facile pour les autres cantons de suivre l’exemple.

Le gouvernement du canton de Berne estime que l’on ne peut plus se permettre de verser les contributions habituelles à l’aide sociale. Pourtant, le canton a baissé les impôts à deux reprises au cours des dernières années. L’argent serait donc disponible, mais il est étonnant de constater que la souffrance des contribuables est plus grave que celle des personnes qui vivent avec le minimum vital. Cela cache sans doute une perception déformée : les bénéficiaires de l’aide sociale sont toujours soupçonnés de ne pas vouloir travailler. Le gouvernement affirme que les personnes concernées ont besoin de plus d’incitations. Mais la réalité est tout autre : En Suisse, environ 340’000 ménages doivent être soutenus par l’AI ou la caisse de chômage parce qu’ils ne peuvent pas trouver de travail. Chaque année, 40’000 personnes se retrouvent en fin de droit de la caisse de chômage (dont de nombreuses personnes de plus de 50 ans) et sont orientées vers l’aide sociale. La plupart de ce demi-million de personnes souhaitent trouver un emploi, mais l’économie n’a plus de travail pour les plus faibles, les moins formés et les plus âgés d’entre eux. Le fouet ne sert à rien, il ne fait qu’ajouter à la souffrance. Car aujourd’hui déjà, les bénéficiaires de l’aide sociale qui ne font pas d’efforts voient leurs allocations réduites en conséquence.

Aujourd’hui déjà, il est difficile pour un adulte de payer la nourriture, les vêtements, les transports, la communication et peut-être même une excursion avec 977 francs par mois. Avec seulement 907 francs, l’exclusion sociale et les carences alimentaires peuvent devenir une réalité. Par ailleurs, 30 % des personnes concernées sont des enfants. Faut-il désormais les punir eux aussi ?

A l’occasion de ce vote, ChristNet présente un aperçu de ce que la Bible nous enseigne sur le traitement des plus faibles, de la situation actuelle et de ce qui pourrait être fait.

1. comment la Bible voit-elle les faibles ?

Le thème de la solidarité avec les plus faibles occupe une place étonnamment importante dans la Bible. La notion de pauvre est centrale dans ce contexte. Ce terme est utilisé d’une part pour désigner la pauvreté matérielle et un statut social bas (souvent aussi « misérables, petits », etc.), mais aussi pour les pauvres spirituels, c’est-à-dire les humbles. Dans le contexte politique, nous nous intéressons maintenant aux deux premières utilisations. Dans ce contexte, on parle souvent des veuves et des sages comme de personnes particulièrement vulnérables.

Dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, Dieu nous appelle constamment à soulager la pauvreté, à instaurer la justice et à protéger les plus faibles. Environ 3000 passages bibliques traitent de cette question.

Comment les pauvres sont-ils considérés dans la Bible ? Quelle est leur part de responsabilité dans leur situation ? Les passages où la pauvreté est associée à une faute personnelle sont rares. On ne les trouve que dans le livre des Proverbes 6 (« Va vers la fourmi, paresseux, et apprends d’elle ») et dans la déclaration du Nouveau Testament selon laquelle celui qui ne veut pas travailler ne doit pas non plus manger.

La pauvreté est plus souvent décrite comme un mal social, parfois associé à un désavantage social. Les différents auteurs de l’Ancien Testament ont également appelé à protéger les pauvres et les petits et à leur rendre justice. « Faites droit au petit et à l’orphelin, rendez justice au malheureux et à l’indigent ! Sauvez le petit et le pauvre, arrachez-les à la main des méchants« . Ps. 82.3-4 Car trop souvent, les forts ont tenté d’ignorer les droits des pauvres ou des juges iniques ont fait plier la cause des pauvres (Es. 10.2). A l’époque (comme aujourd’hui), la pauvreté était aussi souvent liée à l’impuissance.

C’est aussi pour cette raison qu’une remise générale des dettes devait avoir lieu tous les 7 ans, « afin qu’il n’y ait pas de pauvre parmi toi » (Deutéronome 15.4), et que tous les 50 ans, une année de jubilé devait être organisée, au cours de laquelle les propriétés des terres et des maisons devaient revenir aux familles d’origine, afin que chacun dispose à nouveau du capital nécessaire pour subvenir à ses propres besoins. Donc assez radical : des réductions de dettes sans conditions et un impôt total sur les successions.

La société a donc une responsabilité envers les pauvres : Nous devons donner généreusement aux pauvres : « S’il y a un pauvre chez toi, l’un quelconque de tes frères, dans l’une de tes portes, dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne, tu n’endurciras pas ton cœur et tu ne fermeras pas ta main à ton frère, le pauvre. Au contraire, tu lui ouvriras largement ta main et tu lui prêteras de bon cœur ce qui suffira à combler le manque qu’il éprouve« . (Deutéronome 15. 7-8)

Dans Matthieu 25.31-46, Jésus dit même qu’il sera jugé après cela. Il décrit comment le Fils vient séparer les brebis des boucs et dit : « Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, bénis de mon Père, héritez du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde ! Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez rendu visite ; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi« , puis « Dans la mesure où vous l’avez fait au plus petit de vos frères, c’est à moi que vous l’avez fait« . Mais ailleurs, Jésus parle aussi de notre prochain, que nous devons aimer autant que nous-mêmes. Et que c’est le commandement suprême d’aimer au même niveau que Dieu. Avec la parabole du bon samaritain, il nous a montré qui il entendait par prochain. L’amour du prochain signifie aussi s’engager pour ceux qui en ont le plus besoin. En revanche, le refus de répondre aux « cris des misérables » a été sévèrement critiqué (par exemple dans l’histoire de Lazare en Luc 16 ainsi que dans Proverbes 21.13 : « Celui qui se bouche les oreilles aux cris des misérables criera un jour et ne recevra pas de réponse« ). Jacques 2.14-17 est également assez radical : « Si un frère ou une sœur est pauvrement vêtu(e) et privé(e) de sa nourriture quotidienne, mais que quelqu’un d’entre vous leur dise : « Je suis avec vous : Allez en paix, chauffez-vous et rassasiez-vous, mais vous ne leur donnez pas ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi bon ? De même, la foi, si elle n’a pas d’œuvres, est morte en elle-même ».

Les prophètes, en particulier, ont sévèrement jugé les Israélites lorsque ceux-ci, malgré leur richesse, laissaient les pauvres dans la misère ou faisaient plier leurs droits (Jér. 5.28 ; à ce sujet, Ez. 16.49 et 22.29 ; Amos 2.6-7 ; 4.1 ; 8.4). Dieu se place ici derrière les « petits » : celui qui opprime les petits se moque du Créateur (Prov. 14.31). Il vient lui-même particulièrement à leur secours et se fait leur avocat (entre autres Ps. 72.4, comme beaucoup d’autres psautiers, dont Es. 25.1).

Inversement, Dieu promet aussi des bénédictions si nous mettons fin à l’oppression et si nous nous occupons des nécessiteux : « N’est-ce pas plutôt un jeûne auquel je prends plaisir ? Défaire les liens injustes, dénouer les nœuds du joug, renvoyer libres ceux qui sont traités avec violence, et que vous brisiez tout joug ? Ne consiste-t-il pas à rompre ton pain pour celui qui a faim et à faire entrer dans ta maison des malheureux sans foyer ? Si tu vois un homme nu, que tu le couvres et que tu ne te dérobes pas à ton prochain ? Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et ta guérison germera rapidement. Ta justice marchera devant toi, la gloire de l’Éternel sera ton arrière-garde. Alors tu appelleras, et l’Éternel répondra. Tu crieras au secours, et il dira : Me voici ! Quand tu auras fait disparaître du milieu de toi le joug, les doigts tendus et les paroles malveillantes, quand tu présenteras ton pain à celui qui a faim et que tu rassasieras l’âme courbée, ta lumière se lèvera dans les ténèbres, et ton obscurité sera comme le midi« . (Esaïe 58.6-10) C’est ce qui est visé pour Israël en tant que nation !

Dans l’ancien Israël, il existait également une assistance organisée aux pauvres et une redistribution :

  • La dîme servait aussi à réduire la pauvreté
  • Tous les 3 ans, 10 % de la récolte allait aux pauvres
  • Le glanage après la récolte était réservé aux pauvres (Lévitique 19.10)
  • Tous les sept ans, un champ restait inculte. Le fruit appartenait aux pauvres (Exode 23.11)
  • Et comme nous l’avons déjà mentionné, il y avait l’annulation régulière de la dette et l’année de la réverbération

Pour éviter tout malentendu, il ne s’agit pas ici d’un évangile social. Nous ne sommes pas sauvés par de bonnes actions et nous ne sauvons pas le monde par de bonnes actions. Et pourtant, Dieu nous a dit ce qui précède pour que nous le suivions.

Nous sommes donc mis au défi ! Mais n’avons-nous pas créé notre richesse et notre pouvoir par notre propre travail et ne les avons-nous pas reçus de Dieu en signe de bénédiction ? Avons-nous même besoin de partager ? Bien sûr, nous avons pu créer une grande partie de ces choses de nos propres mains, et c’est aussi une bénédiction de Dieu. Mais comme nous l’avons vu plus haut, l’Écriture nous dit tout de même que nous devons partager ! Il est même dit que nous devons travailler pour pouvoir donner aux pauvres. Après tout, c’est aussi par ce biais que nous pouvons rendre visible la grandeur de Dieu aux autres !

Car, premièrement, notre capacité de rendement est aussi une grâce de Dieu et tout ce que nous avons vient de Dieu. Nous sommes donc tenus de faire usage de ce que nous avons reçu selon sa volonté. Deuxièmement, chaque personne a des dons différents, qui peuvent également être convertis en salaire de manière différente. C’est pourquoi nous devrions permettre à tous les êtres humains de vivre dignement.

2. préjugés et réalité

Les efforts déployés dans différents cantons pour économiser sur l’argent de l’aide sociale reposent sur le préjugé selon lequel la plupart des personnes aidées sont tout simplement trop paresseuses et qu’il suffirait de les pousser à travailler, car les emplois ne manqueraient pas. Voici un aperçu de la réalité :

– Chômage1

Au 1er janvier 2019, 119 661 personnes recevaient une aide de l’agence pour l’emploi. Cela représente 2,7% de la population. Ce chiffre comprend donc toutes les personnes qui ont perdu leur emploi au cours de la dernière année et demie et qui n’en ont pas encore retrouvé un autre. Aujourd’hui, 40 000 personnes par an sortent des statistiques parce qu’elles n’ont toujours pas trouvé d’emploi après cette période. Ce chiffre est deux fois plus élevé qu’il y a dix ans.
A la même date, 197’950 personnes étaient inscrites comme demandeurs d’emploi. Parmi elles, il y avait donc environ 80’000 personnes qui, grâce à un gain intermédiaire, ne touchaient justement pas de prestations de l’ORP, mais n’avaient qu’un emploi temporaire.

– Assurance invalidité (AI)2

Fin décembre 2017, 218 700 personnes percevaient l’AI en Suisse, dont les trois quarts étaient des rentes complètes. Ce chiffre est en légère baisse pour les rentes liées à un accident ou à une maladie, mais il continue d’augmenter pour les causes psychiques. Rien d’étonnant avec la pression croissante du travail qui génère de plus en plus de burnouts.

– Aide sociale3

En 2017, les services sociaux ont recensé 175’241 cas (donc en fait des ménages), soit une augmentation de 2% par rapport à l’année précédente. Les personnes concernées (enfants compris) ont été recensées à 278’345 reprises. 7,4% des bénéficiaires de rentes AI reçoivent également une aide sociale, car la rente AI ne suffit pas pour vivre. Après déduction de celles-ci, il reste donc 162’273 ménages.

Les personnes ayant une mauvaise formation et donc de mauvaises perspectives professionnelles, les familles avec plus de trois enfants ou avec un parent isolé sont plus souvent touchées que la moyenne4. Au total, 30 pour cent des personnes concernées sont des enfants. De plus en plus de personnes de plus de 50 ans sont également dépendantes de l’aide sociale, car elles ne trouvent plus d’emploi.

La baisse du nombre de chômeurs est donc en grande partie compensée par le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale : Ceux qui ne trouvent plus d’emploi parce que l’économie les considère comme trop vieux ou parce qu’ils n’ont pas assez de compétences sont relégués en bas de l’échelle. Aujourd’hui, les communes se plaignent de l’augmentation et de l’explosion des coûts. Cela est dangereux pour notre vision des pauvres. En effet, en chiffres absolus, nous devons dépenser toujours plus d’argent des contribuables pour les pauvres, ce qui favorise l’idée que « nous leur donnons toujours plus », bien que les personnes concernées ne reçoivent pas plus. C’est pourquoi les communes et les cantons s’emploient à réduire encore plus les maigres ressources des plus pauvres et des jetés, avec l’idée qu’ils seraient ainsi davantage incités à chercher un emploi. Mais qui leur donne un emploi ? Et qui sont les principales victimes ? Les enfants, qui ne peuvent a fortiori pas être responsables de la situation.

De plus, dans de nombreux cantons, il existe une obligation de remboursement dès que les personnes concernées ont à nouveau un revenu régulier, même s’il est très bas. Il en résulte une captivité pour dettes à vie. C’est précisément ce genre de situation qu’il convient d’éviter selon Esaïe 58.

Environ un demi-million de ménages sont donc concernés en Suisse. Même en période de haute conjoncture, ce chiffre ne diminue que très peu.

Pourquoi tant de personnes sont-elles exclues du monde du travail ?

  • Les postes destinés aux personnes moins talentueuses ou moins éduquées ont été supprimés ou externalisés
  • La politique économique et fiscale (par exemple par le biais des règles du commerce mondial et du dumping fiscal) a favorisé les grands groupes. Celles-ci sont moins intensives en emplois que les petites entreprises, notamment parce qu’elles visent des bénéfices beaucoup plus élevés pour les actionnaires au lieu de créer le plus d’emplois possible. Autrefois, un rendement du capital de 5 % était acceptable, aujourd’hui, il doit être de 30 %.

Combien de postes vacants y a-t-il en face ? Au 31 décembre, 26 904 postes étaient annoncés à l’ORP, mais seules les branches à fort taux de chômage sont tenues d’annoncer les postes vacants. En revanche, la bourse de l’emploi « X28 » trouve 188’000 postes sur Internet en décembre 2018, mais on ne sait pas combien d’entre eux sont encore réellement à pourvoir ou sont comptés à double. Le chiffre le plus fiable semble être celui de l’Office fédéral de la statistique, qui fait état de 74’000 postes vacants au quatrième trimestre 2018. Cela ne représente donc qu’une fraction des postes qui seraient nécessaires pour donner du travail à ce demi-million de personnes !

Et ce sont surtout les plus de 50 ans ou les personnes qui, pour une raison ou une autre, ne sont pas pleinement performantes (famille monoparentale, manque de formation, infirmité, etc.) qui ont aujourd’hui peu de chances de trouver un emploi. Il ne sert donc à rien de réduire les allocations sociales. Vouloir ainsi créer encore plus d' »incitations » à travailler témoigne d’une méconnaissance de la situation, voire de préjugés tenaces. Mais ils sont agréables à croire, car cela nous libère de l’obligation de devoir partager davantage. Dans la réalité, le contrôle est déjà très fort et donc le « taux d’abus » très bas. Notre devoir est aussi de regarder de plus près, d’aider et d’encourager réellement. Mais cela nous coûte quelque chose. Sommes-nous prêts à le faire ? L’économie (surtout les grandes entreprises qui pourraient se le permettre et leurs actionnaires) est-elle prête à offrir suffisamment d’emplois rémunérés pour tous ? Sinon, nous devons réfléchir fondamentalement à la répartition du travail. Sans mesures radicales de création d’emplois organisés, cela ne marchera pas. Mais aujourd’hui, cela est encore bloqué, car la peur de l’État est encore trop grande. Nous préférons rejeter la faute sur les personnes concernées et essayer de créer de nouvelles « incitations » pour qu’elles aillent enfin travailler. Il arrivera toutefois un moment où nous devrons reconnaître que cela ne fonctionne pas. En effet, si de plus en plus de personnes doivent quitter le circuit économique parce qu’il n’y a plus de place pour elles ou qu’elles tombent malades, les coûts seront de plus en plus élevés. Nous devons ainsi réfléchir à la question de savoir si notre mode d’économie est durable pour la société ou si des luttes de répartition de plus en plus violentes ont lieu. De plus en plus de personnes sont sous pression et la répercutent sur les plus faibles.

Car en fin de compte, ce sont les dommages causés par la manière de gérer l’économie et la mauvaise répartition. On dit que les coûts augmentent, donc qu’il faut économiser. Mais les moyens d’aider les plus faibles existeraient, mais ils ne sont même pas mis à disposition (réductions d’impôts, lacunes, évasion fiscale). Pourquoi les plus pauvres devraient-ils en souffrir ? La Bible nous dit qu’ils devraient être notre priorité !

3. notre relation avec ces personnes

Bien sûr, il y a des gens qui profitent et qui ne veulent pas travailler du tout. Mais il s’agit d’une minorité, car le contrôle est déjà très strict aujourd’hui. Mais ces cas sont largement exploités par les médias, ce qui donne une fausse image. Devons-nous punir toutes les personnes en difficulté à cause d’une minorité qui abuse de nos institutions sociales ? En fin de compte, la question se pose de savoir ce qui est le plus important pour nous : que nos proches ne souffrent pas ou que nous ne devions pas payer un seul abus ? Qui est le plus important : moi ou mon prochain ? Mais nous nous contentons souvent de justifications telles que

  • « Avec Dieu, tout est possible« . Oui, la foi peut aider les personnes dans le besoin. Et pourtant, Dieu nous a donné le mandat de prendre soin et de rendre justice !
  • « Chacun peut se débrouiller tout seul » : mais Dieu a donné à chacun des dons différents, et tous ne peuvent pas être convertis en salaire de la même manière. Certaines fonctions sociales importantes ne sont même pas rémunérées.
  • « Ils n’ont aucune incitation à travailler« . Pourtant, c’est justement en Suisse, où l’intégration, l’identité et l’estime de soi se forment par le travail, que la plupart des gens souffrent lorsqu’ils n’ont pas de travail.
  • « Ils en ont trop« . Mais pourquoi ceux qui souffrent déjà de l’exclusion devraient-ils en plus vivre dans la misère ? Et a fortiori les enfants, qui n’y sont pour rien ?

La plupart des gens souffrent de l’exclusion, tombent souvent malades et perdent l’estime de soi. Cela a à son tour des répercussions sur l’attractivité auprès des employeurs potentiels. Le sentiment d’impuissance est d’autant plus difficile à supporter que l’on se fait constamment dire que l’on n’est qu’un paresseux. Ces personnes sont ainsi doublement pénalisées et stigmatisées. Dans le système de l’assurance-chômage et de l’aide sociale, le principe « in dubio pro reo » ne s’applique pas, bien au contraire : le système suppose d’emblée que l’on ne veut pas travailler et cherche systématiquement à punir si un seul bulletin de rapport arrive en retard ou si une donnée manque. Chaque caisse de chômage doit, de par la loi, appliquer un quota de sanctions, sinon elle sera elle-même sanctionnée… Mais le fouet et la contrainte ne servent à rien pour la plupart d’entre eux, comme nous l’avons vu, il n’y a tout simplement pas de travail pour eux.

De plus en plus de personnes sont exclues de la caisse de chômage et se retrouvent (si ce n’est pas dans l’AI) dans l’aide sociale. Celle-ci n’est pas financée par la Confédération, mais par les communes, qui sont de plus en plus à la ramasse. Devoir payer est désagréable et met certaines communes dans l’embarras. L’image qui est donnée des bénéficiaires de l’aide sociale incite alors à les maintenir au plus près et éventuellement à les dissuader :

– Certaines communes ont pris l’habitude d’ordonner aux gestionnaires d’immeubles collectifs de ne plus louer à des bénéficiaires de l’aide sociale.
– Ou ils ne veulent plus construire de logements sociaux.
– Ou alors, ils ne prévoient même plus de terrains à bâtir pour des logements à prix modérés.
– Ou bien ils refusent même l’installation des nouveaux arrivants qui ont fait appel à l’aide sociale.

Cela me rappelle Jacques qui, dans le deuxième chapitre, nous enjoint de ne pas faire de différence de traitement entre les pauvres et les riches.

Les personnes dans le besoin sont ainsi simplement baladées, mais le problème n’est pas résolu pour autant. D’autant plus si l’on économise de plus en plus à court terme. L’aide sociale paie de moins en moins de formations continues ou d’autres conditions de base pour les emplois (comme le permis de conduire, l’ordinateur portable, etc.). Ainsi, les personnes restent encore plus prisonnières de l’aide sociale.

De nombreuses communes affirment également qu’elles n’ont pas les moyens d’offrir une aide sociale suffisante. Mais en réalité, il y en aurait assez pour tout le monde, c’est juste une question de répartition. En fait, nous n’avons jamais été aussi riches, il pourrait y en avoir pour tout le monde. Nous avons souvent trop baissé les impôts… Le canton de Berne en particulier est un exemple : les impôts ont été réduits à plusieurs reprises et le Conseil d’État a maintenant proposé de réduire de 8 % les besoins de base des bénéficiaires de l’aide sociale en général. De nombreux enfants sont ainsi menacés de pauvreté réelle, car le coût de la vie en Suisse est élevé !

Nous pouvons décider si nous avons besoin de l’argent pour notre propre usage ou pour le bien-être et l’intégration des personnes exclues.

4. la méritocratie et son influence sur la valeur des plus faibles

Nous sommes devenus une société de performance : Seul celui qui est performant a de la valeur, c’est pourquoi un conseiller fédéral a déclaré il y a quelques années dans un discours devant des personnes handicapées. Ceux qui ne peuvent rien faire sont de plus en plus méprisés, et les forts sont glorifiés. Cela me rappelle l’époque d’avant la Seconde Guerre mondiale. C’est aussi une exaltation de l’être humain, une fierté qui ne peut pas exister ainsi devant Dieu. Car devant Dieu, chacun a la même valeur ! Et a donc le même droit à la vie.

La pression dans la société augmente, on exige toujours plus de performance. Nous sommes nous-mêmes sous pression, et si nous avons en plus le sentiment d’être un boulet, c’est-à-dire de devoir subvenir aux besoins des autres, cela nous agace. Il est également plus agréable de partir du principe que les plus faibles sont eux-mêmes à blâmer plutôt que d’avoir une responsabilité envers eux.

Les plus faibles sont donc de plus en plus perçus comme un fardeau, ce qui a des conséquences sur la vie :

  • Diagnostic prénatal : aujourd’hui, les gynécologues ne demandent presque plus aux femmes enceintes si elles souhaitent un diagnostic, les futurs parents sont souvent simplement confrontés au résultat, presque avec l’attente qu’un fœtus handicapé doit être avorté. Aux États-Unis, les caisses d’assurance maladie peuvent exclure le traitement des enfants handicapés, de sorte que les femmes enceintes qui ne peuvent pas se permettre les frais médicaux pour accompagner un enfant handicapé sont contraintes d’avorter.
  • Handicapés : les parents d’enfants handicapés doivent de plus en plus se justifier, car l’enfant est perçu comme un fardeau par la société. Le célèbre survivaliste genevois Piero San Giorgio, qui a vendu 100 000 livres et qui a été au service du gouvernement cantonal valaisan, a recommandé, en cas d’effondrement de la société, de repérer où vivent les handicapés afin de pouvoir les liquider. Et qu’il ne fallait plus protéger les handicapés et les malades, car sinon on ne pourrait pas construire une véritable civilisation.
  • L’idée de n’être plus qu’un fardeau est aussi l’une des raisons de l’engouement croissant pour les organisations d’euthanasie comme Exit : de nombreuses personnes souhaitant mourir déclarent ne pas vouloir être un fardeau pour personne et préfèrent mourir.

L’image selon laquelle les plus faibles sont un poids pour nous a donc des conséquences très concrètes sur la vie humaine. Mais Dieu veut chaque vie, car il a créé chacun et n’a jamais dit que quelqu’un avait moins de valeur s’il était plus faible. C’est une dangereuse économisation de l’être humain ! Cela vaut même pour les personnes qui, atteintes de la maladie d’Alzheimer, ne semblent plus que végéter, mais qui peuvent soudain être à nouveau « là » si des personnes aimantes sont présentes autour d’elles.

5. le bien-être des plus faibles est-il encore un objectif en politique aujourd’hui ?

La Constitution fédérale stipule en fait que la force du peuple se mesure au bien-être des plus faibles. Mais est-ce vraiment encore l’objectif de la politique aujourd’hui ?
Lorsqu’il s’agit de soutenir les plus faibles, on dit souvent « nous ne pouvons pas nous le permettre« . Pourtant, entre 1990 et 2015, le produit intérieur brut a augmenté de 20% en termes réels par habitant5 .

Avons-nous donc besoin de plus de croissance ? La croissance seule, sans répartition active, ne sert à rien, comme nous l’apprend l’exemple des Etats-Unis : entre 1975 et 2007, le produit intérieur brut par habitant a augmenté de 90%, le revenu médian des ménages de seulement 20%6 . Et ce dernier n’a augmenté que parce que le nombre de personnes actives par ménage a augmenté. Le salaire médian a donc diminué !

En Suisse aussi, les salaires médians ont baissé de 0,4 % en 2018, et ce malgré une croissance économique de 2,5 % et un taux d’immigration le plus bas depuis 5 ans7 .

Oxfam a calculé qu’après la crise financière de 2008, 95 % de la croissance américaine est allée aux 1 % les plus riches, et qu’en raison de la déréglementation et des réductions d’impôts, les classes supérieures s’accaparent la majeure partie de l’augmentation de la richesse. Et nombre d’entre elles cachent ensuite leur argent dans des paradis fiscaux, comme nous l’avons vu avec les Paradise Papers. Ainsi, moins d’emplois sont créés et les recettes fiscales pour soutenir les plus faibles font également défaut.

En Suisse, tous les cantons et de nombreuses communes ont baissé les impôts en concurrence avec ces personnes toujours plus riches. Globalement, c’est aussi pour cette raison qu’il n’y a pas assez d’argent à disposition pour les soutenir.

Nous faisons tout pour l’emploi et soutenons l’économie là où nous le pouvons, nous augmentons le taux d’innovation et la consommation jusqu’à l’insalubrité. Mais en fin de compte, rien ne change, aucune mesure ne fait baisser fortement le nombre du demi-million de personnes à la recherche d’un emploi, même en période de haute conjoncture. Et il n’y a aucune raison de supposer que la tendance s’inversera dans un avenir proche. Au contraire, la numérisation et la robotisation entraîneront la perte d’encore plus de postes pour les personnes les plus faibles et les moins formées.

6. coût de la politique actuelle

Jusqu’à présent, nous faisons l’autruche parce que la résolution du problème nous coûte et remet en question nombre de nos croyances sur la politique, l’économie et la société. Mais nous devons être conscients que la non-résolution du problème nous coûtera encore plus cher :

Aujourd’hui, nous payons déjà des milliards pour ce demi-million de personnes. Et cela ne cesse d’augmenter.

– Pouvons-nous nous permettre de laisser le potentiel économique d’un demi-million de personnes en friche et en décomposition ? Plus longtemps ces personnes seront exclues, plus elles seront laissées pour compte et resteront à jamais à l’extérieur.

Coûts de la santé : la misère et le désespoir nuisent à la santé, ce qui entraîne une augmentation des coûts de la santé pour tous.

Criminalité : Le manque de perspectives et la non-intégration sont les principales causes de la criminalité. Cela nous coûte beaucoup d’argent et de sécurité !

7. solutions possibles

Attitude

  • Regarder de plus près plutôt que d’entretenir des préjugés
  • S’intéresser vraiment à ces personnes
  • Rencontrer les personnes concernées
  • Les considérons-nous vraiment comme des créatures de Dieu, aussi précieuses que nous ?
  • Considérons-nous que l’objectif de la politique et de la société est d’améliorer leur situation ?
  • Quelles sont les valeurs que nous enseignons ? Concurrence ou solidarité et coopération ?

Mesures

  • Répartir le travail différemment : Il faut créer un travail sain pour tous. Il y aurait en fait suffisamment à faire !
  • Tout le monde doit être encouragé : Les formations continues et les bases de l’intégration doivent être payées
  • Les subventions pour des emplois supplémentaires soulagent l’AC, l’AI et l’aide sociale
  • Nouvelle collaboration entre l’économie, l’Etat et les Eglises : Il faut une organisation globale, sinon les mesures ne sont que des gouttes d’eau dans la mer. Pour cela, nous devons également nous débarrasser de la peur de l’Etat.
  • Partager davantage, taxer à nouveau davantage les richesses et ne pas les laisser fuir, sinon nous n’aurons pas les moyens de créer des emplois.
  • Promouvoir les petites et moyennes entreprises plutôt que les groupes cotés en bourse
  • Chacun devrait investir directement dans l’intégration et le travail, au lieu d’investir en bourse pour maximiser les rendements-> nous avons besoin d’une « action sociale » !
  • Les conditions de départ doivent être rééquilibrées, à l’instar de l’année de réverbération et de l’annulation de la dette. En effet, en Suisse, les 2 % les plus riches possèdent plus que les 98 % les plus pauvres.

 


1 : https://www.amstat.ch/v2/index.jsp?lang=de
2 : https://www.bsv.admin.ch/bsv/de/home/sozialversicherungen/iv/statistik.html
3 : https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/securite-sociale/aide-sociale.assetdetail.6586099.html
4 : https://www.bfs.admin.ch/bfs/de/home.assetdetail.1320142.html
5 : https://www.bfs.admin.ch/bfs/de/home/statistiken/querschnittsthemen/wohlfahrtsmessung/alle-indikatoren/wirtschaft/reales-bip-pro-kopf.html et https://www.vimentis.ch/d/publikation/313/Das+Croissance économique.html
6 : https://rwer.wordpress.com/2011/09/03/the-growing-gap/
7 : https://www.20min.ch/schweiz/news/story/Angestellte-haben-312-Franken-weniger-im-Sack-23101037

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La démission de Nicolas Hulot annoncée le 8 septembre dernier sur les ondes de France Inter a bousculé la société française et même au-delà. On peut l’entendre encore dénoncer une politique insuffisante de « petits pas », déplorer sa solitude au gouvernement et le manque de soutiens citoyens, ou encore présenter la responsabilité collective de la problématique. Les nombreuses « marches pour le climat » qui ont succédé témoignent cependant d’une conscience publique toujours plus forte des enjeux. Malgré cela, l’ampleur des difficultés annoncées restent difficilement supportables.

Le constat d’une injustice climatique

Début octobre les spécialistes du climat du GIEC le rappellent dans un nouveau rapport : les menaces sont non seulement fortes – sécheresses et famines en régions fertiles, chute de la biodiversité, millions de réfugiés climatiques, tensions sociales – mais aussi inégalement réparties. Ceux qui vont le plus en souffrir sont les pays qui ont le moins contribué au réchauffement, le moins bénéficié à l’amélioration des conditions de vie liée au développement industriel, et les plus vulnérables aux instabilités climatiques. C’est le constat pesant d’une injustice climatique1 .

Alors que ces constats semblent si lourds, qu’on peut si facilement basculer dans les sentiments d’impuissance ou d’indifférence face à des défis si globaux, quelles ressources pouvons-nous trouver en Christ pour affronter la situation dans l’amour et la paix ? Comment trouver dans notre foi en lui la part que nous sommes appelés à mettre en œuvre?

Espérance de restauration

Ce contexte peut nous faire recevoir de manière particulièrement forte les paroles de l’apôtre Paul :

« Or nous savons que, jusqu’à maintenant, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’accouchement. Et ce n’est pas elle seule qui soupire, mais nous aussi, qui avons pourtant dans l’Esprit un avant-goût de cet avenir, nous soupirons en nous-mêmes en attendant l’adoption, la libération de notre corps. » (Romains 8:21-22)

Ce passage nous montre non seulement une souffrance partagée entre l’humanité et la Création dans son ensemble, mais aussi une espérance commune : la nouvelle naissance de notre monde, sa restauration, qui concerne l’humanité mais aussi la Création entière. Dieu nous donne ainsi une parole pour nous faire passer de la peur à la paix et même à la joie. Nous pouvons alors être plus disponibles pour chercher et manifester ce monde nouveau déjà initié en Jésus.

Ainsi, luttons contre l’indifférence et le désespoir, et faisons route avec nos contemporains pour plus de solidarité climatique, pour le respect envers la Création, en portant le témoignage d’une espérance en un monde restauré, que toute la Création désire, et qui viendra. Pour cela, demandons chacune et chacun au Seigneur à quelle place et quelles actions concrêtes il nous appelle.

 


Tribune parue sous la rubrique « Regards » dans Christ Seul (mensuel des Eglises évangéliques mennonites de France), n° 1093, décembre 2018, www.editions-mennonites.fr.

1.  Sur cette même problématique, une « déclaration pour la justice climatique » a été signée à Winterthour en novembre 2018 à l’occasion de la journée annuelle de StopArmut, traduite et publiée en français sur le site de la FREE : https://lafree.ch/index.php?option=com_k2&view=item&id=5258:conference-stoppauvrete-2018-une-declaration-pour-la-justice-climatique-a-lire-ici&Itemid=607

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Entraver le secours porté à une personne en danger est punissable selon le Code pénal suisse (Art. 128). La décision du Conseil fédéral de ne pas autoriser le navire humanitaire Aquarius à naviguer sous pavillon suisse à joué un rôle décisif dans sa mise en arrêt d’activité. Ainsi se retrouvent des milliers d’êtres humains privés de secours. l’Aquarius a sauvé jusqu’ici 29’000 vies humaines. Le Conseil fédéral se rend ainsi corresponsable d’un grand nombre de morts.

On nous fait entendre que la question nécessite une solution au niveau de l’Europe entière. C’est effectivement le cas, mais il s’agit d’une visée à long terme, et d’ici qu’on l’atteigne nombreux sont celles et ceux qui mourront noyés. On entend même dans certains cercles qu’il y aurait ainsi une diminution des tentatives de traversées de la mer s’il devient attesté que la plupart meurent durant le trajet. Mais voulons-nous vraiment sacrifier à Dieu des milliers de ses créatures dans le but que moins d’étrangers viennent à nous? Il est permis d’émettre des doutes sur le Pacte de Marrakech qui vise à interdire aux pays des limitations de la migration pour motifs économiques. Nous avons le droit de décider d’accueillir uniquement les réfugiés victimes de guerre et de persécution. Mais cela nécessite d’examiner les situations de ces personnes, et non de les laisser mourir en mer. Pouvons-nous tolérer d’infliger la mort pour cause d’avoir cherché plus de bien-être ? Et considérer les réfugiés politiques morts comme des « dommages collatéraux », parce qu’il y avait également des réfugiés économiques avec eux ?

Dans Matthieu 25, Jésus nous dit sur quelle base nous serons jugés : non pas sur quelque chose de mal que nous aurions faite, mais sur le bien que nous avons accompli envers les plus petits de nos frères (il y a par ailleurs de nombreux chrétiens parmi les personnes noyées). Sami, un de mes voisins érithréens, a tout juste pu échapper de la mort par noyade grâce à l’action d’un navire humanitaire. Il flottait alors sur l’eau, inconscient. La plupart de ceux qui partageaient son embarcation sont décédés.

Nous appelons donc le Conseil fédéral à changer sa décision, et à empêcher ainsi qu’il y ait encore davantage de morts dans la Méditerranée.

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Le décès, en décembre dernier, de la jeune strasbourgeoise Naomi Musenga, 22 ans, après qu’une opératrice du SAMU ait pris son appel à la légère a causé beaucoup de bruit et eu nombre répercussions : enquêtes, manifestations publiques, mea culpa de la part l’opératrice, démission du directeur du SAMU strasbourgeois. Des répercussions largement causées et amplifiées par le soupçon de discrimination associé à cette affaire : l’opératrice aurait-elle en effet agi différemment – en transmettant l’appel à un médecin, comme elle aurait dû le faire au vu des types de douleurs décrites – si Naomi ne s’était pas appelée « Musenga », si elle n’avait pas été une femme ?

 

Injustices épistémiques

Certaines voix se sont ainsi élevées pour dénoncer les méfaits du « syndrome méditerranéen », biais de perception rencontré chez certains professionnels de la santé qui tendrait à considérer les expressions de douleur comme exagérées chez leurs patients originaires du sud. Que le spectre de ce triste syndrome hante encore ou non les couloirs des établissements hospitaliers, difficile à dire. En revanche, une chose est certaine : la voix des minorités, quelles qu’elles soient, continue à avoir moins de poids, à porter moins loin. Non seulement on les « entend » moins, mais, qui plus est, on leur accorde moins de « crédit ». La sociologue américaine Miranda Fricker qualifie « d’injustice épistémique testimoniale » la situation des personnes dont le témoignage n’est pas pris au sérieux du fait qu’elles appartiennent à groupes marginalisés ou en raison des stéréotypes et autres préjugés associés au groupe dont elles font partie.

 

Empowerment christique

Ces discriminations et leurs effets potentiellement mortifères doivent continuer de nous émouvoir. Ne blindons pas nos cœurs, ne fermons pas nos oreilles… Oui, mais comment (ré)agir à notre échelle ? Certains, à l’image des représentants du mouvement ATD Quart Monde, ont choisi de contribuer à renforcer la voix des « sans-voix » : en facilitant leur accès au savoir et en les aidant à se penser et à se vivre comme des êtres pensant et donc à se faire reconnaitre/à s’imposer comme tel… Un magnifique exemple d’empowerment christique. D’un point de vue individuel, que dire à part, encore et toujours, se laisser imprégner et transformer par l’exemple du Christ… Pauvres, femmes, vieillard, samaritains, supposé-e fou/lle : aucune des personnes qui ont croisé Sa route n’ont eu besoin de sortir un porte-voix pour faire entendre et reconnaitre leur voix. Vers chacune d’entre elles, il a tendu l’oreille, ouvert Son cœur, incarnant ainsi Ses célèbres paroles prononcées lors du sermon sur la montagne : « Heureux les doux car ils hériteront la Terre, heureux les pauvres car le Royaume des Cieux est à eux » (Matthieu.5 3-4)

Tribune parue sous la rubrique « Regards » dans Christ Seul (mensuel des Eglises évangéliques mennonites de France), n° 1090, août-septembre 2018, www.editions-mennonites.fr.

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Samuel Ninck-Lehmann, co-fondateur et ancien coordinateur de ChristNet, co-auteur de La Suisse, Dieu et l’argent (éd. Je sème), revient sur une approche chrétienne de gérer l’argent. 1

Richesse et pauvreté : le principe de l’égalité

A de nombreux endroits, la Bible parle de l’argent, de richesse et de pauvreté. Depuis des millénaires, l’argent existe et la Bible ne ferme pas ses yeux sur cette réalité humaine. Cependant, Dieu ne préfère pas la richesse à la pauvreté ou vice versa. Il a une prédilection pour les gens. Et parmi les gens, il chérit particulièrement les pauvres. C’est pour cela que Jésus, en venant sur Terre, « s’est dépouillé lui-même » (Philippiens 2.7) et est né dans une étable.

Dans la Bible, l’argent, qui fait partie d’une prospérité intégrale englobant tout l’être humain – relations, santé mentale, physique, spirituelle, biens matériels… –, n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Quant à Jésus, il nous le présente comme un maître qui demande notre obéissance totale : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » (Luc 16.13). A nous de maîtriser l’argent et de l’utiliser d’une manière qui réponde au commandement de l’amour (Luc 10.27).

Comment donc aimer Dieu, nous-mêmes et notre prochain avec notre argent ? Selon Paul, c’est le trop-plein des uns qui doit servir à combler le manque des autres et vice versa : « Il n’est pas question de vous réduire vous-mêmes à l’extrémité pour que d’autres soient soulagés, il s’agit simplement de suivre le principe de l’égalité… » (2 Corinthiens 8.13). La prospérité des uns prend donc tout son sens si elle est utilisée pour lutter contre la pauvreté des autres. A contrario, la pauvreté des autres peut trouver un certain sens lorsqu’elle permet de susciter la générosité des uns.

Faire confiance à un Dieu qui pourvoit

La Bible parle d’un Dieu qui pourvoit. Elle raconte des histoires dans lesquelles Dieu montre sa fidélité, aussi dans le domaine matériel. Pensons au peuple d’Israël dans le désert : chaque jour, il reçoit assez pour manger. Evidemment : si Dieu a créé le ciel et la terre et qu’il nous aime et veut que nous allions bien, il se souciera aussi de notre bien-être matériel.

C’est dans ce contexte que Jésus dit : « Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez pour vivre, ni de ce dont vous habillerez votre corps » (Matthieu 6.28). Si Dieu pourvoit, nous sommes appelés à lui faire confiance. Cela nous libérera de nos peurs, en particulier de la peur de manquer. Il est notre défi de soigner cette relation confiante avec Dieu, autrement dit de chercher son royaume et sa justice. Il pourvoira alors à nos besoins, même matériels. Cherchons donc des situations dans lesquelles nous sommes obligés de faire confiance à Dieu.

Des grâces et de bénédictions à partager

Nous vivons dans une société de surabondance : selon l’Office fédéral de la statistique, un Suisse sur deux gagne plus de Fr. 6’502.-. Sur cette base, le comparateur des revenus en ligne « Global Rich List » permet de déterminer notre position en comparaison mondiale : la moitié de la population suisse fait partie du 0,31% les plus riches du monde. Dans le village global, nous vivons donc dans le coffre-fort de la banque !

Quant à l’origine de notre richesse, elle est ambigüe : n’est-il pas vrai que notre fortune est, entre autres, due à notre exploitation des ressources dans les pays du Sud ? à la fuite de capitaux d’autres pays, en particulier pauvres, vers nos banques ? la pollution engendrée par la fabrication des produits de notre luxe ? au gaspillage et au consumérisme érigé en religion de nos sociétés « développées » ? C’est ce pouvoir inique que Jésus dénonce lorsqu’il parle des « richesses injustes » (Luc 16).

D’ailleurs, la Bible nous met en garde, en soulignant que notre richesse comporte une part de malédiction : celle d’avoir déjà goûté aux plaisirs de l’abondance (Luc 6.24) et d’être éloignés du Royaume de Dieu. Pensons à la parole de Jésus concernant le chameau et le trou d’aiguille (Luc 18.25). Nous sommes mis devant le défi de détacher activement notre cœur de l’argent et de nous attacher à Dieu et à notre prochain, entre autres, par le partage de notre temps, de notre amour, de nos compétences et… de nos biens matériels.

Pas de pauvres parmi nous ?

Encore faut-il que nous soyons prêts à partager. Ceci est étroitement liée à notre capacité au contentement : lorsque je suis content avec un certain budget, le surplus qui m’est donné est libéré pour une autre utilisation. Paul savait être content : « Je sais vivre dans la pauvreté et je sais vivre dans l’abondance » (Philippiens 4.12). Le plus grand obstacle au contentement est l’envie et la jalousie : nous nous comparons à ceux et celles qui sont mieux lotis que nous-mêmes. Cette tendance humaine est grandement renforcée, dans notre société, par la publicité et le culte des célébrités.

Afin de fortifier notre esprit de contentement, rappelons-nous que nous ne pourrons rien « emporter du monde » (1 Timothée 6.7), pratiquons la reconnaissance de ce qui nous est confié, établissons un budget de base qui couvre nos besoins élémentaires en décidant que cela nous suffit et en étant prêts à renoncer au surplus. Jésus invite plusieurs personnes à tout vendre et à le donner aux pauvres. Par là, il fait écho au commandement biblique de base concernant l’utilisation des biens matériels : « En fait, il ne doit pas y avoir de pauvres parmi vous » (Deutéronome 15.4).

Implications sur la politique

La France a le cinquième PIB au monde, et la Suisse se situe au 10e rang mondial. Depuis 1990, le PIB par habitant a plus que doublé. Nous devenons donc toujours plus riches ! Cependant, la pauvreté persiste : env. 10% des Suisses adultes ont de la peine à joindre les deux bouts et, en France, les aides sociales ont coûté EUR 755 milliards en 2016 tout en laissant beaucoup de gens pauvres.

Et que donc penser du fait qu’au niveau mondial, 50% de la population détient moins que 1% de la fortune? Certes, le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté a fortement diminué (1981-2012 : de 1100 à 147 mios.). C’est un sujet de reconnaissance. Mais trop de personnes restent dépendantes d’une aide extérieure pour pouvoir simplement vivre.

Dans ce contexte, la Suisse et la France ont de la peine à mettre en place des politiques de redistribution qui permettraient un rééquilibrage: au niveau national, les politiques de baisses d’impôts et d’austérité grèvent les budgets du social, de l’éducation et de la santé publique. Au niveau international, l’aide publique au développement est sous pression : au lieu de s’approcher des 0,7% du PIB prônés par l’ONU pour éliminer la pauvreté, celle-ci a baissé, en Suisse à son plus bas niveau depuis 2013 (0,46%).

Voilà de vrais défis pour les chrétiens: comment être témoins de Jésus, amis des pauvres ? Commençons par aborder le sujet dans nos Eglises et de soutenir des pétitions qui traitent de ces questions. En tant que citoyens, les chrétiens peuvent poser la lutte contre la pauvreté comme critère lors des élections. De même, lorsque nous votons sur des sujets touchant à la politique fiscale ou la coopération internationale. Pour cela, il est essentiel de s’informer. Quant aux politiques chrétiens, prions pour leur engagement sans compromis en faveur du principe de l’équité. Pour que notre « surplus serve à combler le manque des autres ».

Lectures

  • La Suisse, Dieu et l’argent, dossier Vivre n° 36, Je sème, St-Prex, 2013.
  • Roser Dominic, Suffisance – Réflexions sur une gestion chrétienne de l’argent. ChristNet, Genève, 2007.
  • Jacques Blandenier, Les pauvres avec nous, dossier Vivre n° 26, Je sème, Genève, 2006.
  • www.stoppauvrete.ch – mouvement évangélique de lutte contre la pauvret

1. Article paru, légèrement modifié, dans Christianisme aujourd’hui, juillet-août 2018, sous le titre « Un portefeuille géré à la lumière de la Bible » (pp. 18-19).

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Qu’est-ce que la vérité ?

La vérité, c’était le thème du dernier Forum « Que de l’intox ?! » de ChristNet le 11 novembre dernier. L’éthicien et théologien Michäel Gonin (HET-Pro) nous a proposé le texte téléchargeable ci-dessous comme base de réflexion. Voici un aperçu du contenu que l’on peut y trouver.

Michaël Gonin cherche à ressortir la richesse du sens de vérité dans les textes bibliques, au-delà de la compréhension classique d’un discours offrant une description adéquate de la réalité. Cette vision n’est pas fausse note l’auteur, mais insuffisante au regard de la vision biblique. Dans cette perspective, la vérité n’est pas le résultat d’un consensus humain, mais correspond avant tout à la vision de Dieu. Les êtres humains sont appelés à la chercher et à se l’approprier. Cependant, dans la Bible, il est souvent parlé de « faux-prophètes » qui s’expriment au nom de la vérité pour plaire aux puissants, mais détournent ainsi le peuple de la volonté de Dieu. La mission prophétique est alors de dire la vérité, et si elle dérange souvent, avant tout elle libère. Dans la perspective biblique, la vérité est ainsi toujours reliée au service de l’autre, à l’amour, et à la recherche de la justice.

 

Mais au coeur du développement de l’auteur, c’est la nature même de cette vérité qui est présentée, à savoir Jésus, Dieu qui s’est révélé en tant qu’être humain. Il n’est alors plus possible de concevoir la vérité comme un système de pensée, car elle ne peut se découvrir qu’au travers d’une relation vécue dans la confiance. C’est ainsi, note l’auteur, que le christianisme offre une vision de la vérité qui devrait mettre à l’abri d’une posture identitaire : nous ne possédons pas la vérité, mais nous témoignons de la vérité que nous avons découverte à travers notre relation au Christ.

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Quatre thèses suite au ForumChristNet « Que de l’intox !? » du 11 novembre 2017 à Bienne. Il s’agit d’une base de discussion sur notre site web et sera adapté ces prochaines semaines.

Pour participer à la discussion, merci de poster un commentaire en fin de document.

1. La vérité, c’est aimer véritablement.

Etre vrai signifie être sincère et fiable. C’est une condition préalable aux relations véritables. Si nous partons de l’idée que, de toute façon, les autres mentent, la relation n’est pas possible, mais seulement le retrait, la désillusion et une attitude de franc-tireur. En Suisse, la peur de l’égoïsme des autres domine (GfS-Angstbarometer). Nous nous méfions donc de notre prochain. Cela nous pousse à nous isoler des autres et à nous comporter de manière égoïste sur le plan personnel et social.

La vérité est donc décisive pour les relations, personnelles et sociales ! Paul écrit : « [L’Amour] ne se réjouit pas de l’injustice, mais il se réjouit de la vérité » (1Co 13:6).

2. La vérité, c’est écouter avec discernement.

La recherche de la vérité n’est pas seulement individuelle, mais aussi un travail d’équipe. Elle se fait dans l’échange et dans la confrontation avec d’autres points de vue. Les médias sociaux et les technologies de l’information ont donné lieu à un flot d’informations sans précédent. Bien que la diversité des sources se soit accrue, le grand volume fait que nous devenons de moins en moins critiques à l’égard de l’information. Dès lors, nous privilégions ce qui nous arrange.

Normalement, ce sont les informations qui confirment notre vision du monde dont nous devrions vérifier l’exactitude tout particulièrement. Ceci est aussi vrai pour les informations « chrétiennes ». Paul nous dit : « Examinez tout et retenez ce qui est bon. » (1Th 5:21).

3. La vérité dérange.

Affronter la vérité demande du courage, parce qu’elle peut changer notre façon de penser et nos idéologies. Ce n’est pas aisé pour nous humains. Nous aimons croire ce qui correspond à nos convictions. Or, la publicité en ligne et les médias sociaux nous poussent toujours plus à vivre dans une « bulle sociale » qui éludent les opinions surprenantes, voire antagonistes. Cela vaut également pour de nombreuses bulles « chrétiennes ». Nous avons donc besoin de gens qui sont prêts à se laisser déranger, mais aussi à déranger les autres avec nos conclusions.

Être dérangé exige l’humilité de reconnaître que notre savoir et notre connaissance sont partiels (1Co 13:9). A de nombreuses reprises, Jésus nous encourage à « changer d’attitude », et Paul nous invite à renouveler nos pensées (Romains 12:2).

4. Les chrétiens devraient être des spécialistes de la vérité.

Les chrétiens sont idéalement placés concernant la vérité: ils devraient être particulièrement bien équipés pour promouvoir et revendiquer la vérité. Ils connaissent l’amour inconditionnel de Dieu (thèse 1), ils vivent la communion (thèse 2) et ils vivent la conversion (thèse 3).

Paul nous appelle : « omportez-vous donc comme des enfants de la lumière car ce que produit la lumière c’est tout ce qui est bon, juste et vrai » (Ep 5,8).

Chrétiens, faites donc quelque chose de courageux !

En tant que chrétiens, nous voulons endosser cette position de « spécialistes de la vérité ». Nous voulons apprendre à aimer le monde véritablement, à quitter notre bulle, à écouter ceux qui ont un autre avis, à nous laisser déranger dans notre vision du monde et à déranger les autres.

Interpellé-e ? Ton opinion sur ces thèses nous intéresse.

Tu peux participer à la discussion en postant un commentaire ci-dessous ou en nous écrivant un mail : info@christnet.ch.

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~ 2 min

Partager un bon repas est un bienfait pour le corps et l’esprit. Qui n’en conviendrait pas? Manger, c’est aussi recevoir ce qu’il nous faut pour vivre. Cependant c’est le jeûne qui nous réapprend à apprécier ce don de la Création et à en jouir avec modération. Le jeûne, c’est un choix autodéterminé qui nous donne des impulsions pour développer un style de vie et une économie solidaire, empreints de contentement.

«Jeûner face à la crise politique». Voici le titre d’une semaine de jeûne qui a eu lieu fin mars et a réuni un groupe de personnes de divers horizons à l’Eglise mennonite de Berne (Suisse), en collaboration avec ChristNet. En tant qu’animatrice de temps de jeûne avec accréditation médicale, je constate que le jeûne, tout en procurant du repos à notre système digestif, rend notre esprit plus libre et réceptif. Il nous permet d’être à nouveau attentifs aux choses que nous ne voyions plus, aux mots et aux odeurs… Tous nos sens se réveillent et nous rendent sensibles à nous-mêmes, à notre environnement, à nos prochains. Le jeûne casse des comportements bien rodés et nous invite à essayer quelque chose de nouveau qui fait du bien à nous-mêmes et aux autres.

Ce qui se passe dans le monde

C’est exactement l’état qu’il faut pour regarder de plus près et sans œillères, ce qui se passe dans le monde. Ne sommes-nous pas tous inquiets face à ces hommes forts, avides de pouvoir, tout en étant embrouillés dans la violence et la corruption? Ces hommes qui exercent (à nouveau) une force d’attraction apparemment irrésistible? Et non seulement des hommes: des femmes aussi empruntent le chemin du populisme pour obtenir le pouvoir. Comment est-il possible que des personnes qui proposent un programme politique basé sur l’exclusion, le racisme et l’appropriation illégitime puissent gagner des élections? Que pouvons-nous faire?

Volonté de résister…

Démêler les racines de ce problème est très complexe et, lors de notre semaine de jeûne… non, nous n’avons pas trouvé de réponses et de solutions toutes faites. Mais nous avons trouvé la volonté de résister. C’est dans la résistance non-violente que la beauté et le potentiel créatif de l’humanité brillent le plus fort. Pour cela, il nous faut, d’une part, cheminer et prier ensemble afin de rester dans la cible. Il nous faut, d’autre part, nourrir notre conscience au quotidien afin de trouver des pistes concrètes, comme par exemple choisir un mode alimentaire qui ne nuise pas à nos prochains du Sud.

… dans le silence et la lenteur

Dieu manifeste sa puissance en tant que force de création, de vie, d’amour et de bienveillance. Il crée la vie dans le silence et la lenteur. De la même manière, nous voulons exprimer notre résistance face aux puissances et aux autorités par la foi, l’amour et l’espérance. Tel pourrait être le bilan de cette semaine de jeûne.


[1] Tribune parue sous la rubrique « Regards » dans Christ Seul (mensuel des Eglises évangéliques mennonites de France), n° 1075, mai 2017, www.editions-mennonites.fr.

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80% des évangéliques blancs ont voté en faveur de Donald Trump aux élections américaines de novembre 2016. Comment l’expliquer ?

Un vote systématique

Aujourd’hui, la grande majorité des évangéliques, cette frange majoritaire du protestantisme américain, vote systématiquement pour le candidat républicain aux élections présidentielles. Il faut revenir à la présidence de Jimmy Carter (1977-1981) pour comprendre l’origine de ce phénomène : démocrate, baptiste du Sud (Southern Baptist Convention, conservatrice la plus grande dénomination protestante des USA) il mène sa campagne en 1976 avec beaucoup de citations de la Bible et l’affirmation qu’il est né de nouveau. Lui-même est enseignant à l’école du dimanche, activité qu’il n’a d’ailleurs jamais cessée. En novembre 1976, il est élu avec un fort soutien des protestants évangéliques, notamment du Sud. Le magazine Newsweek déclare l’année en cours celle des évangéliques, eux qui auparavant, étaient restés en retrait de la politique pendant des décennies. Pourtant, pour cette population, Jimmy Carter se révélera trop proche au mouvement des années 60.

La contre-culture des Sixties

Ces années-là sont aussi appelées les années de la contre-culture. Les percées dans les droit-civiques pour les Afro-Américains, la contestation de la guerre du Vietnam, les mouvements beatnik et la culture musicale associée (comme Woodstock, comprenant également l’usage de drogues), l’émancipation des femmes, la révolution sexuelle, tous ces éléments, malgré les aspects positifs reconnus par tous comme le combat des descendants d’esclaves pour leur intégration complète dans la société, vont amener des inquiétudes au sein de la frange de tendance conservatrice de la population dont font partie la majorité des évangéliques. Billy Graham, référence dans cette famille chrétienne même s’il n’est, lui-même, pas réellement conservateur et qu’il a soutenu Martin Luther King, verra un risque de déstabilisation de la société américaine derrière l’activisme du mouvement des droits-civiques. On peut aussi parler du contexte d’opposition au communisme dans la société en général du moment que ces mouvements de changement tendent vers la gauche

Concernant l’éthique sexuelle, le mouvement des années 60 déclenche une banalisation progressive de la sexualité hors mariage, de l’avortement, de l’adultère, du divorce, de la pornographie, de la prostitution, de l’homosexualité et du transsexualisme.

Pas les mêmes priorités

Jimmy Carter va se révéler passablement proche de ces mouvements dans le domaine de la famille en soutenant le féminisme, la redéfinition des rôles dans le couple, le laxisme moral dans le domaine sexuel, dont l’homosexualité et l’avortement contre lesquels il n’entreprend pas assez au goût des conservateurs.

D’un autre côté, il est totalement acquis aux droits-civiques et à la lutte pour la justice sociale. Ceci contrairement à la majorité des évangéliques blancs qui, dans ce domaine, suivent le mouvement plutôt par la force des choses que par une conviction profonde. Plus précisément, les élites baptistes blanches sont favorables au changement à la différence de leur base. Carter, quant à lui, cherche à introduire par la contrainte, la fin de la ségrégation dans les écoles privées blanches du Sud (souvent évangéliques) réticentes au changement.

La droite chrétienne

Dès 1979, le mouvement de la droite chrétienne se constitue dont un des objectifs est de porter désormais le soutien évangélique systématiquement aux candidats républicains, en premier lieu Ronald Reagan. Son objectif : contrer l’évolution de la société et des chrétiens qui ne font que la suivre. Ce mouvement apparaît parallèlement au mouvement conservateur dans l’Eglise catholique menée par Jean-Paul II qui est une réaction à la théologie de la libération et aux positions libérales de la hiérarchie romaine aux USA.

Le mouvement de sécularisation qui s’amorce aux Etats-Unis va dans l’autre sens dynamiser les églises évangéliques, qui vont rentrer dans un militantisme intensif pour sauvegarder l’identité traditionnelle affirmée de leur pays. Dans les années 1970–1980 le nombre de leurs membres va dépasser pour la première fois celui des Églises modérées. En effet, celles-ci ont en bonne partie accompagné le mouvement de relativisation de la foi chrétienne dans la société. Apparemment, l’humanisme, l’accent sur les valeurs et la réflexion de transformation de la société tendent à affaiblir la foi lorsqu’ils ne sont pas accompagnés d’une vie spirituelle active.

Le succès des Républicains

Sur le plan politique, le mouvement de la droite chrétienne conduira à une victoire éclatante des Républicains aux élections de 1980 (Ronald Reagan), confirmée lors des deux élections suivantes (Reagan et Bush père).

Par la suite, les deux victoires du démocrate Bill Clinton, considéré par beaucoup de conservateurs comme un homme des Sixties, va entraîner par retour de manivelle celle de George W. Bush porté au pouvoir en 2000. En 2004, 75% des évangéliques (blancs), et 56% des catholiques, votent en faveur de Bush fils. Ces valeurs sont sensiblement les mêmes que celles qui ont porté Donald Trump à la présidence.

Ce dernier réussit, entre autres, grâce à une campagne populiste attirant l’attention des gens,  les médias lui consacrant énormément de temps de couverture ce qui se traduit en termes d’audimat et de profits. L’élection de Donald Trump s’explique également par ce support massif des évangéliques blancs et de leurs motivations.

Bibliographie

  • D W. Hudson, Onward Christian Soldiers, Threshold Ed., 2008 (catholique)
  • S. Fath, Militants de la Bible aux Etats-Unis, Evangéliques et fondamentalistes du Sud, Autrement frontière, 2004 (évangélique)
  • T. Mitri, Au nom de la Bible, au nom de l’Amérique, Labor et Fides, 2004 (Conseil Œcuménique des Eglises)
~ 2 min

Ces dernières semaines, les manifestations se sont multipliées en France, portées par différents mouvements, notamment les syndicats les plus radicaux et le collectif Nuit debout. Au fil des jours, la violence a monté crescendo et l’on a régulièrement entendu parler de déprédations et d’altercations musclées entre des membres des forces de l’ordre et des manifestants. Faisant résonnance à ces manifestations, les grèves ont fleuri, entraînant divers blocages.

Le feux aux poudres

L’étincelle qui a mis « le feu aux poudres » : la loi dite travail ou encore El Khomri du nom de la Ministre qui la porte. Cette contestation cristallise divers mécontentements et craintes par rapport à la situation professionnelle, sécuritaire et sociale de notre pays. Mais elle peut également être interprétée comme un sentiment de ras le bol face au trop plein de paroles. La radio, la télévision, Internet nous confrontent, en effet, quotidiennement à des flots de mots. Des mots pour légitimer, assurer une politique qui commence à prendre l’eau : la France va mieux. Des mots pour assommer, faire tomber l’adversaire. Pour se préparer à regagner les ors de la République lors des prochaines élections présidentielles : la France va mal.

Trop plein de paroles

L’usage des mots à des fins de pouvoir n’est-il pas le propre de toute communication, à fortiori politique ? A fortiori en France où la rhétorique est élevée au rang d’art et se pratique avec brio par les élites ?  Certes, le fait n’est pas nouveau. Toutefois, le paroxysme que l’on atteint aujourd’hui, le sentiment de décalage que l’on peut ressentir en entendant les duels quotidiens entre les acteurs politiques ne manque pas de nous interroger sur les potentielles dérives du rapport à la parole qui nous concernent tous.

Les proverbes au secours

Comment entretenir un rapport sain, sensé à la parole ? En tant que chrétiens, ne devrions-nous pas ouvrir une réflexion éthique et spirituelle sur le « bon usage des mots » ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’une bonne parole ? Le livre des Proverbes nous donne quelques pistes :

Une bonne parole est vrai et juste : « Car ma bouche proclame la vérité. … [Mes paroles] n’ont rien de faux ni de détourné » (8.8). Elle est mesurée : « Celui qui retient ses lèvres est un homme prudent » (10.19). Elle nous préserve : « Celui qui veille sur sa bouche garde son âge. Celui qui ouvre de grandes lèvres court à sa perte » (13.3). Elle est apaisante : « Une réponse douce calme la fureur. Mais une parole dure excite la colère » (15.1).

Autant de préceptes qui nous invitent à réfléchir en tant que chrétien sur la façon de mener le débat et de porter une parole juste et mesurée, au sens de la Parole, dans le climat social surchauffé qui est le nôtre actuellement.

L’auteure

Béatrice Vatron-Steiner, sociologue, est collaboratrice parlementaire à l’Assemblée nationale à Paris. Elle est présidente de l’Association de soutien ChristNet.


Tribune parue sous la rubrique « Regards » dans Christ Seul (mensuel des Eglises évangéliques mennonites de France), n° 1067, juillet 2016.